Un adjoint pour le médecin?

Les adjoints aux médecins veulent faire leur entrée au Québec, parce qu’ils sont convaincus de rendre service aux patients et aux médecins...

LE QUÉBEC EST-IL PRÊT POUR UN NOUVEAU RÔLE CLINIQUE?

PAR GUY SABOURIN

Y’a-t-il de la place pour un professionnel supplémentaire dans l’équipe multidisciplinaire qui soutient le médecin dans son travail ? Un groupe bien constitué et actif depuis plus de 50 ans prétend que oui. Les adjoints au médecin (AM), c’est leur nom, affirment pouvoir faire augmenter la productivité du médecin et lui faciliter la vie.

Les médecins américains les aiment beaucoup puisqu’ils en embauchent près de 85 000 à la grandeur du pays. Ils sont issus de plus de 150 programmes de formation accrédités de maîtrise et de doctorat. Le tiers des adjoints pratique en soins primaires, les deux tiers en spécialité.

Encore peu connus au Québec, ils sont environ 350 en poste au Nouveau-Brunswick, en Ontario, au Manitoba et en Alberta. Les Forces armées canadiennes en emploient aussi, dont une vingtaine au Québec. Un chapitre de la Loi médicale québécoise leur est d’ailleurs consacré et détaille les actes qu’ils peuvent accomplir.

Portrait Of Happy Female Doctor

QUEL PARCOURS ACADÉMIQUE?

Les prérequis sont les mêmes que pour entrer en médecine : chimie, physiologie, anatomie, microbiologie et biologie. Ils étudient ensuite l’anatomie, la physiopathologie des maladies en relation avec les principaux systèmes et la pharmacologie. Les stages se font en médecine familiale, médecine interne, chirurgie générale, psychiatrie, pédiatrie, gynécologie, traumatologie et médecine d’urgence.

Les adjoints au médecin ont vu le jour aux États-Unis au milieu des années 1960 pour pallier une pénurie et une distribution géographique inégale des médecins. C’était une façon d’offrir un rôle utile aux militaires ayant acquis des connaissances considérables pendant leur service au Vietnam. Leur formation est aujourd’hui plus approfondie. Ils sont apparus au Canada dans les mêmes années et leur titre professionnel actuel remonte à 1986.

L’Association médicale canadienne (AMC) accrédite la profession d’adjoint au médecin et la formation y conduisant depuis 2003. D’importants regroupements médicaux les reconnaissent. C’est le cas du Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada et du Collège des médecins de famille du Canada.

Il existe quatre programmes accrédités au pays pour les former aux niveaux baccalauréat et maîtrise, offerts aux universités du Manitoba et McMaster, au Consortium of PA Education (soit l’Université de Toronto, le Northern Ontario School of Medicine et le Michener Institute for Applied Health Sciences) et enfin au Centre d’instruction des Services de santé des Forces canadiennes. Les adjoints qui travaillent actuellement au Québec dans les Forces armées maintiennent leurs compétences avec de la formation continue régulière offerte à l’Université McGill par un médecin civil.

PHYSIOLOGIE D’UNE PROFESSION

Formés selon le modèle médical, ils sont donc en mesure d’évaluer des patients, d’établir les antécédents médicaux, de procéder à l’examen physique et à certaines interventions diagnostiques et thérapeutiques et, enfin, de dispenser des conseils préventifs aux patients. Ils peuvent également être affectés au soutien administratif, à la recherche ou à l’assistance chirurgicale.

Mais attention : ils agissent toujours sous la direction et la supervision d’un médecin. Leur champ de pratique est le miroir de celui du médecin superviseur et repose entièrement sur la relation professionnelle entre le médecin et son adjoint. En d’autres mots, l’adjoint prolonge le bras du médecin et peut être affecté là où le médecin traitant a besoin de lui. C’est le médecin superviseur qui décide de son degré d’autonomie.

Chez un omnipraticien où la salle d’attente est pleine, par exemple, l’adjoint peut examiner un patient au complet et rendre compte de sa conclusion au médecin. « S’il a passé 20 minutes avec le patient et qu’il me résume en trois minutes ce qu’il a fait et constaté, il vient de m’épargner beaucoup de temps », illustre le Dr Marc Dauphin, qui a beaucoup travaillé avec des adjoints au médecin dans sa carrière au civil aussi bien que dans l’Armée canadienne.

