Le jeu de Jenga

« Un petit glissement par-ci qui passe inaperçu, un petit changement législatif par-là, une nouvelle règle d’organisation, un nouveau.... »

PAR MARIE-SOPHIE L’HEUREUX, RÉDACTRICE EN CHEF

1-MarieSophie_Cre╠üditRogerProulx_CoulQuand j’étais jeune, mes frères, ma sœur et moi aimions beaucoup jouer au Jenga. Fort simple, ce jeu, constitué de 54 plaquettes rectangulaires en bois, consistait à disposer trois plaquettes les unes à côté des autres et à répéter l’opération avec les plaquettes restantes, en les plaçant en sens inverse sur les plaquettes précédentes. Après avoir mis en place toutes les plaquettes, on obtenait une tour carrée en bois et le jeu pouvait commencer. Chacun leur tour, les joueurs devaient réussir à pousser délicatement une plaquette de bois et à la faire sortir de la tour sans la faire s’écrouler. Le jeu cessait lorsqu’un des joueurs faisait dégringoler la tour de plaquettes restantes. Le gagnant était celui qui avait réussi à récupérer le plus grand nombre de plaquettes avant que la tour ne perde sa stabilité et ne s’écroule, mettant ainsi un terme à la partie.

En gestion du changement, on dit que pour obtenir un résultat voulu, il faut s’y prendre de façon incrémentale et ne pas chercher à tout modifier subitement. Que les changements se succéderont et s’enchaîneront aisément les uns après les autres si on sait s’y prendre stratégiquement. Or, cela s’applique malheureusement autant aux changements négatifs qu’aux changements positifs.

Un petit glissement par-ci qui passe inaperçu, un petit changement législatif par-là, une nouvelle règle d’organisation, un nouveau processus, une nouvelle structure, un nouveau pouvoir absolu conféré à un ministre un peu trop éperdu de sa puissance… Non, parfois, ça ne prend vraiment pas grand-chose pour tout faire tomber. Et vient un certain moment où on passe un cap, un point de bascule qui fait changer le cours des choses de façon notoire.

Est-ce que la récente « normalisation » des frais accessoires est ce point de bascule? Était-ce plutôt l’arrêt Chaoulli il y a dix ans? Est-ce que ce sera le niveau du taux de croissance des médecins qui se désaffilieront du système public? La permission éventuelle pour des patients de posséder une assurance privée duplicative? Le projet de loi 20 et ses quotas potentiels imposés aux médecins à la fin de 2017? La baisse globale du Transfert canadien en matière de santé (TCS) et les obsessions d’austérité du gouvernement du Québec en vue de l’élection de 2018?

Chose certaine, il n’a jamais autant semblé que l’on permettait au privé de s’infiltrer, comme une dérive silencieuse, derrière un paravent de subtilité, dans toutes les failles possibles du système, comme si… comme si c’était exactement ce qu’on cherchait à provoquer, sans que ça ne paraisse trop. Jusqu’au jour où la tour de Jenga qu’est notre système public de santé s’écroulera, et que les gens ne pourront obtenir des soins de santé qu’en fonction de leur capacité de payer ou en fonction du fait qu’ils représentent de « bons » ou de « mauvais » risques pour les assureurs privés.

Les défenseurs du privé allèguent qu’il est possible d’avoir un système mixte sain, public et privé, et de ne priver aucun patient des soins requis au moment requis. On peut se permettre d’en douter. La notion de profit, inéluctablement rattachée au domaine privé, est antinomique avec les principes de la Loi canadienne sur la santé; surtout le principe d’accessibilité. Ce n’est pas une question de mécanismes, de processus ou de façon de faire. C’est ontologiquement contradictoire. Affirmer encore et toujours que cela « dépend de la manière » est un pur artifice de rhétorique. Rien d’autre.

D’ailleurs, le choix de gouvernement qui sera fait aux urnes par les Canadiens le 19 octobre prochain aura certainement des impacts sur notre système de santé. Les partis fédéraux qui se livrent actuellement cette 42e guerre électorale n’ont pas tous la même vision de ce que doit être le TCS. Les Conservateurs ne souhaitent pas l’augmenter, les Néo-démocrates, oui, et les Libéraux… he! bien, on n’en sait trop rien! Difficile de dire ce qui adviendra donc du financement de notre système.

Pendant ce temps, il est bien pénible de comprendre pourquoi chez nous, au Québec, le gouvernement Couillard a accepté d’encadrer, et par le fait même de normaliser, les frais accessoires plutôt que de les interdire, purement et simplement. Pourquoi, au lieu de ça, ne s’attaque-t-il pas aux examens non nécessaires et au surdiagnostic, comme le soutenait la Dre Yun Jen de l’Association médicale du Québec1? Pourquoi ne s’attaque-t-il pas à l’hospitalocentrisme et ne transforme-t-il pas plutôt la première ligne de façon déterminante, plutôt que de se pavaner au bras de ses CHU réfectionnés? Ils sont là, ces millions manquants qui pourraient nous empêcher de basculer vers le système privé!

C’est décevant et inquiétant. Ça l’est davantage quand on mesure toute l’ironie de la situation, alors que notre ministre de la Santé et notre premier ministre sont tous deux… médecins. Des médecins! On comprend que prendre des décisions politiques n’est jamais facile, mais… ceci? Vraiment? Doit-on accepter encore longtemps cette désarticulation du système public de santé, un bloc de Jenga à la fois, jusqu’à ce que tout s’écroule? Si oui, alors c’est une bien drôle de société qu’on se donne, au Québec.

RÉFÉRENCE

  1. http://www.ledevoir.com/societe/sante/446512/la-medecinefamiliale-dans-la-spirale-du-prive

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également critique gastronomique et journaliste pigiste pour d'autres médias.

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