Loi 20 : réveiller le dragon

Le PL20 a aussi réveillé le dragon qui sommeille en chaque omnipraticien. Nous avons accumulé beaucoup de frustrations envers un système...

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L’ultime bataille pour nos patients

PAR SIMON-PIERRE LANDRY, MD, CMFC, CMFC-MU
Médecin omnipraticien pratiquant à l’urgence et aux soins intensifs, Sainte-Agathe

« Projet de loi 20 : un coup de tonnerre » est le titre qu’a soigneusement choisi le Dr Alain Vadeboncoeur pour sa chronique du 2 décembre dernier à la radio de Radio-Canada. Il faisait référence à combien l’annonce du PL-20 a littéralement « électrisé » les omnipraticiens.

J’ajouterai que le PL20 a aussi réveillé le dragon qui sommeille en chaque omnipraticien. Nous avons accumulé beaucoup de frustrations envers un système de santé qui « roule carré » pour plusieurs raisons, raisons qui n’ont – et j’insiste — rien à voir avec notre présumée paresse. En fait, l’élastique de la patience des omnipraticiens était déjà étiré au maximum. Le 28 novembre 2014, il s’est rompu.

En 2011, à mon retour au Québec après un séjour à l’extérieur, je bouillais d’une sourde incompréhension : celle de m’apercevoir que la population du Québec, incluant les médecins québécois, était résignée, défaitiste même devant un système de santé laissé à la dérive. Comment mes collègues contenaient-ils donc leur colère devant une patiente âgée, dont la hanche fracturée n’avait toujours pas été opérée après 48 heures passées sur une civière… à jeun? Mais le temps a passé, et je me suis retrouvé pris dans le brouhaha de traiter un patient après l’autre, après l’autre, après l’autre… Je crains que la pression routinière de travailler fort pour simplement assurer des services de base finisse par engourdir l’indignation. Il s’agit probablement d’un mécanisme de défense que nous avons développé afin de garder la tête hors de l’eau.

Chaque année, inexorablement, la population continue de vieillir, et les finances publiques continuent de se détériorer en raison de la corruption politique et du gaspillage de fonds publics en santé (surdiagnostic, inefficience, etc.). Le bouchon de la patience de la population était prêt à sauter. À la veille de la nouvelle année 2015, le ministre Barrette n’avait qu’à lui donner un petit coup de pouce pour qu’il saute comme celui d’une bouteille de champagne, les festivités en moins.

Il faut dire que plusieurs avaient prédit la crise, notamment l’Association des jeunes médecins du Québec (AJMQ). L’AJMQ et son président, le Dr François-Pierre Gladu, militent depuis des années pour implanter des réformes en première ligne. Son président écrivait en 2012 que « Se taire (NDLR Et ne pas imposer au ministère nos solutions) risque de nous attirer, à tort, les foudres des citoyens peu avisés, mais frustrés par les listes d’attente »1. Une solution sensée, qu’il répète inlassablement depuis longtemps, est l’abolition progressive (sur quelques années) des AMP. pl20-landry-fig1

L’abolition des AMP permettrait enfin aux médecins de famille voulant exclusivement pratiquer en cabinet de le faire, rendant du coup l’investissement — en temps, et en argent — dans un cabinet beaucoup plus attrayant. Le Dr Gladu écrivait aussi, en septembre dernier, que « Rien ne sert de se mettre la tête dans le sable : notre réseau public de santé galope à toute vitesse vers un système éclaté à l’américaine ». On le prendra au mot lorsque plusieurs médecins, qui auront voulu se soustraire aux pénalités et aux activités de médecine familiale (AMF), se seront « exilés » vers les cliniques privées hors RAMQ… Déjà, la présence de cliniques privées hors RAMQ est anormalement élevée dans les régions métropolitaines du Québec, et est en partie la conséquence du maintien des AMP et de l’existence des PREM. Les pénalités, les quotas et les AMF ne feront que doper l’exode. En résumé, la situation de la mauvaise accessibilité à un médecin de famille était une bombe à retardement. Au lieu que celle-ci explose entre les mains du ministère, le ministre a préféré la lancer aux omnipraticiens.

