Le pouvoir des médecins a-t-il des limites?

L’idée qu’on se fait de la santé se trouve aujourd’hui déformée par le prisme biomédical, surtout dans les sociétés occidentales. Ce modèle...

ÉTIOLOGIE ET CONSÉQUENCES SOCIALES DE LA MÉDICALISATION DE LA SANTÉ

PAR GUY SABOURIN, JOURNALISTE 

Depuis que les Grecs cinq siècles avant Jésus-Christ, entreprirent de comprendre le fonctionnement du corps humain et les mécanismes de la maladie, celui qui possède l’art de guérir ou d’éloigner la souffrance n’a plus trouvé de repos. Le pouvoir du médecin sur la maladie et sur la santé n’est pourtant que relatif. Mais sur le système de santé, il est aujourd’hui si central qu’on peut parler de médicocentrisme, pour traduire la mainmise que la médecine, la profession médicale et l’acte médical exercent sur lui. Toute autre pratique qui s’intéresse à la santé se trouve marginalisée.

1-medicocentrisme-sabourin-f2« Au tournant de la Deuxième Guerre mondiale, la profession médicale souhaitait une reconnaissance officielle et l’a obtenue en adoptant les principes et les fondements de la science », indique le socio-anthropologue Sanni Yaya, professeur agrégé d’économie et de santé internationale à l’École interdisciplinaire des sciences de la santé de l’Université d’Ottawa et auteur de l’ouvrage Pouvoir médical et santé totalitaire. Conséquences socio-anthropologiques et éthiques.

Au Québec, la vision du médecin en tant que centre du système de santé commence avec le développement de la spécialisation médicale, qui coïncide avec la construction des grands hôpitaux qu’encourage le régime Duplessis durant les années 1930 à 1960. « La naissance de l’hospitalocentrisme, ou de l’hôpital comme porte d’entrée du système de santé, donne beaucoup de pouvoir au médecin, notamment au spécialiste », résume l’historien et sociologue de la santé Denis Goulet, professeur associé au Groupe de recherche sur l’histoire de la médecine et des institutions à l’Université de Sherbrooke, et coauteur, avec Robert Gagnon, d’Histoire de la médecine au Québec 1800 – 2000.

« L’ascension, dit-il, de la reconnaissance et de l’efficacité de la médecine, notamment avec la chirurgie, accompagne la montée du pouvoir médical, un mouvement qui touche tout l’Occident. »

DU POUVOIR… ET BEAUCOUP DE DOSSIERS!

La profession du médecin lui donne du prestige social et une certaine emprise sur les êtres. « On lui rendait hommage dans la Grèce antique, car sans lui, on ne serait pas, et on le prie encore aujourd’hui de nous donner une ou deux années additionnelles », illustre Sanni Yaya.

Acteurs principaux du système de santé et détenteurs d’un pouvoir prodigieux sur l’acte médical, les médecins se battent aussi pour conserver le sommet de la pyramide en ne laissant pas d’autres professionnels — comme les infirmières ou les pharmaciens — poser certains actes médicaux. « Ils ont lâché un peu de lest, c’est vrai, mais restent malgré tout les seuls chauffeurs à bord », soutient Sanni Yaya.

Après la Deuxième Guerre mondiale, un autre grand phénomène pave la voie au médicocentrisme : la médicalisation sociale. Les enjeux sociaux et moraux entrent peu à peu dans le champ de la santé. Aujourd’hui, la médecine envahit toutes les sphères de l’existence : accouchement, sexualité, apparence physique, humeur, vieillissement, andropause, ménopause, sport, nutrition, dépendances, etc. Il existe des soins et des médicaments pour tout, des industries pour les produire, des médecins pour les offrir, des patients pour les réclamer.

