Un beau grand bateau

Ce n’est pas mon patient qui vient de prononcer cette phrase. C’est moi. Mon patient vient de me demander ce que je pense du système...

PAR DOMINIQUE HOTTE, MD
Médecin de famille, CIUSSS du Centre-Est de l’île de Montréal et chargée d’enseignement clinique au Département de médecine de famille et médecine d’urgence de l’Université de Montréal

« Vous  m’avez monté un beau grand bateau… »  — Gerry Boulet

« Quand je sentirai que j’ai perdu confiance, je m’en irai travailler ailleurs. » Mon patient, monsieur N., est assis face à moi, dans mon bureau. Il travaille comme préposé aux bénéficiaires dans un centre d’hébergement pour personnes âgées. Il fait ce travail depuis vingt-cinq ans. Il est épuisé. Il me raconte comment ses collègues tombent comme des mouches depuis quelque temps. Comment ils font face à une clientèle de plus en plus lourde. Comment ses besoins sont devenus de plus en plus complexes. Comment les familles des bénéficiaires posent de plus en plus de questions aux soignants au sujet des soins reçus par leurs proches. Comment elles sont devenues de plus en plus exigeantes et critiques. Comment elles sont devenues de moins en moins présentes auprès de leurs proches, parfois. Comment il tient la main de certains patients qui seraient toujours seuls, sinon. Il a besoin d’une pause, mon patient. Il a besoin de prendre du recul, de la perspective. Sinon, il sent qu’il va se mettre à détester son travail. Et il ne veut pas ça. Son travail, c’est un gros, gros morceau dans sa vie. Il est fier d’être préposé. Mais là… il a honte. Il a honte de ne plus être capable de faire son travail comme il le faut. Il se sent coupable. Il pleure. Il ne dort plus. Il se sent perdu. Il a besoin d’aide.

« Quand je sentirai que j’ai perdu confiance, je m’en irai travailler ailleurs. » Ce n’est pas mon patient qui vient de prononcer cette phrase. C’est moi. Mon patient vient de me demander ce que je pense du système dans lequel on travaille, tous les deux. Il sait, lui aussi. Il sait que les réformes, bien souvent, ça déforme. Il sait que nous sommes tous dans le même bateau.

Il sait aussi que de la cale, il est souvent bien difficile d’avoir l’oreille du capitaine. Et que celui-ci descend rarement pour voir comment ça se passe, du côté des machines. Si le bateau dérive, hop! un coup de barre à tribord. Le paquebot se redresse et poursuit dans la bonne direction.

J’écoute mon patient lancer son S.O.S. Les machinistes sont convaincus que le capitaine ne mène pas le bateau à bon port. Le gouvernail semble être détraqué, parce qu’on dérive vers une destination inconnue depuis déjà belle lurette. La mer semble houleuse à l’horizon. Certaines parties du bateau commencent déjà à prendre l’eau. Tout le monde écope pour maintenir le paquebot à flot. Tout le monde fait ce qu’il peut pour éviter le naufrage. Un vent d’inquiétude se propage : le capitaine est-il au courant du danger? Est-ce que le fil de communication fonctionne? Ses ordres descendent jusqu’à nos oreilles. Mais lui, sait-il que le voyage est compromis? Qu’il est peu probable qu’on se rende à destination, indemnes?

Ça fait un bon moment que je suis ici. Je me souviens très bien pour quelle destination je m’étais embarquée au départ. Je m’étais enrôlée comme médecin de famille, département CLSC. Je voulais être le plus en contact possible avec les gens sur le bateau. Avec tous les autres travailleurs et les patients aussi. En fait, les patients surtout. Je me voyais comme une espèce de G.O., un sourire permanent aux lèvres. Pleine d’énergie, de détermination, de projets. Engagée pour orchestrer tout ce qui était nécessaire pour que mes patients ne regrettent pas d’être à bord, eux qui n’avaient au départ jamais choisi d’être malades. Capable aussi de les convaincre que même si le voyage nous paraissait long et difficile par moments, il en valait la chandelle. Et que je serais là avec eux, tout au long du périple. Qu’ils pouvaient avoir confiance en moi et en l’équipage de ce navire, dont j’étais une fière représentante.

Je suis toujours G.O., mais mon sourire n’est plus permanent. Le voyage s’est compliqué. Présentement, c’est la saison des ouragans. Le paquebot se fait franchement malmener. Beaucoup de gens ne se trouvent plus à bord. Le capitaine semble avoir décidé de modifier la destination finale du voyage. Il a même embauché de hauts officiers pour l’assister dans cette tâche. Il a aussi déterminé que tous les G.O. n’auraient plus le même rôle et que dorénavant, on ne trouverait plus que quelques directeurs de croisière à bord. Les passagers sont inquiets. Plusieurs me disent qu’ils préféreraient ne pas être ici. Intérieurement, je me dis la même chose.

Mon travail ne m’enchante plus autant qu’au début. Ça fait longtemps que j’ai réalisé qu’au CLSC, on manque de tout. Pas assez de personnel. De moins en moins de ressources. Le capitaine voudrait qu’on s’occupe d’autant de passagers que tous les autres départements. « Parce que sinon, ça refoule ailleurs », qu’il nous répète. Au début, quand il me disait ça, ça me motivait. Je voulais éviter à tout prix que quelqu’un d’autre écope parce que je ne travaillais pas assez fort. Alors je retroussais mes manches et je fonçais. J’ai même décidé de m’engager dans un deuxième département, nommé CHSLD. Mes collègues G.O. de ce secteur m’ont souvent dit qu’ils avaient besoin d’aide pour mieux s’occuper de leurs passagers. J’ai répondu à leur appel. Ça m’a soulagée. Je me disais que tous ensemble, on allait y arriver. Qu’un jour, la mer allait se calmer, et tout le monde pourrait recommencer à apprécier le voyage.

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Mais aujourd’hui, alors que j’écoute monsieur N., j’ai de sérieux doutes. Au départ, il était un employé de ce paquebot, pas un de ses passagers. Le capitaine a beau nous dire que le bateau est brisé, que le gouvernail a besoin d’être remplacé, je doute. Je me demande si ce n’est pas plutôt le capitaine qui devrait être remplacé.

Pour ma part, je vais encore changer de département. Il paraît que je disposerai de plus de latitude. Le capitaine m’aura toujours à l’oeil, du haut de son gouvernail. Mais qu’il se le tienne pour dit : beaucoup de gens à bord l’auront à l’oeil aussi.

Une chose est certaine pour moi désormais. Peu importe notre place à bord de ce navire, tout le monde a un rôle à remplir. Tout le monde doit le faire. Mais d’abord et avant tout, nous, y compris le capitaine, sommes là pour les passagers. Ce bateau, c’est nous tous qui l’avons construit. C’est nous qui avons convaincu les patients de monter à bord et de nous faire confiance. Nous leur avons promis que nous les mènerions à bon port, à la destination qu’ils ont choisie. Notre devoir, c’est de tenir cette promesse, et de travailler tous ensemble pour y arriver.

Que ceux qui tiennent la barre descendent du pont de temps en temps, question de voir comment ça se passe du côté de ceux qui opèrent la machinerie. Ça pourrait les mener à bon port. Et ça pourrait nous éviter, à tous, de nous faire mener en bateau.

Précision : Les opinions des auteurs de la section Perspectives ne sont pas des positions officielles du magazine Santé inc., de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales.

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