Au pays de Poutine

Parce qu’il reste encore un peu de beauté, en Russie. Il neige. La place Rouge se transforme lentement en un vaste décor de film...

RÉCIT DE VOYAGE

PAR CLAUDE GARCEAU, MD

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Sur les glaces de de la Moskova dérivent des bouteilles de champagne : de rares Moët et Chandon vides et d’innombrables autres de rosé russe. Nous sommes le 10 janvier et Moscou a mal aux cheveux. Durant les dix dernières années, les Capones promenaient leurs mignonnes dans des Austin Martin ou des Alpha Roméo vintage… Mais a new reality sinks in, comme dit CNN.

La place rouge est envahie par d’élégantes femmes, elles sont au chaud dans leurs grands manteaux de renard, de vison ou de zibeline pour les plus riches. Il y a six mois, elles pouvaient tout acheter au grand magasin NYOUM. Maintenant, elles sont réduites à papillonner d’une boutique à l’autre et à quitter chacune d’elles les mains vides : pas pour elles, désormais, les coquins bustiers La Perla à 600 euros chacun. Le caviar d’esturgeon à 300 $ la cuillerée, on n’y rêve même plus !

Le rouble ne vaut plus rien, les banques font faillite les unes après les autres. Poutine, désespéré par les sanctions économiques de l’Ouest, brade ses réserves gazières aux Chinois. Quelques futés ont toutefois pu transférer leurs capitaux et investir à Nice ou acheter un condo en République Dominicaine, des édifices à North Beach, et pourquoi pas, une participation dans une grande tour de 65 étages à construire à la tête des ponts, à Québec.

Mais laissons là ces constats déprimants. Parce qu’il reste encore un peu de beauté, en Russie. Il neige. La place Rouge se transforme lentement en un vaste décor de film. Les enfants enjoués virevoltent dans des manèges et les plus vieux patinent avec, en arrière-plan, la cathédrale Saint-Michel, l’orgueil du tsar Ivan le Terrible. On dit qu’ensorcelé par ses dômes multicolores, il aurait fait aveugler ses architectes afin qu’ils ne puissent jamais en construire une pareille. J’entre à l’intérieur de ce trésor national et la mystique de l’âme russe m’empoigne les trippes. Sur les murs, on distingue des esquisses décolorées d’anges ou de sages barbus. Au deuxième étage, exposés aux vents et s’engouffrant dans les fenêtres sans verre, des moines orthodoxes chantent Dieu. Pendant de longues minutes, l’air froid s’emplit d’une grave éternité.

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Moscou a récemment relevé ses églises saccagées après la révolution. Maintenant, des flots incessants d’hommes et femmes, à toute heure du jour, défilent dans les temples, s’y signent devant les icônes, saluent le pape, font quelques demandes à Dieu et retournent, l’âme en paix, imagine-t-on du moins, à leurs affaires. Je me faufile derrière une femme d’environ 40 ans et la photographie discrètement. Elle se retourne et m’explique dans un bon anglais qu’ici, à Moscou, une femme se doit de tout faire pour conserver son mari ; la femme idéale doit être la parfaite ménagère qui prépare le café le matin, la petite fille doit attendre avec bonheur le retour du père le midi et l’amante aguichante doit rester jusqu’au petit matin. Pas facile, et pourtant, des hordes de jeunes femmes viennent quand même des provinces pour se faire entretenir par les hommes de Moscou.

