Congrès bronchitique

Parvenue à l’aire commune des kiosques des compagnies pharmaceutiques, je respire enfin. Un jeune serveur occupé à garnir les tables...

MACCHABÉE & FILLE

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT, MD
Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de Saurel

Illustration : Nathalie Dion

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Gizèle-avec-un-z, mon nouveau petit chat, pousse des cris de victoire, soulignant les qualités de la chasseresse hors pair qu’elle est en train de devenir. Elle promène dans sa petite gueule mes nouveaux sous-vêtements qu’elle a piqués sur le séchoir, attendant sagement d’être étrennés devant Chéri. Elle pousse l’audace d’aller les déposer à ses pieds. Ravi, avec un regard un brin lubrique, il me dit : « Pas de danger que j’aie à prendre un jour la petite pilule bleue si tu portes toujours des dessous aussi affriolants ! » Et à l’adresse de Gizèle-avec-un-z : « Tu mérites une belle récompense pour une aussi jolie prise, Gizèle! Le chat, gratifié de friandises à félin, ronronne de plaisir.

Malgré cet aparté matinal plutôt original, je suis un peu pressée. J’ai un colloque de trois jours sur la psychiatrie de première ligne. Je dois me dépêcher afin d’avoir une place de choix dans l’amphithéâtre probablement déjà bondé.

Centre des congrès. La salle est effectivement pleine à craquer. J’estime qu’environ 400 personnes ont pris place dans l’amphithéâtre. Il est 11 h et jusqu’à maintenant, les conférences se révèlent très pertinentes à ma pratique. Toutefois, l’auditoire me tape royalement sur les nerfs. Il est vrai que trouver un bon congrès dans le fond d’une forêt boréale au bord d’un lac où il n’y aurait ni téléphone ni connexion internet et où je n’y serais qu’unique auditrice n’est pas très réaliste. Je soupire. J’ai sans doute été carmélite ou moine tibétain dans une vie antérieure pour être si antisociale.

Il n’empêche. En dépit de ma relative phobie sociale, la psychologie d’une foule éduquée me fascine. Chacun croit naïvement que son chuchotement ne portera pas préjudice à la compréhension du conférencier qui parle haut et fort dans son microphone. Ce serait vrai si 399 autres congressistes ne se disaient pas la même chose. Résultat : on croirait entendre le vrombissement d’une sécheuse géante. Le bruit amplifié de 399 auditeurs murmurant à l’oreille de leur voisin une quelconque prouesse diagnostique génère une interférence monstre et compromet sérieusement les chances de l’orateur d’être entendu.

Je soupire. Et si ce n’était que ça ! Depuis quelques années, les congrès sont devenus des vitrines pour les consœurs ex-parturientes venues y pavaner Junior. C’est que je suis venue ici pour apprendre des nouvelles notions et par conséquent, améliorer mon habileté clinique ; la rage de dents de Junior ou le récit par le détail de l’accouchement de docteure maman ne m’intéresse pas. Je paie 850 $ pour assister au congrès. Si je veux entendre des mères papoter sur le prix des couches ou des bébés couiner, je vais me rendre dans un parc ou un McDonald’s et il m’en coûtera tout au plus 10 $. À travers le bourdonnement amplifié de la sécheuse, je discerne trois ou quatre vagissements de nourrissons. Seigneur! Dans 20 ans, cette génération va-t-elle exhiber Papi et Mamie en marchette afin qu’on admire leur pantalon impeccable ou leur rutilant dentier et qu’on juge qu’ils sont non seulement de bons médecins, mais également des enfants exemplaires? Misère. Mais qu’est-ce que je fabrique dans cette profession? Comment se fait-il que nous, médecins, soyons si obsédés par notre image?

