Profession ou métier?

La perte de l’autonomie professionnelle et du privilège d’auto régulation témoignent non seulement de la rupture du lien de confiance...

OÙ EN EST LE CONTRAT SOCIAL ENTRE LA POPULATION ET LES MÉDECINS?

PAR CLAUDE C. ROY, MD*
Professeur émérite, Université de Montréal, CHU Sainte-Justine

*Veuillez noter que le Dr Claude Roy est décédé le 2 juillet dernier. Ce texte constitue donc son dernier texte pour Santé inc. La rédaction tient à souligner la notoire contribution du Dr Roy à la profession médicale et à la société québécoise. Sa prise de position sur le contrat social entre la population et les médecins, débat nécessaire s’il en est, témoigne admirablement bien de son engagement envers la médecine et ses patients jusqu’à la toute fin de sa vie.

1-F_contratsocial-roy-fig1-001Les événements des derniers mois, entre autres les projets de loi 10 et 20, saccagent complètement le pacte social qui lie la profession à la population et au gouvernement. Par ce contrat social, qui a toujours été plus implicite qu’explicite, la société accordait à la profession médicale le droit exclusif de pratiquer la médecine, l’autonomie professionnelle et le devoir d’autorégulation. Elle confère aussi à la profession la responsabilité de l’utilisation et de l’expansion de son corpus de connaissances et de ses habiletés techniques, ainsi qu’un statut social particulier et des revenus conséquents. En retour, la profession s’engageait à pratiquer la médecine avec compétence et expertise, compassion et altruisme, en mettant en priorité les intérêts du patient et en s’impliquant dans les problèmes qui touchent la santé et le bien-être de la société. Or, la société a perdu confiance en la capacité de la profession médicale de respecter ses devoirs. Elle lui retire progressivement ses privilèges et lui impose une imputabilité de plus en plus contraignante. Cette érosion progressive, qui a commencé au début des années 1970, menace de transformer la profession médicale en métier.

PROFESSION VERSUS MÉTIER

Un fossé grandissant s’est creusé entre la profession médicale et la société qu’elle sert. Malheureusement, pour le grand public, la profession médicale est devenue une entreprise privée dont les membres et le corporatisme de leurs associations n’ont comme souci que les conditions de travail et la protection de leurs acquis. La profession s’assimile donc de plus en plus aux métiers, ces derniers produisant des biens et des services pour servir leurs propres intérêts et devant donc être contrôlés par l’État.

LE CONTRAT SOCIAL EST-IL ENCORE PERTINENT?

La perte de l’autonomie professionnelle et du privilège d’autorégulation témoignent non seulement de la rupture du lien de confiance de la société envers la profession médicale, mais aussi du contexte de la médecine qui a beaucoup changé. Les attentes de la société envers la profession sont plus grandes. Les percées des technologies de santé, les nouveaux modèles de soins et les exigences croissantes à l’égard des systèmes de santé de plus en plus coûteux font qu’à la liste des devoirs et privilèges du contrat social s’est ajoutée l’obligation de rendre des comptes à la société. Celle-ci a commencé à s’interroger sur l’à-propos du statut particulier de la profession médicale et à réclamer que l’État intervienne pour améliorer les soins qu’elle est en droit de recevoir.

LE DROIT À LA SANTÉ ET L’INTERVENTIONNISME DE L’ÉTAT

Il ne faut pas oublier que les soins de santé représentent un engagement de la société à prendre soin de ses citoyens malades. Une maladie non traitée, un handicap ignoré et une sourance non soulagée ont un impact sur toute la communauté et affaiblissent non seulement les patients, mais toute la communauté. La médecine est donc un bien public et non un bien de consommation «marchandable».

La loi du Québec sur les services de santé et des services sociaux promulguée en 1971 fait bonne figure pour ce qui est de l’égalité d’accès, mais stipule toutefois que le droit de recevoir des services doit s’exercer en tenant compte des ressources. Elle prévoit également que le ministre peut prendre toute mesure nécessaire pour faciliter l’accessibilité aux soins si les temps d’attente sont déraisonnables et mettent en péril la santé physique et psychologique de la population.