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En ce matin du 15 janvier, la cathédrale du Christ sauveur est bondée et des dizaines de caméras de télévision filment le service funéraire de la célèbre mezzo-soprano Elena Obraztsova, une Diva du Bolchoï. Je parviens à me glisser au premier rang des journalistes, car ma grosse lentille photo me fait office de carte d’accréditation. Près du cercueil, je reconnais le métropolite Cyrille, le patriarche de Moscou. La haie d’honneur des artistes s’entrouvre pour laisser se faufiler Poutine. L’espace d’un instant, il rend ses hommages et repart aussitôt, escorté par sa garde prétorienne. Je suis le cortège jusqu’au monastère de Novodievitchi, l’épicentre depuis 500 ans de la foi orthodoxe en Russie. Le ciel est gris, des corbeaux lugubres nichent sous les dômes dorés. Novodievitchi est un peu le Père-Lachaise de Moscou. Sur les murs de la cour extérieure, des photos de simples citoyens morts durant la guerre. Ici, le monument d’un général repoussant les Allemands avec ses chars d’assaut et là, une stèle portant l’épitaphe d’un jeune soldat de 20 ans, mort en Afghanistan. Une petite babouchka, sa mère, me traduit l’inscription qui y figure : « Pourquoi ? »

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J’emprunte le métro et me dirige vers le Park Gorki. Des centaines de patineurs glissent dans de longs couloirs glacés serpentant entre les arbres. Dans un parc oublié de tous, on peut voir, gisant ici et là, les statues déboulonnées de Staline, le petit-père du peuple, de Lénine, de Gromyko et d’une panoplie d’autres tristes personnages. Je longe la Moskova et pendant un temps la magie opère : le Kremlin s’étale sur l’autre rive avec ses murs et tours d’ocre. Les palais et les églises se reflètent dans l’eau de la rivière et les sombres nuées du soir remplacent les dernières lueurs par une triste nostalgie.

Ce soir, je me vêts d’une tenue chic, car ce sera une soirée d’exception au Bolchoï : une loge au premier rang. L’opéra la Traviata en formule de luxe. La scène est si grande qu’en arrière-plan, on distingue des champs avec des chênes grandeur nature et, médusés, on aperçoit un attelage de chevaux tirant un élégant cabriolet ; il traverse un parc avec ses couleurs automnales. On comprend pourquoi la rénovation du Bolchoï a pu coûter la somme inimaginable de 600 millions de dollars il y a quelques années…

À la fin de la soirée, je me joins à un groupe de jeunes musiciens de l’orchestre. Nous nous rendons dans un restaurant géorgien tout près. Ils ont 20 ans et sont pleins de fraîcheur. Maryika est déjà, à 22 ans, une soliste d’exception. Son jeune mari, tout fier, me dit qu’elle part bientôt en tournée en Europe. Un groupe d’hommes basanés vient s’assoir avec le restaurateur. Le visage livide, sur le bord de l’apoplexie, ce dernier se presse de leur servir vodka sur vodka presque servilement. Ma jeune musicienne prodige me dit : « Stop looking at them! Dangereux. Les Géorgiens, tu sais ! » Et puis, d’un air tout à fait badin et tout en arrosant le poulet aux raisins aigresdoux de grandes lampées de vin rouge, elle me raconte que le directeur du Bolchoï a été défiguré à l’acide l’an dernier par un des danseurs. Les joues rouges, elle m’explique ensuite qu’il est impossible en temps normal de trouver du vin de Géorgie à Moscou (Moscou a mis un embargo sanitaire sur le vin de Géorgie). Elle ajoute que nous devons cet insigne honneur aux petits lascars basanés et protecteurs du restaurateur…

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Au lendemain de cette rencontre étonnante, je décide d’aller aux bains Sanduny, une institution pour les hommes russes désireux d’oublier les rigueurs de l’hiver. À l’entrée, encore des limousines noires et des chauffeurs qui attendent. Ils ont 25 ans, un air féroce, fument nerveusement et ont une main toujours enfouie dans le veston cachant leur arme de fonction. Le décor des bains est surprenant. Tout à fait fin du 19e siècle : boiseries, plafonds dorés, tuiles noires et blanches. On me donne un chapeau pointu et, en tenue d’Adam, j’entre dans de grandes salles enfumées par la vapeur. Les braves se font fouetter sans gémir avec des branches de bouleau : après avoir sué à grandes gouttes, ils se jettent dans de grands bains d’eau glacée. J’entre dans une autre salle où, en grandes palabres, sont accoudés huit hommes dans la soixantaine, bedonnants et couverts de tatouages… en me voyant entrer, ils se taisent et du coup, je ne me sens pas le bienvenu et pense que je ferais mieux de déguerpir. Ce que je fais aussitôt.