Dans les quatre provinces où ils travaillent, les adjoints au médecin sont déjà très actifs dans des salles d’urgence, des hôpitaux et des foyers de soins de longue durée. Ils sont notamment efficaces en soins primaires, en médecine d’urgence et en orthopédie, trois secteurs particulièrement occupés. Ils y améliorent l’accès aux soins et diminuent les temps d’attente.

UNE MEILLEURE PRODUCTIVITÉ

Les adjoints au médecin peuvent s’occuper de 75 % de toutes les consultations sans recourir aux services d’un médecin et gérer jusqu’à 62 % des cas en contexte de soins d’urgence, est-il indiqué dans de récentes statistiques compilées par l’Association canadienne des adjoints au médecin (ACAM). Neuf médecins ontariens sur dix travaillant avec un adjoint estiment être plus efficaces. Dans les urgences, ils peuvent réduire de 1,9 fois les temps d’attente. Leur présence dans les établissements de soins de longue durée réduit de 38 % le taux d’entrée des personnes âgées à l’hôpital. Quand ils sont là, ils augmentent le rendement chirurgical d’arthroplasties primaires de 42 % par année et réduisent de 14 semaines les temps d’attente.

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Selon une étude de Nanos Research rendue publique en octobre 2014, trois Canadiens sur quatre ayant reçu des soins de leur part sont satisfaits et huit Canadiens sur dix sont en faveur d’un rôle plus important des adjoints au médecin dans les soins de santé.

« Nous sommes une deuxième paire de mains, illustre l’adjoint Robert Brunet, qui pratique en Ontario, près de la frontière québéco-ontarienne. Quand de sérieux cas surgissent dans les cliniques, le médecin peut en avoir gros sur les bras. C’est toujours réconfortant pour lui de pouvoir se fier à son adjoint pour résoudre les problèmes plus mineurs dans un délai raisonnable et pour stabiliser les patients. Il m’est très souvent arrivé de prendre en charge une partie des clients pour libérer le médecin, soit dans des salles d’urgence ou dans des cliniques. De toute manière, jamais un patient ne prend congé avant qu’on ait vérifié la pertinence de le faire avec le médecin. En fait, nous agissons exactement comme des résidents. »

Selon lui, les adjoints sont stratégiquement placés aux points chauds, c’est-à-dire là où les temps d’attente sont accrus : en chirurgie orthopédique, dans les urgences, dans les cliniques de soins primaires, sans rendez-vous et de médecine familiale.

« Aujourd’hui, par exemple, un des médecins de la clinique a dû s’absenter et en principe il aurait fallu annuler ses 18 rendez-vous, explique Robert Brunet. Mais j’étais là, j’ai pu prendre la relève et il n’y a pas eu d’engorgement. En cas de pépin, le médecin était de toute manière disponible au bout du fil. Nous avons même pu inclure une patiente supplémentaire à la dernière minute. »

« Notre niche, ce sont les soins aigus », précise l’adjoint Martin Bédard, président de la division québécoise de l’ACAM. Sur les champs de bataille, c’est justement de ça que s’occupent les adjoints : des blessures urgentes et de divers traumatismes. « Quand j’étais en Allemagne, en 2007 et 2008, j’avais un adjoint au médecin qui s’occupait de la clinique dans le nord du pays pendant que j’étais au sud à voir des blessés de l’Afghanistan, indique le Dr Marc Dauphin. Nous nous faisions des rapports et ce n’était pas plus compliqué que ça. J’avais une totale confiance en ce gars-là. »

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Est-il risqué de confier de délicates tâches à un adjoint? « Il est important que les gens sachent que nous sommes formés pour reconnaître ce qui est dangereux et urgent, auquel cas on en réfère immédiatement au médecin, tranche Martin Bédard. Notre formation insiste beaucoup sur ce volet. »

Si le Dr Dauphin, qui parle en connaissance de cause, pouvait donner un conseil aux médecins, il leur dirait : « Prenez-vous un adjoint, ça vous sauvera beaucoup d’ouvrage et vous pourrez allonger votre liste de patients. » Actuellement à la retraite, il soutient activement la reconnaissance des adjoints au Québec. Il a rencontré le Collège des médecins du Québec et la Fédération des médecins spécialistes du Québec il y a deux ans pour leur faire comprendre l’utilité de l’adjoint et les nombreux avantages que le système de santé pourrait en tirer.