L’anxiété provoquée par les PL10 et PL20 est un gros fouillis signé Gaétan Barrette. Un ramassis de mauvaises mesures qui ont des ressemblances troublantes avec les mises à la retraite précoces des médecins par le premier ministre Bouchard. Tout comme dans les années 90, le PL20 poussera vers la sortie ou les cliniques privées hors RAMQ des médecins près de la retraite, puisqu’ils refuseront de se faire amputer de 30 % leur salaire pour un même travail. Également, les AMF du ministre actuel sont les descendants des activités médicales particulières du ministre de la Santé François Legault. Le travail forcé en hôpital a vidé les cabinets en poussant les jeunes diplômés vers les établissements. Bouchard et Legault ont, par la suite, honorablement admis que ces mesures étaient des erreurs. Vingt ans plus tard, nous commençons à peine à nous relever de ces mesures, et le « magicien » Barrette veut mettre en œuvre une copie sur stéroïdes de ces mesures. C’est inconcevable!

Le ministre Barrette est un fin renard politique. Il a rapidement retenu par cœur le manuel d’instruction des firmes de communication. Nous n’avons qu’à nous rappeler ses slogans simplistes qui sonnaient comme une chanson populaire, alors qu’il se présentait pour la CAQ en 2012. Lors de cette campagne, il expliquait, sans rire, que diviser le nombre d’habitants par le nombre de médecins de famille permettait d’affirmer qu’il ne manquait pas d’omnipraticiens au Québec!2

Même son collègue Yves Bolduc avait de sérieux doutes envers sa capacité à comprendre le système de santé. Ne disait-il pas lui même au journal Le Devoir, en décembre 2011, que Gaétan Barrette allait procéder à une « grande démolition du réseau de la santé » et que, pour le ministre, « tout le monde est paresseux »?3 Comme son slogan à la CAQ en 2012, les idées du PL20 sont simplistes, issues de mauvais calculs, et démontrent une profonde incompréhension de la médecine familiale. Elles obtiennent pourtant rapidement l’approbation des gens, qui souhaitent à tout prix trouver une réponse simple et rapide à un problème complexe.

Le ministre Barrette, en plus de sous-estimer notre capacité d’indignation devant un geste politique qui vise à augmenter son prestige auprès de la population pour son propre avancement politique au sein du PLQ, a sous-estimé la démographie changeante en médecine familiale au Québec. Les cohortes ont fortement augmenté depuis le début des années 2000, étant maintenant plus du double4. De ces mêmes cohortes, 70 à 75 % des diplômés sont des femmes5. La majorité des femmes ont vu dans le PL20 un projet machiste attaquant manifestement l’intégrité professionnelle des femmes, en les montrant du doigt parce que celles-ci font descendre la moyenne des jours « travaillés » par année. Effectivement, celles-ci prennent des congés de maternité et assument encore en très grande partie la responsabilité des enfants en bas âge à la maison, « le deuxième shift », comme certains cercles féministes le nomment. Est-ce que quelqu’un, en 2015, est sincèrement prêt à remettre en question la légitimité de prendre un congé de maternité chez les femmes médecins? Il était évident, dans ces conditions, que la mobilisation serait énorme parmi les omnipraticiens.

Fair_MegafonLes omnipraticiens sont gonflés à bloc, et continueront à démontrer à la population comment le PL20 du ministre Barrette pénalisera les patients les plus vulnérables, avec ses quotas favorisant la prise en charge des clientèles en santé, peu importe les « pondérations » que le ministre entend attribuer à chaque patient. Combien de points pour une dame de 82 ans diabétique, Dr Barrette? Et pour un jeune suicidaire?

Nous devrons continuer à dénoncer haut et fort le terrible problème auquel la classe moyenne fera face. Celle-ci se retrouvera à payer en double – par son impôt et par les frais du privé — ses soins de santé, après que l’exode des médecins de famille vers les cliniques privées hors RAMQ se sera avéré. Encore et encore, nous devrons démontrer que le PL20 entrainera des absences de couverture médicale dans les établissements, puisque des médecins voudront soudainement et massivement prendre en charge plus de patients dans les cabinets ou carrément s’exiler au privé; j’en connais personnellement quelques-uns qui y pensent déjà. D’autres arguments contre ce projet de loi, comme l’augmentation de la bureaucratie pour permettre le calcul des quotas/pondérations de vulnérabilité/heures de garde travaillées, ou la diminution de l’intérêt des étudiants en médecine pour la médecine familiale, mériteront d’être diffusés et sérieusement mis de l’avant.

