Entre l’ombre et la lumière

 On cultive le “je l’ai fait, tu dois le faire ! T’es capable ! T’es plus fort que ça ! Les étudiants en médecine apprennent pendant leur formation...

MÉDECIN MAL EN POINT CHERCHE AIDE BIENVEILLANTE

PAR DENISE DROLET, MD
Omnipraticienne en Montérégie, Personne-ressource au sein du Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ)

 « L’intelligence est la force, solitaire, d’extraire du chaos de sa propre vie la poignée de lumière suffisante pour éclairer un peu plus loin que soi — vers l’autre là-bas, comme nous égaré dans le noir. » — L’inespérée, Christian Bobin 

suicide-drolet-fig1

Récemment le suicide d’une jeune résidente a fait la une des journaux. C’est normal, le suicide fait toujours réagir et, hélas, c’est trop souvent à notre tour de perdre un membre de notre communauté. Car oui, quoi qu’en disent certains, le taux de suicide chez les médecins est plus élevé que dans la population en général. Peut-on y faire quelque chose ? Sûrement, y réfléchir ! Le suicide est un acte personnel et il ne sert à rien de chercher un coupable. Mais puisque le taux de suicide est élevé chez les médecins, je pense qu’il est logique d’en chercher les raisons et de travailler à diminuer cette triste statistique. Si l’on veut se concentrer sur les risques reliés à notre profession, nous oublierons les risques psychosociaux. À ce titre, nous sommes touchés au même titre, sans plus, que tous les êtres humains. En ce qui concerne les risques environnementaux, le seul que je retiens comme étant très présent chez les médecins est l’accès facile à des moyens efficaces pouvant entraîner la mort. Mais nous ne sommes pas les seuls : d’autres, comme les policiers et les dentistes, partagent avec nous cette particularité.

Je vous invite à vous attarder aux facteurs de risques socioculturels, là où nous sommes extrêmement concernés ! Bien sûr, en tant que médecins, nous sommes tous exposés au suicide d’autrui par le fait même d’en être les témoins, ne serait-ce qu’en devant plus souvent qu’on le voudrait en constater les tristes conséquences. Sans compter toutes les fois où nous avons à gérer les tentatives suicidaires et à en ressentir toute la complexité et la douleur. Ceci constitue un stresseur inhérent à notre profession. Par ailleurs, peu de gens soupçonnent la difficulté pour un médecin d’obtenir des soins de santé adéquats. Qui pourrait croire qu’ici, l’adage des cordonniers mal chaussés ne s’applique que trop bien.

Très préoccupés par la difficulté pour la population de se trouver un médecin de famille, la plupart d’entre nous ne pensent même pas à s’en chercher un. Nous avons tendance à nous occuper nous-mêmes des « petites affaires » (IVRS, céphalée, contraception…), consultons occasionnellement un spécialiste pour un problème nécessitant une intervention ponctuelle (fracture, infarctus…), demandons un conseil médical entre deux patients au collègue du bureau voisin, mais peu de médecins bénéficient d’un suivi global, encore moins psychologique. Nous avons tendance à cultiver une aura d’invulnérabilité encouragée par la société et nourrie par ceux qui nous forment. Admettre avoir besoin d’aide ajoute à la honte de ne pas être bien et accentue notre sentiment d’isolement.

suicide-drolet-fig2

D’ailleurs, qui pourrait imaginer que les médecins manquent de soutien social et se retrouvent souvent seuls face à leur détresse ? Pourtant, c’est une réalité. Recevoir du soutien social implique que les autres soient informés et conscients que nous en avons besoin. Or, la mentalité des médecins est d’être « faits fort » et de se débrouiller sans aide, se privant ainsi du soutien d’autrui. Par ailleurs, il règne une loi du silence quant aux problèmes de santé mentale chez les médecins. Probablement parce que nous avons peur de la stigmatisation par nos pairs, nous cachons autant aux autres qu’à nous-mêmes nos difficultés à ce chapitre. On cultive le  « je l’ai fait, tu dois le faire ! T’es capable ! T’es plus fort que ça! Les étudiants en médecine apprennent pendant leur formation à cacher leurs symptômes pour éviter d’être jugés négativement. Ils pensent qu’ils sont faibles et qu’un vrai docteur ne présente pas ce genre de problèmes. Ils apprennent ainsi à les camoufler. Un médecin déprimé ou angoissé est souvent jugé incompétent et rejeté. Les médecins se sentent honteux, inadéquats et s’isolent de plus en plus. Tous les ingrédients sont présents pour favoriser le suicide.

