Tourments hormonaux

M’extirpant de mes pensées, je suis traversée furtivement par une crampe sourde et douloureuse dans le bas-ventre et le bas du dos...

MACCHABÉE & FILLE

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT, MD
Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de Saurel

Illustration : Nathalie Dion

La redoutable Gizèle avec un z émet de sourds grognements jumelés à de curieux ronronnements. Le son provient de ma salle de bain. Il est 20 h 30 et il fait un froid sibérien dehors. Chéri s’est absenté, car il prodigue des leçons de batterie. Je ne l’attends pas avant 23 h. Quant à mon frère Jérémie, il est chez sa nouvelle copine. Je suis donc seule avec mes deux chats, Bertrand et Gizèle.

Sante Inc Images Feb 2015

Bertrand, un majestueux chat himalayen aux yeux bleus est assis bien sagement à la porte de la salle de bain et obnubilé par le spectacle de Gizèle disputant une joute endiablée de hockey avec ce que je crois être un jouet en peluche gris. Rapidement, je me rends compte que ledit jouet… respire. Mon sang se glace : le joujou est une authentique souris grise et agonisante sous les vigoureux coups de pattes et de dents de Gizèle. En effet, la fascinante chasseresse prend un malin plaisir à prolonger l’agonie de sa proie. Elle lui assène encore et encore de vigoureux coups de patte en ronronnant et en la mordillant au passage. Le rongeur perd de la vigueur à chacune de ses visites sous les pattes de la prédatrice. Je suis horrifiée : comment, diable, cette bestiole a-t-elle pu entrer chez moi ? Combien d’autres y en a-t-il ? Et plus effrayant encore : cette souris pourrait-elle être enceinte ? Épuisée de toute cette gymnastique mentale, je referme la porte au nez de Bertrand, laissant Gizèle seule avec l’intruse.

Au bout de ce qui me semble une éternité, j’ouvre timidement la porte pour observer ma chasseresse lécher consciencieusement les pattes de la souris éventrée gisant sur le carrelage. La ressemblance avec une lionne dévorant une antilope est saisissante. Je la fais déguerpir avec un pistolet à eau, abandonnant Mickey Mouse derrière elle. Avec précaution, j’essuie les restes de la malheureuse avec un essuie-tout et place la carcasse dehors à -25 °C. Je crois que je vais vomir. Je retourne à ma chambre et mon estomac se calme. Je ne peux fermer l’œil, obsédée par le fait que ma maison est sans doute assaillie de vermine enceinte, les rejetons surgissant des murs comme du maïs soufflé.

Je ne me comprends plus. Comment une si petite bestiole peut-elle provoquer un tel chaos émotif en moi ? Réponse : mes hormones. En effet, en ce moment même, je suis victime d’un maelstrom hormonal vieux comme le monde. Je suis enceinte. J’en suis à ma huitième semaine, j’ai les seins gonflés et douloureux, des nausées matinales et une monstrueuse fatigue. Je suis étonnée par ma hantise des fumeurs, des agressifs, de l’alcool sous toutes ses formes, des rayons X, des Tylenol et du moindre enfant arborant même le plus petit des rashs. Moi, qui étais plutôt du genre désinvolte avec ma santé et ma sécurité, je suis terrorisée par le monde extérieur, l’envisageant comme une menace dont je dois protéger à tout prix l’embryon qui grandit en moi.

M’extirpant de mes pensées, je suis traversée furtivement par une crampe sourde et douloureuse dans le bas-ventre et le bas du dos, suivie d’une seconde et d’une troisième encore plus fortes. Je suis glacée d’effroi. Je me lève et me dirige vers la salle de bain, mais voilà que je sens un flot de liquide jaillissant de mes entrailles. Je saigne. À profusion. De gros caillots semblables à de la gelée de groseilles souillent mes vêtements. Je suis envahie d’une chaleur et commence à frissonner. Je claque des dents. Je suis étourdie et faible. Je parviens péniblement à me hisser sur le siège de toilette et j’entends un flot continu me sortir du corps comme si j’urinais. Je baisse les yeux : ce n’est pas de l’urine, c’est du sang. À ce rythme-là, je vais « m’exsanguiner » et tomber en choc dans l’heure. J’ai le tournis et un mal de ventre de chien. Je transpire comme un ministre de la Santé malmené par les journalistes devant les caméras. Mon cerveau réfléchit au ralenti, sans doute victime de l’hypoperfusion cérébrale. Je dois absolument trouver le téléphone et appeler le 911. Toutefois, j’estime que j’ai bien le temps de mourir deux fois avant que l’ambulance ne parvienne à mon village du fin fond de la campagne.

