Rupture en vue

Quand il n’a plus su comment justifier ses « exagérations », le ministre a répondu qu’il ne voulait pas rentrer dans une guerre de chiffres...

MODE D’EMPLOI POUR BRISER LA CONFIANCE ENTRE L’ÉTAT ET LES MÉDECINS

PAR FRANÇOIS-PIERRE GLADU, MD, CMFC
Professeur adjoint de clinique, Université de Montréal
Président AJMQ

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L’AJMQ présenté son mémoire1 la première journée de la commission parlementaire, soit le 24 février 20152. Nous avons remis les pendules à l’heure en ce qui a trait aux fondements du projet de loi 20 (PL20), à savoir que les médecins de famille du Québec travaillent moins qu’ailleurs au Canada ; cela est contredit tant par les données brutes et pondérées de la RAMQ que par les résultats stables sur dix ans du Sondage national des médecins. Selon les défenseurs du PL20, le Québec dépenserait par personne, en médecins et en santé, autant que les autres provinces ; cela est aussi contredit par les données de l’ICIS des dix dernières années, pour un écart respectif de 1,1 et 2,85 G$ par année.

La « réforme » Couillard-Barrette en santé est loin d’être une révolution comme le ministre le laisse entendre. Le PL20 est la continuation et l’amplification du système de quotas qui existe depuis 1993 (AMP) et qui a créé de toutes pièces le problème d’accessibilité aux services médicaux de première ligne.

Comment ces deux hommes politiques ont-ils pu oublier la plus importante leçon du 20e siècle, soit celle de l’effondrement du plus grand pays au monde, l’Union soviétique ? Cet effondrement a été précisément causé par la planification centralisée des services, qui ne pouvait jamais être assez fine et en phase avec les besoins complexes de la population ?

L’impact médiatique de l’annonce de cette réforme fut immédiat. Vous retrouverez les entrevues radio et télévisées à ce sujet sur le site ajmq.qc.ca. Deux jours plus tard, la chronique de Michel David dans Le Devoirillustra l’importance de répondre aux allégations du ministre afin de remettre en question le bien-fondé du PL20 : « À l’époque où il présidait la Fédération des médecins spécialistes, monsieur Barrette n’avait pas son pareil pour multiplier les sophismes et les demi-vérités qui finissaient par confondre le commun des mortels et sans doute de nombreux parlementaires. La méthode a indéniablement montré son efficacité, mais elle ne transforme pas un mensonge en vérité pour autant. 

Toute l’argumentation du ministre dans le débat sur les quotas repose sur la présomption que les médecins de famille québécois travaillent sensiblement moins que leurs confrères du reste du Canada. Mardi, en commission parlementaire, c’était cependant la première fois qu’il se retrouvait publiquement face à un interlocuteur en mesure de lui tenir tête, comme l’a fait le président de l’Association des jeunes médecins du Québec, qui a fait la démonstration très convaincante qu’un calcul plus honnête arriverait plutôt à une moyenne de 247 jours.

La commission parlementaire qui étudie le projet de loi 20 devrait tirer cela au clair. Si les chiffres du ministre ne reflètent pas la réalité, cela signifie que les mesures proposées ne régleront pas les problèmes bien réels que connaît le système de santé et qu’elles pourraient même les aggraver. »

Quand il n’a plus su comment justifier ses « exagérations », le ministre a répondu qu’il ne voulait pas rentrer dans une guerre de chiffres. N’est-ce pas ironique, venant de celui qui a mis à mal la réputation des médecins en les éclaboussant de chiffres manipulés à l’extrême ?

gladu1LES FAUX CALCULS DE GAÉTAN BARRETTE

Ils sont d’ailleurs nombreux, ceux qui contestent et pourfendent les discours et calculs du Dr Barrette dans les médias :  « Le cœur de ma décision est une non-acceptation de vos interventions intempestives et partiales, et d’une situation particulièrement odieuse. […] Et le tout est présenté sous le couvert fallacieux d’une décision pour le bien de l’ensemble des directions départementales. […] Et surtout, c’est un chantage inacceptable. »

