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Indignation STAT

L’indifférence, le cynisme et l’individualisme finissent trop souvent par l’emporter devant la nécessité d’agir pour afficher son indignation.

PAR MARIE-SOPHIE L’HEUREUX
Rédactrice en chef

Avec le printemps vient le changement. Pour les médecins du Québec, le changement est plus que jamais à l’ordre du jour.  Du projet de loi 20 au jugement historique et unanime de la Cour suprême du Canada d’autoriser finalement l’aide médicale à mourir, la profession médicale subira de profondes mutations dans les mois et années à venir. D’aucuns seraient tentés de conférer une valeur positive ou négative à ces changements. Pourtant, le changement restera toujours la seule constante. On doit donc apprendre à composer avec le changement plutôt que de s’y opposer.

1-MarieSophie_CréditRogerProulx_Coul

Ce qui ne veut pas dire qu’on doit tout accepter en toutes circonstances. On dit qu’il faut choisir les batailles qu’on livre. Celle du projet de loi 20 en est une de taille, tant pour les médecins de famille que pour les médecins spécialistes. Et elle est importante pour les médecins, mais aussi, et surtout, pour les patients. Certes, les objectifs d’efficience du ministre sont nobles. On peut donner raison à Gaétan Barrette sur le fond : le travail des médecins, toutes spécialités confondues, doit devenir plus efficace pour le bien des patients. Sur le fond, la volonté d’intégrer davantage les soins de santé est tout aussi louable. Sur le choix des moyens et de l’attitude, on repassera…

Je comprends la révolte des médecins ulcérés par les propos et agissements de notre ministre de la Santé. Gaétan Barrette, trônant en seigneur bien assis sur son pouvoir, a dirait-on oublié qu’il n’était plus le président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, mais le ministre du plus gros portefeuille de l’État. On a beau croire que la fin justifie parfois les moyens, on peut difficilement avaler qu’un ministre puisse se comporter comme un bully, et publiquement en plus. En politique, il y a moyen de faire montre d’aplomb et de fermeté sans bousiller toutes ses relations avec les fédérations professionnelles et les syndicats sur son passage. Aussi doué politiquement a-t-on déjà pu l’être de l’autre côté du ring…

En vérité, si on peut en vouloir à quelqu’un ici, ce n’est pas tant à Gaétan Barrette, dont l’attitude théâtrale et le comportement méprisant étaient aussi prévisibles que la crue des eaux en avril, qu’à Philippe Couillard. Le premier ministre a choisi pour ministre de la Santé, entre l’ancien ministre Yves Bolduc et Gaétan Barrette, quelqu’un qui saurait « aller au front », quelqu’un qui « brasserait vraiment » les cartes du réseau de la santé. On peut presque se l’imaginer clamant : « Peuple québécois, voici votre sauveur, celui qui vous donnera un médecin de famille à tous ! Madame Beausoleil, on va vous en trouver un, un médecin de famille, nous autres ! Les médecins vont être fâchés, mais vous savez ce qu’on dit… Les chiens aboient et la caravane passe. » Ah ! Comme elle est grande, la tentation des politiciens de faire croire aux électeurs qu’ils sont capables, eux, de « changer les choses » en claquant des doigts, par un simple déplacement de blocs Lego. Ça me rappelle cet ancien slogan de Réno-Dépôt : « Si ça existait, on l’aurait ! » Si c’était si facile, ça fait longtemps qu’on l’aurait fait !

Mais si les médecins ne protestent pas cette fois-ci par des actions concertées, majeures et publiques, ils laisseront en effet la caravane passer… et devront subir leur sort. Parions même que le gouvernement mise sur ce choix de leur part, tablant sur leurs horaires de travail colossaux. Pourtant, si les médecins laissent vraiment passer le projet de loi 20, ils doivent s’attendre à ce que la qualité de vie de leurs patients, et même la leur, se détériorent.

On a perdu notre capacité à nous indigner, au Québec. L’indifférence, le cynisme et l’individualisme finissent trop souvent par l’emporter devant la nécessité d’agir pour afficher son indignation. Il est désormais devenu si facile et si courant pour les politiciens de se contenter de faire des calculs politiques, puisque plus personne ne se fâche vraiment. Et pourtant, être fâché n’est même pas suffisant. Pour 22 000 médecins au Québec, combien, comme le DVincent Demers, éloquent et dévoué médecin de famille de Montréal, décideront de se désengager de la RAMQ en guise de protestation? En temps, en énergie et en argent, il est vrai que la colère coûte cher. La colère est pourtant parfois un mal nécessaire quand l’objectif n’est pas purement égoïste.

Pourquoi serait-ce une mauvaise chose que de vouloir répondre à la fois aux besoins des médecins et aux besoins de la population Quand on n’arrive pas à faire gagner tout le monde, c’est qu’on manque de talent politique, de vision et d’envergure. Quand on brandit un bâton, avec des quotas et des menaces de pertes salariales importantes, la colère ne peut que finir par nous éclater au visage.  Et quand ça éclate, on n’a pas le droit de se targuer ensuite d’avoir bien fait les choses ou de vanter l’héritage qu’on a laissé aux générations suivantes. Ce serait là de la pure indécence.

Je souhaite que l’indignation des médecins du Québec mène à des actions concrètes de leur part. On a trop besoin de nos médecins québécois, et leurs patients ont trop besoin d’un réseau de la santé fort et efficace.

De la nécessité naît la créativité, dit-on. Espérons que tous les médecins ressentiront la nécessité de réagir avec virulence pour agir à temps avec imagination…

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à Radio-Canada, critique gastronomique au Guide restos Voir et pigiste pour d'autres médias.

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