Tristesses humaines

Malgré tous les efforts de l’équipe de réanimation, il est mort à 10 h 18, vendredi matin. Shit. Dissection aortique. Comment ai-je pu...

MACCHABÉE & FILLE

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT, MD 
Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-De Saurel

Illustration : NATHALIE DION

Lundi, en fin d’après-midi. Mon corps est secoué de sanglots silencieux. Je lis et relis la carte de vœux, incrédule. Comment peut-on non seulement m’y remercier, mais en plus y faire mon éloge après une telle bévue? Comment pourrai-je me regarder à nouveau en face et y voir une médecin d’exception, comme le dit si bien la carte? J’ai merdé. Et pas qu’un peu. Pas du genre le mauvais antibiotique au mauvais patient ou la note de consultation dans le mauvais dossier. Non. J’ai merdé du genre la grosse erreur qui tue. La carte est signée de la main de la veuve. « Dre Léa, mon mari vous aimait beaucoup. En son nom et en celui de mes enfants, je vous remercie pour tout ce que vous avez fait pour lui. Merci pour votre disponibilité et votre écoute. Des médecins comme vous, il y en a trop peu. » Je sanglote de plus belle. Des sanglots de culpabilité et de peine d’avoir perdu à jamais cet homme simple et généreux au sens de l’humour aiguisé.

Mais laissez-moi revenir en arrière de quelques jours et vous raconter. Mercredi après-midi. Mon sang se glace d’effroi. Des rigoles de sueurs froides giclent sous mes aisselles, jaillissent de mon cou et dévalent allègrement la courbe de mon dos. Le rapport radiologique m’étant parvenu, hélas, beaucoup trop tard, est on ne peut plus clair : dissection aortique. Je me suis gourée sur toute la ligne. Je suis tombée dans le panneau comme une banale étudiante de première année. Mon patient, monsieur Dutremble, un sympathique septuagénaire cultivateur de profession, était venu me voir au sans rendez- vous pour une douleur lombaire comme il n’avait jamais eue auparavant. Il avait remarqué un peu de sang dans son urine. Un banal calcul urétéro-vésical, me suis-je dit. Pas de fièvre. Un peu de tachycardie, mais sans plus. Tension artérielle quand même préoccupante à 160/100 aux deux bras. Sûrement en raison de la douleur, me suis-je rassuré. Je songeais : « Lorsqu’il sera soulagé, la tension se normalisera. » Il faut souligner, pour ma défense, que le patient refusait catégoriquement de se diriger vers l’hôpital. Je me suis rendue à ses arguments, ce qui est plutôt inhabituel dans mon cas. Mon attitude conciliante aurait pourtant dû lever un drapeau rouge sur mon état psychique. Monsieur Dutremble argumentait « Blabla docteure, je dois aller traire mes vaches, les nourrir, et en plus, mon homme engagé est en vacances, blabla, donnez-moi des calmants pour la douleur et ça passera, etc. » Il y avait bien cette toute petite voix que j’ai choisi délibérément d’ignorer et qui me disait que quelque chose ne collait pas. Primo : il n’avait jamais fait d’hypertension. Secundo : la douleur ET la tachycardie. Mais bon, j’ai rationalisé : « Léa, arrête de voir des catastrophes partout. » Je continuais mon monologue intérieur en me disant que cet homme était en excellent état général. Que oui, une dissection pouvait être possible, mais très peu probable. Je lui ai donc prescrit des anti-inflammatoires, des analgésiques, et l’ai mis à l’horaire pour un CT-SCAN deux jours plus tard. Ce que j’ignorais à cet instant, c’est que je venais de signer son arrêt de mort. Aussi vrai que le bourreau administrant l’injection létale au condamné. Mon patient est tombé en arrêt cardiorespiratoire juste après son examen, en se levant de la civière du scan. Malgré tous les efforts de l’équipe de réanimation, il est mort à 10 h 18, vendredi matin. Shit. Dissection aortique. Comment ai-je pu être aussi… sclérosée? Réponse :
« Léa, tu n’es pas dans ton assiette ces temps-ci, et c’est devenu trop évident. »

1-desert-boissonneault

Il y a trois semaines, si vous vous en souvenez bien1, je fus rescapée d’une mort certaine par exsanguination lors d’une fausse couche. À son arrivée à la maison, Chéri a pu me sauver in extremis des griffes de la grande faucheuse. J’avais réussi à ramper sur les coudes dans la neige en mettant en application un truc de mon vieux chirurgien futé de père : le froid ralentit le saignement. Il me racontait souvent cette anecdote d’un de ses collègues qui, après un gros accident de voiture, avait réussi à survivre trois heures dans un fossé, la rate éclatée, simplement en se couvrant de neige. Chéri m’a donc trouvée inconsciente, dans la neige jusqu’au cou, avec quelques 2,5 litres de sang en moins. Vivante. Il faut dire que ma bonne forme physique a contribué au succès de mon sauvetage. Le jogging et le ski de fond se sont avérés de fiers alliés dans ma course contre la mort. J’ai triomphé à la suite de quatre transfusions sanguines et d’un curetage sous anesthésie générale. Toutefois, personne ne m’avait dit que le deuil de cet embryon désiré et encore inconnu me frapperait ainsi de plein fouet. Le gynécologue m’avait gratifiée de six semaines de repos. Au bout de deux, je tournais en rond comme un poisson dans un bocal avec une tristesse indicible dans le cœur. Malgré de l’insomnie, une perte de poids et une humeur triste et irritable, j’ai essayé de fuir en retournant au travail. Au début, ce n’était pas si mal. Les journées bien remplies à m’occuper des autres et de leurs problèmes me distrayaient de ma souffrance. Or, maintenant, le soir venu, surtout lorsque Chéri n’est pas à la maison, je broie de plus en plus de noir. Je suis accablée d’une fatigue colossale. Toute activité quotidienne comme faire le marché ou donner la pitance aux chats se mue en une véritable ascension de l’Everest. Certains soirs, je surprends Chéri à me regarder à la dérobée, une mine perplexe, surplombant ses lunettes de lecture. Il n’est pas dupe. Ma concentration laisse à désirer. Et la seule vision d’une femme enceinte m’envahit d’une jalousie désespérante et d’un sentiment de manque effroyable. C’est dans ce contexte malheureux que mon pauvre monsieur Dutremble a remis sa vie, à tort, entre mes mains.