Il faut mentionner que mon intolérance légendaire est aujourd’hui d’autant exacerbée par une bronchite carabinée. Je tousse comme une vieille fumeuse invétérée que je ne suis pas. Malgré la codéine, les stéroïdes inhalés et les antibiotiques, rien n’y fait. Lorsqu’une quinte démarre, rien ne peut l’arrêter, mis à part le temps. J’ai un malin plaisir à tousser près de D Maman ou de pis — ô sacrilège ! —, Junior. Je suis navrée de constater que ma méchanceté n’a plus de limites. Tout à mes pensées machiavéliques, je ne réalise pas que j’ai une nouvelle voisine. Elle me tapote l’épaule :

— Salut Léa ! Ne manquait plus que ça à mon bonheur : la vipère de l’hôpital ! J’aurai droit à son venin sur son ex-mari, les collègues qu’elle trouve plus cons les uns que les autres, sa victimisation de son horaire chargé et de la soi-disant paresse de tel collègue, etc. Tout porte à croire qu’elle soufre du syndrome de Stacause. Stacause des autres si je suis si malheureuse, stacause d’un raté batteur d’enfants si je suis divorcée, stacause des patients énergivores si je suis épuisée, etc. Il ne lui vient pas à l’esprit qu’elle est le dénominateur commun de tous ces Stacauses… Par une chance inouïe et providentielle, ma bronchite se pointe le bout du nez. Et me revoilà partie dans une autre quinte de toux. Je tousse et postillonne à tous les vents dans sa direction. Si je ne toussais pas tant, je rigolerais ferme de lui voir la tête, même que je pousserais l’audace jusqu’à prendre sa photo que je projetterais sur grand écran au prochain souper annuel des médecins. Me tirant de mes pensées jouissives, elle me dit sèchement :

—Léa! Tu pourrais tousser dans ton coude!

Entre deux hoquets, j’acquiesce : — Je sais, je sais. — Tu devrais sortir si tu tousses autant. Je lui souris sournoisement et paraphrase mon jeune frère quand je lui demande de passer l’aspirateur : « C’est que ça ne me tente pas. »

Ulcérée, elle soupire bruyamment et décide de déménager ses pénates et son mauvais caractère deux rangées plus loin. En silence, j’applaudis mon frérot Jérémie d’être aussi paresseux et de m’avoir offert sur un plateau cette remarque de son cru. Avec tout ça, j’ai perdu le fil de la conférence. Je décide donc de sortir et de devancer l’heure de mon lunch.

Parvenue à l’aire commune des kiosques des compagnies pharmaceutiques, je respire enfin. Un jeune serveur occupé à garnir les tables de café, de muffins et de croissants rougit en m’apercevant. Son visage me dit quelque chose, mais ma mémoire se dérobe. Un patient sans doute. Je le gratifie d’un sourire et d’un signe de tête. Il rougit de plus belle. Savourant mon triomphe de susciter une réaction vasomotrice chez un jeune homme, je prends mon manteau et sors dans la rue à la recherche d’un bistro-café où je pourrai savourer une bonne soupe chaude. Le visage du jeune homme me revient en mémoire ainsi que le fard qu’il a piqué en me voyant. J’ai l’impression d’être sur le point de savoir où j’ai bien pu le rencontrer, mais mon souvenir s’égare dans un concert de toux granuleuse.

Bien attablée devant une crème de poulet bien chaude, je me concentre sur la lecture du journal. Encore le récit d’une hécatombe routière, de malheureux floués par une escroquerie téléphonique, la liste exhaustive des salaires des médecins par spécialité et les polémistes des chroniques qui régurgitent sans fin sur ces docteurs richards bourgeois et fainéants obsédés par l’appât du gain conjugué à l’effort minimum. Le courrier des lecteurs poursuit la gastroentérite collective sur les médecins, leurs conditions de travail et leur salaire scandaleux. Misère. Nous sommes devenus aussi détestés que les policiers! Toute cette lecture me déprime. Comment en 50 ans sommes-nous passés de héros à zéros? Est-ce la faute de la féminisation et des bébés allaités en salle de conférence, enlevant du même coup le lustre et le prestige de notre profession libérale? Est-ce la faute du régime d’assurance maladie universelle qui génère dans la population le sentiment étrange que nous leur appartenons ? Je ne sais plus. Le syndrome du Stacause semble vouloir prendre possession de ma personne. Dépitée, je dissimule honteusement mon badge de congressiste en espérant passer incognito. Je suis arrêtée près de la sortie du bistro par un cri de femme :