Gizèle m’observe assise sagement d’un air perplexe. Parions qu’elle doit se trouver bien heureuse d’avoir subi une hystérectomie dès son très jeune âge. Ma situation semble s’être calmée un peu. Le saignement s’est tari. De la champlure grande ouverte, j’en suis maintenant au goutte-à-goutte. Je prends mon pouls : 120 battements par minute. Je commence à être en choc hémorragique. Je réussis à me traîner à mon lit tout en cherchant d’un œil inquiet le téléphone de la maison. Je finis pas l’apercevoir sur la table de chevet de Chéri… à plat. Je dois trouver mon téléphone intelligent ou ma tablette. La tête légère et les jambes lourdes, m’appuyant sur les murs et les meubles, je parviens difficilement à me rendre à mon bureau. Mon téléphone y est… sur le chargeur. Super. Je suis en choc hémorragique à 30 minutes de toute civilisation et sans téléphone. Si une patiente me racontait ça, je la traiterais mentalement d’idiote.

Je réussis à atteindre mon sac à main bien rangé dans le placard d’entrée. Ma tablette y est. Elle a 95 % de charge et elle est connectée au réseau WiFi de la maison. Enfin, la chance me sourit (sans jeu de mots de souris, svp…). Par messagerie texte, j’envoie un SOS à chéri. « SOS. Je gis dans une mare de sang avec l’utérus entre les jambes. » Je rigole intérieurement : même agonisante, j’ai le sens de l’humour.

Je rebrousse chemin vers mon lit et le saignement reprend. Je sens mes forces me quitter à une vitesse folle. Mes pensées n’arrivent pas à se fixer sur quoi que ce soit. Je me sens sombrer à la fois dans la ouate et la glace simultanément. J’arrive je ne sais trop comment à me coucher par terre dans le séjour. Le plancher est froid. Gizèle ronronne et se couche sur ma poitrine en me reniflant la figure de son petit nez froid. La chaleur de son petit corps et de son poil me réchauffe un peu. Bertrand l’imite et se couche sur mes jambes. Mon lit est si loin. Je suis en hypoperfusion cérébrale franche. Je suis navrée et déçue de mourir de cette façon. J’aurais aspiré à une fin moins dramatique et romantique à la Aznavour dans sa chanson La Mamma. Je serais devenue une mémé respectable et digne, au visage buriné et friponné par des années de durs labeurs, de joies, de peines et d’angoisses. Je serais dévorée par un cancer et saturée de morphine et pousserais mon dernier soupir, entourée d’un Chéri vieux et encore si beau, de mes hypothétiques enfants et petits-enfants. Le destin semble vouloir s’amuser à me composer une tout autre fin.

Mes pensées vagabondent. Je n’ai pas peur, mais quelque chose en moi me dit que je devrais me battre. Je rêve à ma mère, Juliette. Je l’ai si peu connue et elle me manque tellement. Je sens le parfum de ses cheveux, une odeur de lavande, de rose et de bois de santal. Il paraît que ma mère était passionnée, insolente et obstinée, mais qu’elle avait un grand cœur. Du moins, c’est le portrait que m’a brossé mon père depuis ma plus tendre enfance. Elle est morte en colère au téléphone en argumentant avec un biochimiste borné qui lui refilait un résultat anormal. Un poids lourd l’a écrasée. Elle n’a eu aucune chance. Voilà maintenant que j’entends sa voix. Agoniser, c’est génial. Elle est là, si proche. « Léa, ma belle fille, ce n’est pas le temps. Tu es forte. Bats-toi, ma belle ! » Je sens sa chaleur et son amour inconditionnel. Ma mémoire a tout gardé d’elle. « Maman ! Tu me manques tant ! Maman je suis enceinte, mais je saigne. »

Il paraît que les soldats même les plus féroces appellent leur mère lorsqu’ils sont blessés ou au seuil de la mort. Maman a disparu. J’émerge un peu, le cerveau dans la mélasse de toute cette rêvasserie hypotensive. Je sens toujours le déluge entre mes jambes. Je dois bien avoir perdu un litre et demi à deux litres. Mes vêtements et le linoléum sont baignés de sang. J’ai le vertige au seul clignement d’une paupière. Gizèle me fixe, intriguée. Je sombre dans une béatitude feutrée d’où les sons me proviennent étouffés et lointains. Mon corps se fait léger comme une plume. Suis-je en train de mourir ? Est-ce déjà le temps de faire honneur à mon patronyme ?

À suivre…

A propos de Josée Boissonneault

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