Rôle

Pourtant, il y aurait beaucoup à faire à ce propos. Un étudiant se sentirait moins isolé, moins déficient, s’il pouvait discuter, sans crainte de jugement, avec des collègues, des professeurs, des mentors. Savoir qu’un médecin qu’on apprécie, qu’on respecte, qu’on admire, a ressenti lui aussi les affres de la maladie mentale à un moment ou l’autre de sa vie et a dû prendre du temps pour se soigner diminuerait énormément la culpabilité et la honte tout en permettant à l’apprenti docteur de chercher et de trouver des solutions appropriées. Le soutien des pairs et l’abandon du mythe du « grand docteur tout puissant » constituent des incontournables pour diminuer la souffrance des médecins. Il faut en parler, il faut normaliser le fait d’éprouver ces difficultés pour parvenir à offrir l’aide nécessaire. La maladie mentale est encore très mal jugée dans la société et, aussi paradoxal que cela puisse sembler, les médecins, qui sont excellents pour en parler à leurs patients et les aider, contribuent à maintenir les préjugés en place envers leurs pairs en s’imaginant que cela ne les touche pas, eux. Nous ne sommes pas au-dessus des autres. Nous sommes des êtres humains, avec nos forces et nos fragilités. Si les grippes, les cancers, les maladies cardiovasculaires ne nous épargnent pas, comment pouvons-nous imaginer que nous sommes immunisés contre la dépression ou l’anxiété ?

suicide-drolet-fig3

Trop souvent, lorsque survient un suicide au sein de la communauté médicale, on a tendance à chercher le problème uniquement chez la victime. L’individu faisait-il face à des difficultés professionnelles ? Vivait-il des confits dans sa vie personnelle ? Avait-il un historique de problèmes de santé mentale ? Et si nous faisions aussi un examen collectif de conscience ? Avons-nous fait tout ce qui est en notre pouvoir pour diminuer les risques que cela se produise ? Nous ne pouvons pas ramener un médecin à la vie, mais nous pouvons travailler sur les failles dans la société et dans notre communauté pour diminuer les risques que ces événements tragiques se répètent.

facteurs

Nier un fait n’empêche pas sa survenue. Au contraire, cela contribue à en amplifier les manifestations et les dommages. Parlons, partageons, aidons-nous, aidons-les, ensemble combattons la souffrance autant pour nous- mêmes que pour autrui !

Omnipraticienne en Montérégie. Personne-ressource au sein du Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ). Pour lui écrire : telordd@hotmail.com

Quoi d’neuf, docteur ?

«Quelles sont les dernières nouveautés susceptibles d’avoir des impacts sur votre vie personnelle ou votre pratique médicale ? »

Bébés, bois et AMM

«Mue par une « sourde », mais « féconde colère », Marilyse Hamelin étaie sa thèse de façon convaincante. L’auteure a elle-même renoncé…»

Chéri, j’ai automatisé les placements

«Mais quelle est l’incidence réelle de ces technologies financières, dans le secteur des services financiers, sur l’ensemble des… ?»

Survivre aux fêtes

«C’est dans votre salon que toute la famille est attendue pour trinquer en cette fin d’année. Vous avez sans doute déjà eu une petite pensée…»

Tartare de betteraves

«Imaginez le bonheur, pour des restaurateurs, de s’approvisionner en succulents fruits et légumes directement de la ferme lorsque la ferme…»

Fonds communs pour médecins

– Fonds FMOQ
– Fonds Professionnels
– Gestion MD