Penser en amont

(...) il faut cesser de croire que la santé est directement influencée par des décisions personnelles ou des choix de vie, et qu’il faut...

POUR DES PATIENTS EN SANTÉ, ÇA PREND PLUS QU’UN SYSTÈME DE SANTÉ…

PAR SIMON-PIERRE LANDRY, MD, CMFC, CMFC-MU
Médecin omnipraticien pratiquant à l’urgence et aux soins intensifs, Sainte-Agathe

Mon patient arrive sur une civière à la salle d’urgence. Il vient d’être retrouvé sur le sol de sa maison. Il a 75 ans et souffre de l’une des pires maladies : la pauvreté. J’inscris « isolement social » comme deuxième diagnostic sur la feuille de notes. Ce diagnostic est important, sinon encore plus que celui de fracture de hanche, car il en dit beaucoup sur le plan médical à venir…

penser-landry-fig1Entre professionnels de la santé, nous savons que l’isolement social est un facteur de risque pour une hospitalisation et qu’il implique une réhabilitation plus complexe et plus coûteuse. Nous savons également que les professionnels en services sociaux auront plus de travail à faire afin que le patient puisse retourner à un milieu sécuritaire lors de son congé de l’hôpital.

Le 5 novembre dernier a eu lieu à Montréal le premier événement québécois de l’organisme En amont 1, la branche francophone du mouvement pancanadien Upstream 2. Upstream est l’initiative du médecin de famille saskatchewanais Ryan Meili, médecin qui souhaite faire la promotion de la santé et encourager la prévention de la maladie en soulignant le rôle qu’ont les politiques publiques sur la santé des gens. Il est d’ailleurs l’auteur du livre A Healthy Society 3, ouvrage où il explique qu’un gouvernement qui aborde la santé publique sous des angles sociaux et économiques améliorerait significativement la vie des gens.

Lors de cet événement, organisé par plusieurs dynamiques résidentes en médecine et étudiantes en sciences sociales, nous pouvions entendre le Dr Ryan Meili, ainsi que d’autres conférenciers québécois renommés qui s’intéressent aux déterminants sociaux que sont l’éducation, le revenu, la sécurité d’emploi et l’accès à des aliments sains. La conférence était animée par nul autre que le Dr Alain Vadeboncoeur, auteur du livre Privé de soins, blogueur pour le magazine L’actualité et chroniqueur à la radio de Radio-Canada.

Mais pourquoi s’intéresser aux déterminants sociaux au point de créer un organisme consacré à la question? Pour Elizabeth Ashton, directrice des communications d’Upstream, « En amont fait le lien entre le gouvernement, les experts et les citoyens ordinaires qui ne sont pas nécessairement intéressés par les politiques publiques 4. » Les exemples de politiques publiques mises de l’avant portent notamment sur le logement social, le revenu minimum garanti et l’accès à des médicaments abordables. Bien que de multiples études portant sur les déterminants sociaux de la santé soient déjà disponibles, il existe un manque évident de transmission de ces connaissances à la population élargie. De plus, la représentation de ces idées auprès des paliers de gouvernement est inadéquate. C’est justement là qu’En amont joue un rôle important; en travaillant pour appliquer concrètement, par des lois et des mesures publiques, les conclusions de ces recherches qui souhaitent faire la prévention des troubles de santé et des problèmes sociaux.

Hilary Gough, directrice des opérations d’Upstream, est persuadée qu’il faut cesser de croire que la santé est directement influencée par des décisions personnelles ou des choix de vie, et qu’il faut considérer une multitude de facteurs communautaires et sociaux 5. En effet, nous savons, en tant que médecins, comment la volonté d’un individu a une incidence limitée sur sa santé. Plusieurs de nos patients sont très malades ou ont des habitudes de consommation qui sont hors de leur contrôle. En effet, il nous faut prendre conscience que l’éducation, les traumatismes antérieurs, l’influence de leur milieu de naissance ou la perte d’un emploi sont des éléments qui déterminent la santé des gens, et ce, indépendamment de leur volonté personnelle.

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Ce qui rend les gens malades est également coûteux pour notre système de santé. Par exemple, Upstream a réalisé une étude sur la pauvreté à Saskatoon. Cette étude, intitulée La pauvreté coûte cher (Poverty costs 6), a permis la création d’un programme provincial d’aide aux personnes démunies dans les quartiers centraux de Saskatoon. En agissant sur les causes de la pauvreté, on arrive à diminuer les coûts en services sociaux que celle-ci engendre.

Ce dernier exemple illustre comment, quand on prend le temps d’analyser la santé de nos patients avec une vision globale et en amont de leurs besoins, on peut arriver à changer leur santé tout en diminuant les coûts pour notre système de santé universel. Devant les attaques répétées des groupes d’intérêts visant une privatisation de nos systèmes de soins, nous ne pouvons nous passer d’un groupe d’influence qui mettra de l’avant des politiques sociales innovantes qui visent directement la prévention des maladies et la diminution des coûts en santé.

Comme disait Virchow, « la politique est de la médecine à grande échelle ». En diffusant le savoir au sujet des déterminants sociaux, c’est un geste de santé publique que nous posons.

Précision : Les opinions des auteurs de la section Perspectives ne sont pas des positions officielles du magazine Santé inc., de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales.

RÉFÉRENCES

  1. En amont : https://www.facebook.com/ActionEnAmont?fref=ts
  2. Upstream : www.thinkupstream.net.
  3. Ryan Meili, A Healthy Society : https://www.purichpublishing.com/module=swm_ecommerce&page=product_detail&categoryID=2&productID=77.
  4. Lionel Hugues, Prairies North Magazine, été 2015 : http://www.thinkupstream.net/new_streets.
  5. Idem.
  6. Poverty Costs : http://www.povertycosts.ca.

A propos de Simon-Pierre Landry

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Simon-Pierre Landry, MD, CMFC, CMFC-MU, est médecin de famille pratiquant à l’urgence et aux soins intensifs à Sainte-Agathe-des-Monts.

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