Jean-Claude Deschênes, président démissionnaire du CA du CHUM, 6 mars 2015. Cette citation d’un mandarin de l’État a son importance, car elle confirme la tendance évoquée par Michel David. Ou encore, cette très bonne question du journaliste de la SRC, Sébastien Bovet, et la réponse du Dr Barrette : Sébastien Bovet, SRC : « Vous accusez les médecins de mentir lorsqu’ils répondent à des sondages. Et non seulement vous dites ça, mais en plus, vous dites qu’en tant que président de la FMSQ, vous avez incité vos membres à mentir dans un sondage ? »

Gaétan Barrette : « Pas du tout ! J’ai dit aux gens : “Vous répondez de façon positive.” Alors, il y a des gens qui répondent en oubliant certaines activités, par exemple… Où on était… Peu importe le genre de réponse qui est faite… Alors moi, j’avais recommandé à mes propres gens de répondre de façon très positive. »

Enfin, Patrick Lagacé s’exprimait ainsi dans les pages de La Presse, le 15 janvier dernier : « Si Gaétan Barrette a magouillé pour maquiller la réalité quand il était du bord des médecins spécialistes, qu’est-ce qui me dit qu’il ne maquille pas la réalité maintenant qu’il est ministre ? »

Dans cette veine, le 8 mars 2015, le ministre de la Santé récidive en « dévoilant » d’autres statistiques « maison » du MSSS. Elles indiquent que le nombre de jours travaillés (de 214 en 1999 à 196 en 2012) et le nombre de visites (de 23 millions en 2007 à 22 millions en 2011) diminuent.

« Ces chiffres-là sont béton », estime Gaétan Barrette. Il est permis d’en douter. Cela dit, on doit saluer la décision du ministre de comptabiliser les jours travaillés selon la méthode reconnue, c’est-à-dire à 1 $ et plus de facturation par jour. D’un seul coup, les chiffres « béton » diffusés dans les médias par le MSSS sont passés de 117 jours à 196 jours pour l’année 2012.

Néanmoins, Radio-Canada a repris une autre affirmation du MSSS : « En 1999, seulement 13 % des médecins généralistes travaillaient moins de 150 jours par année. Treize ans plus tard, la proportion est passée à plus de 20 %. La proportion de ceux qui travaillent plus de 200 jours a aussi baissé4. »

Nonobstant le fait que ces études ne sur-pondèrent pas les journées de plus de 14 heures, est-ce si surprenant de constater cette baisse à la lumière des cohortes grandissantes de médecins assujettis aux AMP ? Quatre cents de plus chaque année depuis 20 ans, plus de 3800 en 2013 !

Et comme 22 % de médecins de sexe masculin ont 65 ans et plus—une proportion qui ne cesse d’augmenter depuis 15 ans—, êtes-vous étonnés lorsque le ministre se scandalise que la baisse soit plus marquée chez les hommes ?

Ce n’est pas tout : le ministre a fourni une information partielle à la population. Il n’a publié que les examens des médecins, et non leurs actes techniques ou leurs actes forfaitaires (pour ceux à tarif horaire et à salaire). Quand on regarde l’ensemble de l’activité des médecins de famille, l’affirmation du ministre ne tient pas la route. Pour le reste, fidèle à son habitude, le ministre omet de compléter son diagnostic différentiel et saute aux conclusions qui justifient sa ligne d’action politique.

1. Le vieillissement de la population qui se traduit par des visites plus longues et donc moins de « visites » « Rien n’indique que les médecins font plus de patients lourds qu’avant », martèle le ministre.

Pourtant, le nombre de médicaments prescrits a augmenté de 10 à 12 % par an depuis 1998, et a donc été multiplié par quatre. Le nombre d’actes des pharmaciens propriétaires a aussi été multiplié par quatre puisqu’ils sont payés un acte RAMQ pour chaque médicament qu’ils prescrivent chaque mois.

