Génération perdue

D’un point de vue strictement financier, le finissant qui décide de s’orienter vers une pratique générale s’enrichit de centaines de...

CONTINUERONS-NOUS À NOUS PRIVER DE SURSPÉCIALISTES AU QUÉBEC?

PAR DR GRÉGOIRE BERNÈCHE
Radiologue, Saint-Hyacinthe

L’auteur aspire aspire depuis le début de sa formation à une pratique non universitaire, qu’il débute cette année. Les innombrables témoignages de collègues quant à leur désintérêt progressif de la pratique académique l’ont motivé à écrire ce texte.

Le nombre de résidents finissants en spécialité est plus élevé que jamais, et il est depuis quelques années évident que la planification des plans régionaux d’effectifs médicaux (PREM) ne permettra pas d’absorber adéquatement la main-d’oeuvre médicale qui entre sur le marché du travail. Cette réalité peut faire craindre à certains une érosion des salaires en raison de la dilution d’un nombre fixe d’actes médicaux dans une offre grandissante de services. Toutefois, d’autres conséquences d’autant plus inquiétantes sont à prévoir dans la structure du marché du travail en médecine spécialisée, et c’est le milieu universitaire qui sera le principal acteur à en faire les frais. Le coût d’option pour travailler en centre universitaire est plus élevé que jamais.

D’abord, avec les finissants qui se bousculent à la porte de sortie des centres hospitaliers universitaires (CHU), nous sommes dans un marché d’acheteurs, dans lequel les employeurs ont un rapport de force inégalé. À preuve, les centres universitaires demandent à présent de façon quasi systématique deux et même parfois trois ans de surspécialisation à leurs futurs candidats, et ce, dans des domaines ou selon des modalités qui ne correspondent souvent pas à leurs intérêts. Qui pourrait les en blâmer : les finissants sont malgré tout encore nombreux à consentir à ces demandes!

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D’autre part, les plans de répartition des effectifs médicaux des dernières années, ayant notamment comme objectif louable d’améliorer l’accessibilité aux soins de santé en périphérie des grands centres, ont eu tendance, toute proportion gardée, à octroyer davantage de ressources matérielles et financières aux centres hospitaliers régionaux. Les cas étant de façon générale moins lourds qu’en centre universitaire, et le nombre de médecins pour le bassin de population desservi étant moins élevé en centre périphérique (128/100 000 à Montréal contre 87/100 000 à Laval, par exemple), elle s’en trouve généralement plus lucrative qu’en centre universitaire.

D’un point de vue strictement financier, le finissant qui décide de s’orienter vers une pratique générale s’enrichit de centaines de milliers de dollars en s’épargnant un fellowship, en plus du salaire souvent plus élevé qu’il fera de tout au long de sa carrière en centre périphérique.

D’un point de vue humain, nombreux sont les finissants qui souhaitent plonger pleinement dans la vie professionnelle après dix ans d’études et ainsi s’éviter deux années supplémentaires de résidence. De plus, l’incertitude quant à son avenir professionnel se poursuit en cours de surspécialisation; les cas de promesses d’embauche bafouées au sortir d’un fellowship ne sont pas rares.

Résultat : en 2015, les finissants en spécialité sont plus nombreux que jamais à abandonner l’idée d’une pratique en centre universitaire. Ce désintérêt ambiant pour les surspécialités touche toutes les disciplines. Et si la majorité des résidents débutent leur formation avec la ferme intention d’oeuvrer dans le milieu universitaire, ce nombre s’effrite au terme de la résidence.

Le quinquennat passé dans les CHU force les résidents à de nombreux constats : les difficultés à faire de la recherche; l’augmentation des cohortes de résidents et d’externes auxquels enseigner; la peur de délaisser de nombreuses aptitudes durement acquises en résidence au point de ne plus être « exportable » dans d’autres hôpitaux.

Même si les CHU ne feront pas face à un problème de recrutement, la question est la suivante : sont-ils encore des milieux compétitifs qui parviennent à attirer et à garder les résidents dont le potentiel académique est le plus prometteur?