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Cette ville est pleine de douceurs et de beauté, mais une tension sourde guette le passant à tout moment. Tout près de la place Rouge, des centaines de militaires sont cachés dans des véhicules, prêts à intervenir à la moindre manifestation. Je débarque à la station de Paveletsky, l’autre visage de la Russie. Celui du petit peuple silencieux, c’est cette gare de l’Est. Y débarquent à tout moment des centaines hommes venant de je ne sais où, les yeux rougis à 10 heures du matin par la gnôle. Tout autour, des centaines d’édifices gris, monumentaux et sans aucune couleur. Les restants de la radieuse époque du stalinisme.

Je termine ma visite de Moscou en me rendant aux grands musées d’art et je dîne au restaurant Pouchkine, reconstruction étonnante d’un élégant palais d’avant le grand incendie de 1812, qui avait laissé Moscou en cendres et Napoléon en retraite. C’est le Moscou mondain, européen et raffiné. Au menu, de l’esturgeon frais, un bortch et sa crème sure, des boulettes farcies et des steaks de renne On mange à la chandelle et les serveurs sont accoutrés en livrée de style fin 18e siècle. Mes voisins et voisines de table sont polyglottes et éduqués. Ils causent littérature et discutent de la chance qu’aurait le film Léviathan de remporter un oscar. Léviathan, filmé en Sibérie raconte un épisode de la vie d’un homme russe confronté aux forces de la corruption et qui, tragiquement, décide d’affronter seul et sans espoir, le mal.

À l’aéroport, le jour de mon retour, s’avance à mes côtés, en file pour l’embarquement, une brute et trois de ses collègues. Il s’agit des amis de Poutine (des motards « full patchés » portant fièrement leurs couleurs, celle des Loups de la nuit). Leur chef se fraie un chemin dans l’avion. Jamais de toute ma vie je n’ai vu quelqu’un d’aussi intimidant. L’agente de bord, toute excitée, me dit qu’il s’agit d’Alexander Zaldostan. Une petite recherche plus tard sur le Web m’apprendra qu’il serait très copain avec Poutine, n’hésitant jamais à se laisser photographier régulièrement avec lui lors de grands événements. Le 6 janvier, lors de la fête du Nouvel An orthodoxe, on le voit assis aux côtés de Poutine et du métropolite.

Dans le salon d’affaire de l’élégant Ritz-Carlton, un diplomate français avait commenté la nouvelle du jour. Poutine venait de limoger le chef du plus grand groupe industriel d’aviation pour mettre à sa place un homme de main.

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Le 29 février, des hommes sont débarqués en trombe d’une voiture, directement en face de la place Rouge et ont abattu d’une criblée de balles, en plein jour, Nemtsov, ancien député charismatique de la Douma et critique avérée de Poutine sur les médias sociaux.

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Moscou en hiver, c’est la blancheur de la neige, la grâce des artistes, la spiritualité émouvante des cérémonies orthodoxes, mais aussi, en tout temps et en tout lieu, la certitude d’assister à une grande oeuvre théâtrale dans laquelle le simple surveillant de musée, l’artiste du Bolchoï, le pope orthodoxe ou même le président ne sont que de simples pantins de scène. Pas dupes, ils savent bien que tous leurs mouvements sont orchestrés par des forces obscures et millénaires. Pas plus que l’homme dans Léviathan, ils ne peuvent échapper à leur destin. Le Léviathan n’a après tout pas gagné l’oscar du meilleur film film étranger. Alors puisqu’il le faut, à Moscou comme à L.A., que la fête continue !

MD. Spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca

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