Stockholm en six temps

« Elle me sourit. Avec insistance? Il m’est difficile de décoder son message. Un ange passe… Soudain, une grosse voix me ramène à une... »

RÉCIT DE VOYAGE

PAR CLAUDE GARCEAU, MD
Spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval

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C’était la canicule à Stockholm, où il faisait 34 degrés en cette fin de septembre. La clim de la suite Bernadotte, au Grand Hôtel, n’émettait que du bruit et l’air étouffant me faisait détester sa prétentieuse décoration du début du siècle… Pour me consoler, j’avais ouvert grand les fenêtres, et une petite brise lestée de sel et d’autres relents portuaires avaient envahi la suite. Un peu hébété par la moiteur ambiante, je contemplais, en seigneur de la rade, l’activité incessante sur la jetée tout en bas. Des navettes rapides faisaient le lien incessant entre la ville et ses îles. Des voyageurs s’embarquaient pour des croisières sur la Baltique, direction Leningrad ou Tallin et Riga, les belles Baltes. Avec le jour déclinant, je savourais les derniers effluves de cette journée parfaite.

L’AURORE : ACTRICE SUR BORD DE MER

Au petit matin de cette journée parfaite, libéré de toutes les obligations de mon congrès sur le diabète, je m’étais levé aux premières lueurs. Plein de fougue, j’avais décidé de me perdre dans cette ville en courant, vieille habitude qui souvent me permet de saisir toute la magie d’un lieu. Je longeais les quais désertés. Dans quelques heures, les terrasses en face des hôtels seraient de nouveau remplies par les jeunes de toute l’Europe venus boire, fumer et être vus. Mais en ce petit matin, les chaises et les tables étaient un peu tristes. Bien rangées et toutes astiquées, elles semblaient nostalgiques des folies de la nuit passée. Je dépassais le secteur des hôtels et l’atmosphère changea du tout au tout. Un beau bâtiment tout blanc avec de grandes fenêtres s’ouvrait sur la mer; une femme seule était assise dans un grand fauteuil d’osier : un peu inclinée, elle contemplait le jour naissant. Aucun bruit, pas de vent… elle était immobile. Une grande jupe blanche et un corsage d’une autre époque, un grand chapeau de paille et son petit ruban bleu… L’image même d’une vacancière allant à la mer au début du siècle.

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La scène était si sereine que je me suis arrêté de courir. Troublé, je me suis approché d’elle à pas furtifs pour ne pas brouiller la sérénité du moment. Elle me devine, quitte sa contemplation et se retourne vers moi… Une beauté nordique, avec des traits doux bien mariés à la blondeur de ses cheveux. Elle me sourit. Avec insistance? Il m’est difficile de décoder son message. Un ange passe… Soudain, une grosse voix me ramène à une autre réalité : « Please Sir, move! You are on a Cinema set! »

Et moi, l’imbécile heureux qui croyait avoir saisi l’âme de la Scandinave! Une caméra bien dissimulée dans une des grandes fenêtres de l’immeuble blanc avait tout immortalisé : mes shorts trop courts, ma peau blanche de grand pingouin naïf, mes émois romantiques et mes avancées malhabiles vers l’inaccessible beauté nordique.

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Avec mon orgueil un peu flétri, je file vers un petit déjeuner suédois : hareng fumé, saumon et petits fruits. Je me laisse tenter par du filmjolk, une sorte le lait fermenté avec une confiture d’airelles. Le petit déjeuner copieux finit par émousser mon orgueil écorché.