«Dre Léa ! C’est bien vous ? » Surprise, je me retourne pour faire face à une dame entre deux âges vêtue d’un manteau de laine pourpre assorti à la couleur de son rouge à lèvres. Elle me sourit d’un air gêné. Je réponds : « Oui, c’est moi, on se connaît ? »

La dame acquiesce : — Oui, oui ! Vous avez sauvé ma mère ! Vous savez, la vieille dame que vous avez cachée dans un bureau de l’urgence afin de la protéger des virus de la grippe et de la gastro ? Elle venait de terminer de la chimio et n’avait plus de globules blancs ! Vous vous êtes fâchée et avez obligé tout le monde à porter des masques ! Elle n’a rien attrapé et est en rémission ! Elle vous a beaucoup appréciée!

Du coup, un grand sourire éclaire mon visage et mon humeur. Mon mauvais caractère, quand il est au service du patient et de la médecine, peut s’avérer fort constructif. Hé ! Hé ! Comme on dit, on a les défauts de ses qualités ! Je m’exclame :

— Ah ! Oui ! Je m’en souviens ! Tant mieux si elle va bien ! Votre mère était si frêle et si charmante, c’était le moins que je puisse faire que de la protéger des mauvais microbes ! — En tout cas, merci encore, Docteure ! — De rien, voyons !

Et tout en prenant congé de la dame, je suis traversée d’une autre quinte de toux et d’une fatigue soudaine. Bon, si je ne me sens pas bien après la prochaine conférence, j’irai me coucher pour le reste de l’après-midi.

Arrivée au centre des congrès, je vais déposer mon manteau au vestiaire et reprends le chemin de la salle de cours qui m’a été assignée. Ma prochaine conférence s’intitule « Les difficultés érectiles et ses impacts psychologiques ». Sujet délicat s’il en est un que les messieurs osent aborder du bout des lèvres à leur médecin. Je prends place dans la salle et recroise le jeune homme de tout à l’heure. Il rougit à nouveau. Je m’ignorais irrésistible à ce point!

La conférence débute avec l’image d’un patient anonyme coiffé d’un sac en papier sur la tête et couché en sous-vêtements sur une table d’examen afin de bien illustrer le tabou du sujet. Malgré le succès des compagnies pharmaceutiques qui se sont intéressées à ce créneau, les patients sont toujours aussi embarrassés quand vient le temps d’en discuter. Soudain, la lumière inonde mon esprit. J’ai enfin trouvé où j’ai vu M. Joues-Rouges C’était dans mon bureau, il y a environ un mois ou deux. Le caleçon aux genoux, il était venu me consulter pour d’étranges boutons au scrotum et m’avait gratifiée de la plus formidable érection de ma carrière de médecin. Je n’avais jamais vu de ma vie un tel attribut masculin, si ce n’est au hasard de mon expérience cinématographique XXX qui s’avère somme toute limitée. Malgré mon apparence imperturbable du docteur-qui-en-a-vu-d’autres, je suis convaincue que ma stupeur et ma fascination devant les attributs du jeune homme n’ont pu passer inaperçues… Le pauvre était terriblement gêné. Tout ce que j’avais trouvé à faire devant son embarras et le mien, c’était de tirer le rideau sans un mot afin qu’il reprenne contenance tout en balbutiant des inepties genre c’est normal, c’est une réaction physiologique, c’est arrivé à d’autres patients avant toi, blablabla, etc. et d’aller me réfugier derrière le rempart de mon bureau. Ainsi, le jeune homme ne rougit pas parce qu’il me trouve irrésistible… mais probablement bien plus à l’évocation de cet événement plutôt embarrassant!

Je glousse intérieurement en me disant que c’est Chéri qui rigolera quand je lui raconterai ma petite anecdote!

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