PLUS DE FLEXIBILITÉ

Au cours des dernières années, de nombreux organismes, comme le Collège Royal, par exemple, se sont à juste titre efforcés de valoriser le généralisme en spécialité. Mais il est plus que temps de redorer le blason de la pratique en centre universitaire, car cette désaffectation de la pratique académique est délétère autant pour le milieu médical que pour la performance de notre système
de santé.

Nos patients les plus vulnérables doivent continuer à bénéficier des soins et traitements les plus avancés. Les universités doivent continuer à offrir une formation de premier plan aux étudiants et résidents. Et le secteur de la recherche et de l’innovation au Québec doit continuer à pouvoir compter sur le monde médical. La situation des effectifs médicaux ne s’améliorera pas au cours des prochaines années — les cohortes d’étudiants sont toujours aussi nombreuses dans les facultés de médecine —, et une majoration incitative des salaires dans les CHU semble invraisemblable dans le contexte actuel. Mais plusieurs autres facteurs pourraient accroître l’attrait de la pratique en milieu universitaire.

D’abord, afin d’amoindrir la crainte des finissants à l’effet qu’une pratique surspécialisée les rende à long terme inaptes à pratiquer hors d’un centre universitaire, davantage d’ouverture pourrait être démontrée envers une pratique « mixte » combinant des activités cliniques de pointe et d’autres plus générales. Tous les patients visitant un CHU ne nécessitent pas d’être vus par un spécialiste ayant deux ans de formation complémentaire. La répartition des tâches des médecins spécialistes devrait pouvoir refléter ce fait. Un tel décloisonnement de la pratique en centre tertiaire permettrait aux nouveaux finissants de conserver leurs aptitudes en dehors de leur champ de surspécialité et, par le fait même, d’en augmenter nettement l’attrait.

Par ailleurs, plusieurs solutions existent pour diminuer la durée des fellowships, notamment la possibilité d’effectuer davantage de stages d’une même surspécialité durant la résidence ainsi que de permettre d’effectuer davantage de stages de surpsécialité hors Québec, tel que permis dans la convention collective des résidents. Le candidat qui détient un fellowship aurait ainsi déjà acquis une portion significative de sa formation complémentaire durant sa résidence. Bien que cette pratique soit déjà possible, elle n’est que très peu répandue actuellement.

Pour ce qui est d’augmenter l’attrait de la recherche chez les résidents, notons que le problème en est souvent un d’accès. Avec l’augmentation des cohortes de résidents et la lourdeur des tâches cliniques des médecins spécialistes, il est de plus en plus difficile de permettre à chaque résident de démarrer des projets de recherche avec la supervision soutenue de cliniciens chercheurs. Pour pallier cette inadéquation, ne pourrait-on pas, plutôt que d’imposer des mois de recherche obligatoires à tous les résidents, cibler seulement un certain nombre d’entre eux ayant le bon profil académique et inscrire de façon prépondérante les activités de recherche dans leur curriculum? Par exemple, dans un programme de trois résidents par année, dont un a une vocation académique, pourquoi ne pas passer d’un mois à trois mois de recherche obligatoire par résident, et exiger un mois de plus de stage clinique pour les autres?

Le désintérêt pour la pratique académique de la part des jeunes médecins spécialistes menace l’équilibre du système de santé, en particulier quant aux capacités à faire de la recherche et à continuer de prodiguer un enseignement de classe mondiale au sein de nos facultés. Il semble impératif que les CHU s’adaptent aux nouvelles réalités du marché du travail en médecine spécialisée, notamment en offrant plus de flexibilité dans les programmes de résidence et dans le type de pratique proposé. En continuant de favoriser un modèle dans lequel le coût d’option d’une pratique académique est aussi élevé, les CHU menacent l’atteinte de leur plein potentiel.

Précision : Les opinions des auteurs de la section Perspectives ne sont pas des positions officielles du magazine Santé inc., de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales.

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