LA MATINÉE : AUTRE PÉCHÉ D’ORGUEIL

De nos jours, à la fin de la cinquantaine, les hommes doivent prouver qu’ils sont au fait de leur vigueur. Le soleil se couche? Ils le voudraient naissant. On les voit déclinants, ils s’imaginent tout puissants. Alors, dans notre modernité, ils se paient des Porsche, des Audi profilées faisant le 0 à 100 kilomètres en 4 ou 5 secondes ou des Mercedes décapotables. Gustavus Adolphus, un jeune de 34 ans mais vieux pour l’époque, se sentit obligé de montrer sa force, sa grâce, son bon goût et sa jeunesse éternelle. Ne l’appelle-t-on pas le lion nordique? Certains se paient des maîtresses jeunes et resplendissantes, lui, ce fût le Vasa, le plus beau navire amiral de l’époque : 60 canons en bronze, des sculptures de bois sur la proue de naïades, de barbus, de licornes. Des centaines de chênes furent abattus pour construire ses mâts…

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Puis, après des années en cale sèche, vint le moment de la mise à l’eau… Tout Stockholm y était. On largua les amarres, et le péché d’orgueil fendit les flots… Qu’il fut beau, en ce petit matin de 1628, le Vasa! Qu’il fut beau et puissant, notre roi Gustavus Adolphus! Un kilomètre et demi plus loin, une petite bordée de vent souffla. Le Vasa prit l’eau et, en quelques minutes, disparut, enlisé pour des siècles dans un fond de vase qui préserva sa beauté pour nos yeux ébahis.

Dans les années qui suivirent le naufrage, on parvint à récupérer quelques précieux canons de bronze, puis le Vasa entra dans l’oubli. Ce n’est qu’en 1956 qu’un chasseur d’épaves, tenace, retrouva, à 25 mètres au fond, des pièces de chêne imbibées d’eau. Il faut voir le film montrant le Vasa, hissé par de longs câbles, émerger lentement du passé comme un spectre reprenant goût à la lumière du jour. Le Vasa resta par la suite 17 ans à se faire arroser de solution de propylène glycol, le propylène remplaçant l’eau de mer. Sans cette manoeuvre, le Vasa n’aurait pas supporté les éclats de sa nouvelle vie. Gustavus Adolphus mourut quelques années plus tard, en 1632.

L’APRÈS-MIDI : LA JEUNE FILLE À LA FENÊTRE

Direction Skansen. Je viens de Trois-Rivières et ma famille, les Garceau, a quitté le Poitou. Elle s’est établie en Acadie et a été déportée. La fin de l’exil sera marquée par la mise en terre de la maison fondatrice, à Pointe-du- Lac, en 1810 : une grande chaumière de bois, une cuisine d’été, des bardeaux de cèdre, une glacière dans le sein de la terre pour conserver les choux de Siam, les carottes et le blé d’Inde lessivé. Ma tante de 93 ans y vit encore, dans cette bande de terre de trois kilomètres qui part du fleuve et se rend jusqu’à la 40. Pour l’instant, elle est toujours une zone agricole protégée, mais la ville est toute proche et, un jour, toute cette terre sera mise en lots. La vieille maison sera sacrifiée et un autre pan de notre histoire disparaîtra.

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Skansen est la réponse suédoise à ces élans du coeur. Conscient des aléas de l’inexorable industrialisation, des Suédois de ce début de siècle ont décidé de préserver un espace- temps : ils ont démonté les anciens bâtiments et reconstitué un écrin pour un des îlots de Stockholm. Je me promène en cette fin d’après-midi dans Skansen, ce parc qui a plus de 100 ans d’existence. Des herbes folles, des fougères géantes, des sentiers qui sinuent entre des bosquets sombres. Une nature qui a repris le contrôle de la vie… Au fond, des clairières, de vieilles maisons, des églises de cèdre, des ateliers de forgeron où le feu rougit encore. Mes pas me guident vers une chaumière. Je pousse la porte. Une belle jeune fille s’ennuie, perdue dans ses pensées devant la fenêtre. Elle prend la pose. Torpeur tamisée de cette fin de jour… Des fruits mûrs dans un bol, son regard si doux… Elle a figé le temps… Elle se lève, barre la porte et me dit : « Do what you have to do », et la porte restera close 30 minutes… Ce ne sera qu’une séance photo, et bien des sous-entendus. C’est cela, un musée vivant.