Or, qui a fait les investigations, le diagnostic et le suivi liés à ces médicaments ? En grande partie les médecins de famille. Malheureusement, contrairement aux pharmaciens propriétaires, ils sont rémunérés à l’examen ou à la visite, quel que soit le nombre de problèmes de santé pris en charge. La complexité de la visite et sa durée n’apparaissent donc pas dans les données de facturation des médecins. Le ministre avait non seulement accès à ces données, mais il était éthiquement tenu de les diffuser en même temps le 8 mars dernier.

Avec la rémunération par système dont nous faisons la promotion, les actes des médecins de famille auraient aussi été multipliés. Ils n’auraient pas pu être victimes de ces attaques. Au moment de négocier une nouvelle nomenclature des actes en cabinet pour les 30 prochaines années, souvenons-nous-en !

2. Les GMF

À la suite de la loi 90 passée en 2000, la pression a été forte pour que les médecins de famille travaillent davantage en interdisciplinarité en cabinet. Comme les infirmières des GMF s’occupent dorénavant des visites plus routinières, les médecins de famille se sont retrouvés avec les visites plus complexes. En raison de la notion du lui-même de la loi médicale, les visites effectuées par les infirmières, coordonnées et supervisées par les médecins, n’ont plus été comptabilisées par la RAMQ.

3. Changement des codes de facturation

L’intervention clinique en cabinet (2012) a remplacé plusieurs actes d’examen et de psychothérapie. Sans surprise, cela s’est traduit par une diminution du nombre de « services » facturés à la RAMQ. Malgré tout, on constate que le nombre de services par médecin de famille en 2013 est revenu au niveau de 2005–2008. Que s’est-il passé de 2009 à 2011 pour expliquer une hausse du nombre de « services » par médecin ? Était-ce parce qu’on comptabilisait mieux la complexité des cas, alors qu’elle n’était pas bien mesurée depuis l’arrivée de l’intervention clinique en 2012 ?

LA CRÉDIBILITÉ DES MÉDECINS MINÉE

« Je ne veux pas engager de discussion avec le Dr Barrette. Tout ce que j’ai à dire c’est que c’est un grossier personnage avec lequel il n’est pas possible d’engager un dialogue civil. » Claude Castonguay, ancien ministre libéral de la Santé. Le Devoir, 10 juillet 20145 Les cinq derniers mois ont montré que le ministre attaque sans relâche la crédibilité des médecins de famille. Verra-t-il dans la proposition de la FMOQ du 19 mars, qui épouse les contours de celle défendue par l’AJMQ depuis 15 ans, une porte de sortie honorable, ou s’entêtera-t-il ? S’il s’entête, il faudra agir.

 

Graphiques :

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Note : les Drs François-Pierre Gladu et Simon-Pierre Landry seront présents au colloque du ROME (Regroupement des omnipraticiens pour une médecine engagée), les 9 et 10 mai à l’Hôtel Delta, à Montréal.

Précision : Les opinions des auteurs de la section Perspectives ne sont pas des positions officielles du magazine Santé inc., de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales.

RÉFÉRENCES

  1. http://www.ajmq.qc.ca/archives/ecrites/memoires/2015_02_24.pdf
  2. http://www.ajmq.qc.ca/archives/video/video12.mp4
  3. http://www.ledevoir.com/politique/quebec/432934/derrierele-paravent
  4. http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2015/03/08/004- charge-travail-medecins-quebec-diminution.shtml?isAutoPlay=1
  5. http://www.ledevoir.com/politique/quebec/413059/primeversee-a-yves-bolduc-echanges-feroces-entre-gaetan-barrette etclaude-castonguay

A propos de Dr Francois-Pierre Gladu

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Médecin de famille et président de l'Association des jeunes médecins du Québec (AJMQ). Pour lui écrire : fpgmd@yahoo.fr

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