Absorbée dans mes sombres pensées, je n’ai pas entendu la porte de mon bureau qui s’est ouverte sur Nicole, ma secrétaire. Elle s’enquiert :

— Et puis Léa, ça va?

Je hausse les épaules en m’essuyant les yeux et lui réplique avec une pointe de cynisme :

— La grande forme, comme tu vois!

Rougissante, elle me répond :

— Léa, tu ne devrais pas être ici. Tu es revenue travailler trop tôt.

Profitant de l’occasion, ma consœur Julie, une médecin de famille perspicace, se glisse dans l’ouverture de la porte. Nicole et elle semblent bien décidées à discuter de mon cas. Julie s’enquiert, hésitante :

— Comment vas-tu, Léa? J’ai su pour ton monsieur Dutremble. Tu dois trouver ça dur, après ta fausse couche, non?

Honteuse et furieuse de m’être laissé voir si vulnérable, je les observe brièvement et murmure :

— Désolée, mais je dois faire un appel.

Elles échangent un regard furtif et devant mon entêtement, choisissent de battre en retraite. Je leur tourne le dos pour fouiller dans mon sac à main à la recherche de mon téléphone cellulaire.

La porte se referme. Je soupire. Malgré ma détresse et mon tumulte intérieur, je ne vois vraiment pas comment et avec qui je pourrais partager ce fardeau. Chéri? Nan. Il ne comprendrait pas. Une amie? Nan. Je n’en ai pas. Mon frère? Nan, il est en Asie. Une médecin se doit d’être forte et en contrôle. Une banale fausse couche n’est pas une raison pour s’effondrer. Mon père a toujours assuré. Jamais aucun signe de vulnérabilité ou de douleur. Il était au travail 15 jours après son infarctus. Mais bon sang, qu’est-ce que j’ai? Comment faire pour aller mieux?

Re-toc-toc. Je soupire et m’écrie :
— Oui?

C’est encore Nicole, ma secrétaire.

— Léa… il y a madame Dutremble à la réception qui insiste pour te voir.

La veuve. Ne manquait plus que ça. J’aurai droit aux pleurs, à la culpabilité, à déboulonner tout le cas et à l’expliquer dans les détails, à la colère, aux justifications. Je suis terrassée par la fatigue.

— Dis-lui que je suis occupée.

Nicole me fait une moue réprobatrice.

— Léa. Elle a une carte pour toi. Une carte. Bien sûr. Qui peut bien vouloir me donner une carte de souhaits après ce que j’ai fait?

J’inspire et rassemble le peu de courage qu’il me reste pour faire entrer madame Dutremble. Cette dernière, au visage habituellement jovial et rubicond, a la mine défaite et de gros cernes sous ses yeux bouffis d’avoir trop pleuré. La culpabilité m’envahit de nouveau, comme une vague se fracassant sur les rochers les jours de tempête. Je retiens difficilement mes sanglots. Madame Dutremble s’avance vers moi et me serre dans ses bras. C’en est trop. Je pleure à nouveau. Je suis anéantie de ne pas être à la hauteur. Elle se recule et me regarde calmement. Et de façon surprenante, me déclare :

— Docteure Léa, je ne veux pas que vous vous sentiez coupable.
— C’est impossible, lui dis-je en reniflant.
— Mon mari a fait à sa tête. Vous lui aviez dit d’aller à l’hôpital et il a refusé.
— J’aurais dû insister.
— Vous l’avez fait. Vous êtes la meilleure médecin qu’il nous ait été donné de croiser sur notre route. Mon mari a eu la mort qu’il souhaitait. Il ne voulait pas perdre son autonomie et mourir dans un hospice. J’ai su que vous aviez perdu un petit bébé. Vous devriez aller vous reposer et relaxer. Vous avez fait votre possible. La vie s’est chargée du reste, Docteure Léa.

Et elle ajoute, en me remettant une enveloppe dans les mains :

— Tenez. Vous la lirez à tête reposée. Ne mélangez pas tout. Vous avez été une très bonne médecin pour mon mari. J’espère que vous continuerez à bien vouloir être la mienne.

Je suis sans voix. Elle me serre ses bras et s’en va aussi vite qu’elle est arrivée, ne me laissant aucune chance de m’expliquer. De lui démontrer que je ne mérite pas sa considération de nouveau. Et me voilà donc à sangloter et à lire sa carte, seule, assise à mon bureau. Les pleurs se tarissent et je me risque à jeter un oeil dans le miroir de ma petite salle de bain. J’ai peine à voir. Peut-être que Nicole et Julie ont raison : je n’ai pas pris assez de temps. Éprise d’un élan de courage, je m’empare de mon téléphone portable et compose le numéro que je fais au moins deux fois par jour. Chéri décroche à la première sonnerie.

— Chéri… je crois que je vais prendre un petit congé.

Et, déglutissant avec peine :
— Je vais aller consulter. Je ne vais pas bien.
— Je sais, my love. Je sais. Je t’aime.

RÉFÉRENCE

  1. Boissonneault, J. « Tourments hormonaux » , Santé inc., mai-juin 2015, Volume 12, no 3.

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