Il en restera surtout une photo que je partage avec vous : maintenant, cette innocente jeune fille qui prenait la pose est une femme de 40 ans avec ses soucis. Comme un peintre, j’aurai figé en images et en mots un moment de beauté… C’est cela, un musée vivant, c’est cela, toute la magie de Skansen. Je devine, en ce moment, un peu l’âme de la Suède, celle que Bergman, le grand cinéaste des tourments des sentiments et de la face cachée des choses, savait si bien nous mettre en scène. Skansen et sa lumière d’automne. Skansen et son eau qui brille, l’écorce de ses bouleaux et les feuilles jaunies qui tombent dans la fin du jour.

LA BRUNANTE : LA MAGIE D’UNE BIÈRE (OU DEUX) SUR LA PLACE STORTORGET

En cette fin d’après-midi, je vais me plonger dans Gamala Stan, le Stockholm médiéval qui a échappé aux destructions des guerres, bien caché sur son îlot. Sur la grande place Stortorget, je me commande une bière et je contemple les lumières de cette fin d’après-midi chatoyer sur les murs ocre, jaune ou orange des maisons qui bordent la place. Hautes de plusieurs étages, elles ont des façades ciselées et servaient d’entrepôts pour les négociants qui y vivaient et y tenaient boutique. Ça et là, des portes-cochères ouvrent de sinueux passages : des zones d’ombres où la lumière ne frappe jamais le sol, partout des teintes d’or saturant l’air ambiant et provenant de la lumière réfléchie sur les parois des dédales.

De jolies Scandinaves traversent la place en vélo en revenant du travail. Images furtives de femmes en talons hauts sur leur bicyclette, avec leurs longs cheveux blonds chatoyant dans cette belle lumière de la fin septembre. Les rires des étudiants qui viennent de finir leurs cours, qui fument quelques clopes, sirotent un café. Quelques vieux hument avec douceur les premières poussières d’étoiles. La nuit vient et, comme bien d’autres, je n’ai pas bougé, fasciné par les humeurs de cette place propice au rêve et au voyage intérieur. Il faisait 35 degrés ce matin, mais la température chute rapidement de 16 degrés… C’est aussi cela, l’âme suédoise : de brefs excès qui engendrent beaucoup d’espoir. Mais ici, au fond, on ne roule jamais plus de 90 kilomètres-heure sur l’autoroute et, pour le plaisir sans limites, on prend le ferry pour Copenhague. Je me lève de la place qui se vide, j’ai un peu froid. Il n’est pas encore vingt heures. Je m’ennuie des humeurs de Rome…

GRÖNA LUND : DERNIERS ÉCLATS AVANT LA NUIT

Je quitte à regret Gamala Stan. Il est temps de goûter à la magie de Gröna Lund. Un grand parc avec des enfants qui rient, des orgues de barbarie, des manèges qui tournent ou virevoltent sur fond de mer en ce début de nuit, l’odeur des châtaignes que l’on fait griller sur de petits braseros. Cette atmosphère provoque chez moi l’émoi de la fin des vacances quand, à Trois-Rivières, l’expo signifiait le retour à l’école, alors que mon père était encore en vie, et qui pour une rare fois enlevait sa cravate, tirait au fusil à plomb et manquait toutes les cibles.

STOCKHOLM : ÉPILOGUE

C’était la première fois que j’entrais en communion avec une ville scandinave. Il me reste des avancées un peu gauches sur le bord de la mer, au petit matin, des naufrages provoqués par l’orgueil de l’homme, un certain regard d’une jeune fille douce perdue dans ses rêveries, l’éclat des cheveux blonds des femmes en bicyclettes et le crépuscule d’un grand manège virevoltant dans la nuit et qui danse avec les dernières lumières de la mer Baltique. Je vous souhaite à vous aussi, cher lecteur, une journée parfaite à Stockholm. J’y retourne en septembre, mais, cette fois : direction les îles Féroé.

Médecin spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca

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