LE QUÉBEC À LA TRAÎNEtroismodèlesrémunération

Les adjoints aux médecins veulent faire leur entrée au Québec, parce qu’ils sont convaincus de rendre service aux patients et aux médecins dans les provinces où ils œuvrent. « C’est l’un de nos objectifs à long terme », indique Martin Bédard. Il sait toutefois que la route est parsemée d’embûches. Dans l’état actuel des choses, le médecin québécois ne peut déléguer les actes médicaux qu’il fait lui-même. « C’est notre plus gros obstacle », ajoute-t-il. Même les infirmières praticiennes n’obtiennent qu’au compte-gouttes la délégation d’actes. Pour que le médecin puisse en déléguer aussi à l’adjoint, il faudrait changer la loi.

Il faudrait aussi que l’Office des professions du Québec admette en son sein une autre profession de la santé. « Nous sommes en train de regarder la faisabilité de la chose », ajoute Martin Bédard.

« Jusqu’à maintenant, nous avons choisi de développer des infirmières praticiennes plutôt que des adjoints au médecin », indique le Dr Charles Bernard, président du Collège des médecins du Québec. Il n’est pas contre les adjoints pour aider les médecins, tient-il à préciser, mais il ne veut pas non plus semer la guerre avec les infirmières et les infirmiers, qui sont actuellement les plus proches collaborateurs des médecins. Selon lui, le champ d’exercice des deux professions étant semblable, il faudrait d’abord définir scrupuleusement le territoire de chacun.

« Les adjoints du médecin sont formés de la même façon que les médecins, par des médecins, écrit dans son mémoire en administration de la santé en 2012 Daniel Ayotte, actuellement administrateur en services de santé. Ils ont donc un raisonnement diagnostique et thérapeutique similaire […]. » Il est d’avis que si les deux professions ont des compétences semblables à plusieurs niveaux, les adjoints ont à la base une formation visant à compléter le médecin.

« Nous ne voulons aucun conflit avec les infirmières praticiennes et cela figure d’ailleurs dans nos lignes directrices, explique Martin Bédard. Nous pouvons très bien travailler ensemble puisque nous le faisons déjà dans d’autres provinces et qu’il n’y a pas de problèmes. Il y a du travail pour tout le monde. Ne serait-ce que par notre nombre, nous ne sommes pas une menace pour les infirmières. »

adjointDaniel Ayotte souligne que le corporatisme et le manque d’information au sein de la profession médicale interfèrent toujours avec l’éventuelle incorporation des adjoints au Québec. C’est aussi l’avis des 13 omnipraticiens et spécialistes qu’il a interrogés et qui sont familiers avec le travail d’adjoint au médecin. De façon globale, ces médecins sont favorables à l’implantation des adjoints, qui pourraient décharger le médecin des cas bénins.

« Dans l’ensemble, les participants de l’étude ont fait preuve d’ouverture envers l’utilisation d’adjoints au médecin dans le réseau de la santé québécois, conclut l’auteur. Aucun de ceux-ci ne voyait de désavantage majeur à les intégrer comme nouvel intervenant dans notre système de santé, si ce n’est des quelques frictions d’ordre interprofessionnel susceptibles d’en découler. »

RÉFÉRENCE

  1. Daniel Ayotte, Facteurs influençant l’implantation des « adjoints au médecin » au Québec, DASUM 2012. https:// papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/bitstream/handle/1866/9850/ Daniel_Ayotte_2012_memoire.pdf;jsessionid=CFE93DB3571 885873BE95BD93ADDC622?sequence=2

Guy Sabourin est journaliste et rédacteur pour différents médias et publications.

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