La productivité, l’efficacité, la jeunesse et la vitalité, entre autres, sont des valeurs centrales de l’idéologie néolibérale qui exerce aujourd’hui une pression incroyable pour les promouvoir. « Le médecin participe à ce mouvement-là et devient, dans une certaine mesure, victime lui aussi de cette médicalisation sociale, soutient Sanni Yaya. Tous aujourd’hui courent pour une santé parfaite, obsédante, comme si l’instabilité de l’humeur, la tristesse, la mélancolie ou l’agonie relevaient toujours de la pathologie ou d’une maladie sous-jacente. Nous sommes devenus une société d’hypocondriaques qui vivent avec une seule préoccupation : être et rester en santé. »

Conscients de la surmédicalisation de la vie, les médecins sont toutefois pris en otage par leurs patients, ajoute Denis Goulet. Aujourd’hui, en Occident, on naît et on meurt à l’hôpital et on trouve ça normal. » La médicalisation sociale et toute la demande en soins qu’elle génère pèsent lourd sur les épaules du médecin.

« Alors que le médecin type se croit capable de pratiquer de manière beaucoup plus efficace que dans le passé — en raison du développement technologique —, il est soumis à une demande de prise en charge à laquelle la réponse technologique, qu’il est en mesure de donner, est absolument inadaptée et inefficace », écrit le sociologue Marc Renaud, professeur émérite au département de sociologie de l’Universitéde Montréal. « D’où le trouble d’identité : il n’a plus les épaules assez larges pour faire face à la demande », lit-on plus loin.

« Pour toute une série de raisons, dont certaines lui échappent complètement, la médecine a pris en charge une série de problèmes sociaux et d’états psychosociaux par rapport auxquels elle n’a pas d’expertise technique », écrit Marc Renaud. En élargissant son domaine à la sexualité, à l’anxiété, à l’alcoolisme, à l’éducation des enfants, à l’obésité, par exemple, « la médecine est devenue un mécanisme de contrôle social beaucoup plus important que la religion et le droit ». Le médecin soigne les pathologies physiques les plus évidentes, mais de nouveaux champs complexes s’ajoutent toujours à son répertoire, comme l’environnement ou les aléas de l’existence qui pénètrent régulièrement le domaine de la médecine. Sur quoi peut-il s’appuyer lorsqu’il intervient dans ces terres-là?

C’est encore le médecin qu’on réclame pour trancher les grandes questions. Qui peut déclarer quelqu’un malade, par exemple, pour qu’il ait droit à un arrêt de travail ou obtienne une rente d’invalidité? Qui s’occupe de ceux qui s’injectent des drogues? Qui décide de l’état mental d’un individu ayant commis un crime? Le médecin est-il éthiquement neutre ou bien soutient-il, sans trop le réaliser, une morale et des normes dans la définition même de la maladie,
de ce qui est normal ou anormal? Les sociologues posent en tout cas la question, car tout se passe comme si les connaissances du médecin lui attribuaient un pouvoir en toute circonstance.

« Aujourd’hui, la parole du médecin à elle seule suffit, indique Sanni Yaya. Un billet médical peut tout justifier, sans droit de regard pour celui qui le reçoit. Le médecin est devenu la voix divine, l’autorité suprême. Quand il parle, plus personne n’a le droit de dire quoi que ce soit. »

POUVOIR MÉDICAL ET ORDRE SOCIAL

Selon Marc Renaud, la maladie contient en germes des menaces pour la stabilité de l’ordre social, menaces que la société doit arriver à contrôler par l’intermédiaire de la médecine. Le médecin joue donc encore là un rôle social central où s’exerce son pouvoir. En tenant pour acquis que les individus doivent remplir leurs fonctions et leurs devoirs dans la société, la maladie, qui les en empêche, est considérée comme une déviance. Seul le médecin est apte à autoriser un arrêt de travail puis à décider du moment de la réintégration sociale.

Son approche se pose comme scientifiquement et éthiquement indiscutable et lui confère le monopole de définir qui est malade, pour combien de temps, les modalités du traitement et les conditions du retour à la vie normale. En créant socialement le malade, il détient un pouvoir immense, surtout quand le contexte favorise l’introduction de la médecine dans toutes les sphères de la vie.

Doctor woman showing biceps

« La santé, ce n’est plus seulement la capacité de fonctionner, de “vivre sa vie” », écrit Marc Renaud dans De la sociologie médicale à la sociologie de la santé : trente ans de recherche sur le malade et la maladie.