LE PROJET DE LOI 20

Le débat qui fait rage au Québec, depuis le dépôt, à la fin-novembre, du projet de loi 20, témoigne de la colère, de la démoralisation et du cynisme provoqués par cette mainmise gouvernementale sur l’organisation de la vie professionnelle des médecins, qui seront forcés d’augmenter leur productivité. En outre, ce projet de loi nous alerte, car il risque d’éroder le statut social de la médecine et de marginaliser son influence sur les politiques qui touchent la santé du public et le système de santé. La profession médicale, assiégée et sur la défensive, n’offre pas de proposition constructive par le biais de ses associations professionnelles1. L’exception est l’Association médicale du Québec. Notamment par son programme d’optimisation de la pratique clinique et son excellent dossier Choisir avec soin (surdiagnostic et surtraitement), elle travaille à améliorer la santé de la population. Son congrès annuel, tenu à Montréal du 16 au 18 avril derniers, avait pour thème: «Vers un nouveau contrat social». Ce congrès a marqué le coup d’envoi de groupes de travail qui lanceront des initiatives destinées à renouveler les engagements de la profession envers la société.

QUE REPROCHE-T-ON À LA PROFESSION MÉDICALE?

Quoique souvent la profession médicale est la principale accusée dans la faillite de notre système de santé, elle n’est pas la seule responsable de son gouffre financier et de son dysfonctionnement. Toutefois, la société et ses gouvernements identifient les problèmes suivants (voir encadré ci-dessous).

reprochesauxmédecins

QUELLES SONT LES PLAINTES DE LA PROFESSION MÉDICALE?

Il est clair que la profession médicale est responsable, pour une bonne part, des dépenses en santé, car elle répond aux besoins de la population qui est de mieux en mieux informée et réclame plus de services. Toutefois, la profession crée souvent de faux besoins. Songeons ici au surdiagnostic et au surtraitement, qui représentent aux États-Unis 30% des dépenses en santé. La population, ayant une plus grande préoccupation pour sa santé, reconnaît le bien-fondé de certaines doléances de la profession, dont celles-ci (voir encadré en bas à droite).

COMMENT METTRE UN TERME À LA DYNAMIQUE D’AFFRONTEMENT?doléances

La population a été prise en otage par le débat acerbe qui oppose la profession au ministre. Un sondage du Journal de Montréal a même révélé que les deux tiers des Québécois estiment que le réseau nécessite des «changements fondamentaux». Il est clair que malgré des divergences de vues, les deux parties doivent négocier et tracer la voie à suivre pour, d’une part, sauver la profession médicale qui risque fort de devenir un métier et, d’autre part, épauler l’État qui doit assumer ses responsabilités envers
la société.

L’avenir de notre système de santé dépendra non pas d’une gestion efficace et efficiente qui veille à ce que la prestation de soins se fasse comme si les soins de santé étaient une commodité soumise aux règles du marché, mais plutôt, avant tout, de l’engagement de la profession et des associations professionnelles à reconquérir le terrain perdu en redonnant à la médecine sa dimension de bien public et en renouvelant ses engagements envers la société.

Précision : Les opinions des auteurs de la section Perspectives ne sont pas des positions officielles du magazine Santé inc., de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales.

* NOTE : 1 Ce texte a été mis sous presse avant la signature de la dernière entente entre la FMOQ et le MSSS.

Le Dr Claude Roy fut médecine et gastroentérologue pédiatrique au CHU Sainte-Justine. Il est décédé le 2 juillet 2015. Il a consacré sa carrière universitaire à la recherche, entre autres sur la nutrition du nourrisson, le métabolisme des acides biliaires et des acides gras, les maladies chroniques du foie chez le nourrisson et la fibrose kystique. Son livre Pediatric Clinical Gastroenterology est aujourd’hui reconnu internationalement comme la « bible » en gastroentérologie pédiatrique, aussi bien par les étudiants que par les plus imminents spécialistes.

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