Le Québec, non productif?

Vouloir associer la productivité à la facturation à l’acte revient à ignorer un ensemble de gestes, de procédures et d’investissements...

UNE LOGIQUE ARITHMÉTIQUE SIMPLISTE VERS L’IMPASSE ASSURÉE     

PAR LAURENT MARCOUX, MD, M. SC. AMQ_sign
Président, Association médicale du Québec

 

 

Nul ne peut nier les problèmes de l’accessibilité des services de santé au Québec, en particulier l’accès aux médecins de famille. Malgré des investissements importants consentis au cours des dernières années, il faut bien admettre que bon nombre de citoyens québécois ont raison d’être frustrés de ne pas avoir accès à un médecin de famille et aux autres spécialistes.

Tous sont d’accord avec la nécessité de s’attaquer au problème. Toutefois, les échanges acerbes au sujet du projet de loi 20 entre le gouvernement du Québec et les médecins sont improductifs.

LA MESURE DE LA PRODUCTIVITÉloi20-marcoux_fig1

Le gouvernement pointe du doigt les médecins en insistant sur leur manque d’assiduité au travail. Cette affirmation s’appuie sur une mesure de productivité réductionniste, tronquée et simpliste, à savoir le nombre d’actes (transposés en jours de travail) facturés à la RAMQ. Vouloir associer la productivité à la facturation à l’acte revient donc à ignorer un ensemble de gestes, de procédures et d’investissements en temps et en compassion, qui sont le lot quotidien de nos médecins québécois, dans toutes les spécialités et dans tous les milieux cliniques.

Cette logique arithmétique mène à un cul-de-sac et alimente une dynamique d’affrontement malsaine qu’il faut briser.

AILLEURS AU PAYS

Pour bien analyser la problématique de la productivité en santé au Québec, il est indispensable d’observer ce qui se passe dans d’autres provinces au Canada.

Le Sondage national des médecins 2014, rendu public en décembre dernier, est passé sous l’écran radar de la plupart des médias québécois. On y trouve cependant des renseignements extrêmement utiles. L’étude permet, au moyen d’une analyse longitudinale, de relativiser la « productivité » des médecins québécois par rapport à celles de leurs collègues des autres provinces, et ce, sur plusieurs années.

Sommairement, l’étude démontre que le nombre d’heures travaillées par les médecins du Québec est en hausse depuis quelques années, alors que ce nombre est en baisse, en moyenne, dans les autres provinces. Pourtant, dans la plupart de celles-ci, malgré la diminution du nombre d’heures travaillées, on assiste à une nette amélioration de l’accessibilité. Pourquoi ?

TROIS CONDITIONS GAGNANTES

Il est particulièrement utile de se pencher sur les réalisations de la Colombie-Britannique, de l’Alberta et de l’Ontario. Les améliorations spectaculaires constatées en matière d’accessibilité ont en commun trois conditions environnementales à la portée du gouvernement québécois.

1) LE DOSSIER MÉDICAL ÉLECTRONIQUE (DMÉ)

L’accès au DMÉ, selon ce qu’on observe ailleurs au pays, est la pierre angulaire de l’amélioration de la productivité. Or, à cet égard, le Québec tire de la patte. Toujours selon le Sondage national des médecins 2014, les médecins des autres provinces sont largement en avance sur leurs collègues québécois quant à l’utilisation des technologies de l’information. À titre d’exemple, à peine un quart des médecins québécois utilisent des outils électroniques pour commander des tests de laboratoire et des tests diagnostiques.

Récemment, le ministre Barrette a pourfendu ses prédécesseurs en qualifiant « d’échec retentissant » le développement de l’informatisation au Québec. À lui maintenant de livrer la marchandise. Les médecins québécois surveillent sa productivité.

2) L’ORGANISATION DU TRAVAIL

On observe également des différences significatives dans les autres provinces en ce qui a trait à l’organisation du travail. Beaucoup plus qu’au Québec, on met à contribution les autres catégories de professionnels. Il faut organiser le travail de façon à confer à des membres de l’équipe de soins des tâches pour lesquelles ils ont la formation et la compétence. Et laisser le médecin pratiquer la médecine. Ce simple constat nous mène à la troisième condition gagnante.

3) LES MODES DE RÉMUNÉRATION

Le Québec est la province du Canada où la rémunération des médecins est la plus liée au paiement à l’acte. Dans les autres provinces, le recours à la mixité des modes de rémunération a permis d’introduire la notion de responsabilité populationnelle, ce qui a largement contribué à améliorer l’accessibilité des services de santé, en particulier la première ligne.

L’AMQ croit sincèrement que les médecins du Québec sont prêts à discuter ouvertement des modes de rémunération, pour le plus grand bien des citoyens québécois. À condition qu’ils aient voix au chapitre et qu’on considère qu’ils ne sont pas le problème, mais bien une partie de la solution.

LA QUATRIÈME CONDITION… LA PLUS IMPORTANTE

Tous au Québec semblent s’entendre au moins sur un point : le statu quo n’est pas une option. Dans son analyse des améliorations réalisées dans les autres provinces, l’AMQ constate qu’elles ont un dénominateur commun : elles ont été élaborées et mises en place dans une recherche de consensus entre les membres de la profession médicale et le gouvernement. Le projet de loi n° 20 est bien loin de cet esprit. Nous gardons espoir que le gouvernement abandonnera sa dynamique d’affrontement et acceptera de s’asseoir avec les médecins afin de discuter de la meilleure façon d’améliorer les services de santé à la population.

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Précision : Les opinions des auteurs de la section Perspectives ne sont pas des positions officielles du magazine Santé Inc., de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales.

Le Dr Laurent Marcoux est vice-président de l’Association médicale du Québec (AMQ).

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