Plusieurs ont déjà écrit, dans ce magazine comme ailleurs, sur les travers des PREM et les AMP. Cependant, des dizaines de textes sur le sujet n’auraient jamais pu sensibiliser les médecins autant que la crise actuelle. L’AJMQ et la FMOQ se battent depuis plus de 10 ans pour l’amélioration de la première ligne au Québec, mais ce sera la crise du PL20 qui mènera à l’affirmation des médecins de famille. Il le faudra. Les omnipraticiens prendront alors la direction d’une vraie réforme de la première ligne, car ce sont les omnipraticiens du terrain qui connaissent les véritables solutions à la faible accessibilité aux médecins.

L’affrontement majeur qui se prépare pour 2015 est une occasion en or d’entamer un exercice pédagogique d’envergure avec la population. Il nous faudra expliquer ce qu’est vraiment un omnipraticien en 2015 et quelles sont les solutions que le ministère n’a jamais voulu entendre et encore moins appliquer. À la suite de cette bataille pour nos patients, le coup de tonnerre, c’est le ministre Barrette qui le recevra directement, sur lui. Et ce sera la population qui le lui lancera.

 

DES REMÈDES AUX MAUX DE LA PREMIÈRE LIGNE

  1. Augmentation du nombre d’infirmières auxiliaires et des infirmières praticiennes spécialisées (IPS) en cabinet.
  2. Abolition de la notion « du lui-même » de la Loi sur l’assurance maladie, loi empêchant un médecin de facturer pour un tiers. Une fois la notion « du lui-même » abolie, engager des infirmières sera rentable.
  3. Abolition de certains codes de facturation pour des actes qui devront être faits par des infirmières. Exemples : tests PAP, tests de routine, vaccination de routine. Grâce à l’abolition de la notion du lui-même, ces actes pourront être accomplis par l’infirmière.
  4. Compléter l’informatisation du réseau de la santé.
  5. Permettre aux médecins de famille d’effectuer deux suivis téléphoniques par année, appels qui remplacent des visites en cabinet et permettant d’épargner des coûts en augmentant l’accessibilité, comme c’est le cas en Colombie-Britannique (15 $ par appel).
  6. Abolition progressive sur quelques années des AMP, ce qui permettrait aux nombreux médecins qui souhaitent avoir une pratique exclusive en cabinet de le faire.
  7. Laisser à l’Institut national d’excellence en santé et services sociaux (INESSS) le soin de déterminer scientifiquement quels sont les pratiques et médicaments qui n’augmentent pas ou n’ajoutent rien à la qualité des soins, puis retirer ces actes de la liste des actes remboursés par la RAMQ.
  8. Augmentation du ratio omnipraticiens/spécialistes en valorisant la médecine familiale; alors que certaines spécialités sont saturées, le manque d’effectif est encore important en médecine familiale.

 

Références

  1. François-Pierre Gladu, « Médecins et gestionnaires : Des solutions fort différentes, Santé inc., Septembre 2012. URL :
    http://santeinc.com/2012/08/optimiser-lorganisation-du-travail-en-cabinet/
  1. Alain Neveu, « Médecine familiale : La CAQ nie la réalité », La Presse, Août 2012. URL : http://www.lapresse.ca/debats/votre-opinion/201208/20/01-4566617-medecine-familiale-la-caq-nie-la-realite.php
  2. Jocelyne Richier, « Le ministre Bolduc attaque François Legault et le Dr Gaétan Barrette », Le Devoir, Décembre 2011. URL : http://www.ledevoir.com/societe/sante/337598/le-ministre-bolduc-attaque-francois-legault-et-le-dr-gaetan-barrette-le-ministre-bolduc-attaque-francois-legault-et-le-dr-gaetan-barrette
  3. Charles Bernard, « 430 médecins de plus au Québec », Collège des Médecins du Québec, Février 2011, URL : http://www.cmq.org/Medias/Profil/Commun/Nouvelles/2011/2011-02-08.aspx
  4. Département de médecine familiale, « L’exode des sarraus n’aura pas lieu », Université Laval, juin 2012, URL : http://www.fmed.ulaval.ca/mfmu/departement/vie-departementale/nouvelles/details/browse/8/detail/lexode-des-sarraus-naura-pas-lieu/?tx_ttnews%5BbackPid%5D=1660&cHash=7611429f4a

 

Précision : Les opinions des auteurs de la section Perspectives ne sont pas des positions officielles du magazine Santé inc., de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales.

 

A propos de Simon-Pierre Landry

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Simon-Pierre Landry, MD, CMFC, CMFC-MU, est médecin de famille pratiquant à l'urgence et aux soins intensifs à Sainte-Agathe-des-Monts.

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