« Définie par l’Organisation mondiale de la santé comme un état complet de bien-être physique, mental et social, la santé est devenue le bonheur, la vie elle même. » Si bien qu’un nombre sans cesse croissant d’expériences humaines s’expliquent maintenant en termes de santé et de maladie. Et quand on dit cela, c’est que le médecin ne se tient pas loin, prêt à intervenir…

LES LIMITES DU POUVOIR

Il est indéniable que de spectaculaires progrès ont été accomplis depuis un siècle, notamment sur les maladies infectieuses, la mortalité infantile et l’allongement de l’espérance de vie, les soins pour les cancers, le diabète et les autres maladies chroniques. Mais les sociologues, tout en l’admettant, invitent à prendre conscience que l’approche biomédicale, pilier actuel de la médecine, a ses limites et ne peut apporter toutes les solutions.

Vivre plus longtemps et en meilleure santé n’est pas le simple résultat de s’être fait soigner par un médecin au moment opportun. Plusieurs des progrès que s’attribue la médecine prennent plutôt racine dans l’environnement global de l’individu, comme la scolarisation, l’information, l’hygiène, le logement plus décent, l’accroissement du revenu, qui sont des facteurs de santé bien documentés. Le modèle biomédical les occulte en tentant de donner aux problèmes de santé une base biologique plutôt que sociale, politique ou comportementale. Ce qui était autrefois considéré comme le cours normal de la vie se transforme maintenant en un état pouvant être traité médicalement.

« La médecine moderne s’est construite sur un mythe, celui de son efficacité à guérir, écrit Marc Renaud. Cela ne signifie pas que la médecine est inutile, bien au contraire. Cela signifie seulement qu’elle est beaucoup moins utile par rapport à son objectif ultime — guérir — que ce qu’on est spontanément porté à croire. »

LES AUTRES ACTEURS

L’idée qu’on se fait de la santé se trouve aujourd’hui déformée par le prisme biomédical, surtout dans les sociétés occidentales. Ce modèle, fondé sur la notion d’agression et de pathologie, n’est pas le seul possible.

La Chine fournit un bel exemple de cohabitation. En effet, la médecine classique chinoise repose sur deux modèles, l’un biomédical, l’autre plusieurs fois millénaire, qui se partagent harmonieusement le territoire et les patients. L’équivalent chinois de la carte-soleil couvre là-bas les médicaments et les soins médicaux, en passant par les traitements d’acupuncture et les herbes médicinales traditionnelles.

« Chaque spécialiste de chacune des écoles médicales pense que sa spécialité est la meilleure, mais chacun respecte le savoir de l’autre. Surtout, il arrive souvent de les voir collaborer, par exemple en soignant un cancer avec de la radiothérapie, de la chimiothérapie et un supplément d’herbes », illustre Suzanne Robidoux, titulaire d’une maîtrise en médecine orientale, et Ph. D en acupuncture chinoise, qui complète actuellement un postdoctorat en médecine chinoise classique.

Habitant en Chine depuis quinze ans, soignant les patients chinois dans une clinique de neurologie et de soins postinfarctus et enseignant à travers le monde à des médecins la médecine chinoise classique, Suzanne Robidoux voit ce dont est capable la médecine chinoise. Par exemple, des patients paralysés pouvant à nouveau marcher après trois mois ou des personnes atteintes de dépressions sévères quittant l’hôpital, entièrement remises, après un séjour de six mois, grâce à des traitements d’acupuncture et de médecine chinoise classique. « C’est incroyable! lance-t-elle. Le système de santé canadien pourrait énormément bénéficier des connaissances et des pratiques médicales de la médecine chinoise, mais elles seraient très difficiles à développer en raison du pouvoir actuel des médecins sur le système de santé. »

Même si les Chinois, depuis trente ans, ont été très attirés par les médecins exerçant à l’occidentale, Suzanne Robidoux constate un retour vers la médecine traditionnelle chinoise depuis cinq ans environ. « Les philosophies de base sont très différentes et les Chinois commencent à réaliser que combiner les deux approches est plus bénéfique pour le patient et pour le système médical au complet », affirme-t-elle.

« Dans notre ère de la biomédecine et du génie génétique, la médecine semble s’enraciner graduellement de façon omniprésente et omnipotente dans un univers d’action où elle participe activement — au nom de la santé publique, au nom du bien-être, au nom de la qualité de vie, au nom de la bonne santé — à faire passer des conditions sociales et des comportements au statut de pathologie, ajoute Sanni Yaya. Notre système de santé n’est plus capable de tenir le rythme. C’est impossible. »

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Le partage du pouvoir est envisageable. « Nous abordons ces questions-là avec les jeunes étudiants en médecine et ils se montrent favorables, indique Denis Goulet. Ils sont toutefois beaucoup moins ouverts en fin de parcours, même si certains, surtout les femmes, je dirais, conservent leur esprit critique et se montrent plus sensibles à l’interprofessionnalisme. Nous les sensibilisons au fait qu’ils ne sont pas des patrons, mais des membres d’une équipe où tout le monde est égal. La relation hiérarchique entre médecins et infirmières et entre patrons et médecins a d’ailleurs commencé à changer, est maintenant plus empreinte de cordialité et de respect, surtout si on la compare au régime quasiment militaire des années 1950 et 1960. »

« Avec le manque d’accessibilité aux médecins et aux soins de première ligne, on réalise aujourd’hui que porter son attention seulement sur le médecin a ses limites », ajoute la Dre Yun Jen, spécialiste en santé communautaire et présidente de l’Association médicale du Québec (AMQ). « Ça implique que la porte d’entrée pour l’accès aux soins ne devrait pas entièrement reposer sur les épaules du médecin. »

Même si l’AMQ ne sait pas encore qui composerait cette équipe, il va de soi que le pharmacien et l’infirmière praticienne en feraient partie. « Les médecins doivent cheminer là-dedans, changer de mentalité, et la population également », ajoute la Dre Jen. Le dernier sondage de l’AMQ fait au printemps 2015 (auprès de 1 025 personnes, 1 045 médecins et 620 futurs médecins) démontre que 96 % des répondants de la profession médicale se disent ouverts à travailler avec d’autres professionnels de la santé.

« À une certaine époque, par exemple quand on a découvert les antibiotiques contre les maladies infectieuses, oui, le médecin guérissait, ajoute-t-elle. Maintenant, nous entrons dans l’ère des maladies chroniques qu’on ne guérit pas, règle générale. Elles doivent être soignées à long terme et le patient doit apprendre à vivre avec leur maladie. Dans ce contexte, le médecin ne peut plus être le seul acteur. Il a besoin d’être appuyé par d’autres professionnels, qui sont peut-être mieux placés pour apporter ces soins à long terme », affirme la Dre Jen.

« Il y a de l’espoir. J’ai entendu pour la première fois des médecins dire qu’ils voulaient vraiment travailler en interdisciplinarité lors du week-end du groupe ROME (Regroupement des médecins omnipraticiens pour une médecine engagée) auquel j’assistais, qu’ils étaient prêts à regarder les ordonnances collectives avec les infirmières », indique Régine Laurent, infirmière et présidente de la FIQ (Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec). « Je crois que c’est un mouvement de fond. Mais ce qui me retient d’être plus enthousiaste, c’est le temps. Ça fait longtemps que ça devrait être comme ça, et s’il faut que ça traîne encore de quinze à vingt ans, ça n’a aucun sens. »

TROP COÛTEUX POUR QUE ÇA DURE

Des citoyens de plus en plus hypocondriaques dans une société qui médicalise peu à peu toutes ses composantes, voilà en tout cas deux phénomènes objectifs qui soutirent toujours plus d’argent du budget global vers la santé. « Le modèle biomédical actuellement dominant en Occident dévore l’argent des collectivités (au Québec, 50 % du budget), déplore Sanni Yaya. Je ne pense pas que nous sommes condamnés à rester dans cette voie. » Pourrons-nous compter sur le pouvoir du médecin pour nous sortir de l’entonnoir?

Guy Sabourin est journaliste et rédacteur pour différents médias et publications.

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