Requiem pour Félix-Antoine

Moi qui ai eu mon lot de mourants, d’accidentés, de suicidés au détour de mes nombreuses années de pratique de la médecine, je me rends...

MACCHABÉE & FILLE

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT, MD
Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-De Saurel

Illustration : Nathalie Dion

Ce n’est qu’à l’heure de la séparation que l’amour se découvre à lui-même dans toute sa profondeur.

— Khalil Gibran, Le Prophète

Je commençais à aller mieux. Vraiment mieux. Je suis passée à travers une fausse couche catastrophique et la mort d’un de mes patients par ma faute. J’avais – et Chéri aussi – besoin de vacances avant de reprendre le travail progressivement. Le Destin en a décidé autrement.

Il y a une semaine, pour moi, la terre s’est arrêtée de tourner. L’horloge s’est figée à 5 h 30, quelque part sur une autoroute. Ce jour-là, j’ai reçu un coup en plein coeur et il s’est brisé : mon cher cousin de 19 ans, Félix-Antoine, s’est tué dans un accident de la route. Un rêve : se rendre avec trois autres jeunes en Alberta pour y passer un été formidable avec des amis. Un cauchemar : le jeune conducteur de 18 ans s’est endormi au volant. Un VUS a croisé leur route, scellant leur destin à jamais. Le conducteur et mon cousin, passager arrière, ont été tués sur le coup.

P.A.bLe choc a été énorme : je n’étais nullement préparée à perdre une partie de l’avenir et de la pérennité de ma famille. Mon cousin était le fils de ma tante Johanne, soeur cadette de mon père. J’étais à Cozumel depuis deux jours en vacances de plongée avec Chéri quand j’ai appris la terrible nouvelle. Facebook. Encore. Toujours… Le soir, lorsque  e suis à l’étranger, j’ai l’habitude de discuter avec mon frère Jérémie sur Skype.

Jérémie : — Lé! As-tu su ce qui est arrivé à F.-A.?! Mon rythme cardiaque s’accélère. Mon cerveau perçoit l’imminence du désastre. Ma gorge est nouée. Tremblante, mais courageuse, j’écris : — Quoi, F.-A.? La copine de mon frère, Laurie, l’admoneste : — Ton père voulait pas qu’on lui dise de même! Mon père a sans doute été avisé d’un drame et été chargé de me transmettre la mauvaise nouvelle. Jérémie, roi de la technologie et de la messagerie instantanée, l’a devancé. J’insiste, encore plus tremblante, mais un peu moins courageuse : — Qu’est-ce qu’il a eu, F.-A.? Mon frère sait que maintenant, il n’y a pas d’échappatoire possible. Il doit me révéler la vérité. — Le pire. Un accident.

Mon coeur est glacé d’effroi. Je pressens que maintenant, la vie telle que je la connais depuis quatre décennies n’existe plus. Mon frère ajoute : — Il est mort. Ces trois mots jouent en boucle dans ma tête depuis ce jour. Il. Est. Mort. C’est impossible! Comment un garçon si bon vivant, attachant, bohème et rieur peut-il être… mort? Comment peut-il être au même endroit que ces gens de 88 ans aux cheveux blancs clairsemés, aux lunettes démodées, au dentier surdimensionné qui sont figés pour l’éternité dans la notice nécrologique du journal? Comment peut-il être conjugué à l’imparfait alors que des gens âgés, diminués et bardés de préarrangements funéraires, n’en finissent plus de dépérir et d’implorer la mort en vain?

Non. Non. Non. Je refuse de ressentir une telle souffrance. Non. Impossible. Mon Dieu. Mon Dieu. Mon Dieu. Non. Non. Non! NONONON!

Jamais je n’ai éprouvé une telle douleur. J’étais trop petite lorsque la mort m’a frappée aussi fort. Ma mère est décédée dans un accident de la route lorsque j’étais âgée d’à peine deux ans. Un fardier chargé de souffrances me percute en pleine poitrine. Imaginez un éléphant renversant un oisillon à 100 km/h. Je me sens ainsi. Le téléphone. Vite, appeler mon père, ma tante Jojo. Vérifier que c’est bien impossible que tout cela soit arrivé. C’est une farce douteuse. F.-A. s’est joué de nous. À 17 ans, il avait fait son entrée à son bal des finissants dans un cercueil porté par des amis. J’avais trouvé l’idée plutôt saugrenue et il s’amusait à dire : — Ben voyons Léa! Ça veut rien dire! Vite. Téléphoner. L’espoir insensé que ce soit une mise en scène. Ma tante. Ses larmes. Mon père. Policiers. Autopsie. Coroner. Dans un coin de paradis tropical, j’étais plongée dans l’horreur. C’était bien vrai. On parlait de mon cousin bien-aimé, mon filleul – je suis sa marraine, le fils de ma tante au passé. C’est impossible. Je le connais depuis qu’il est dans le ventre de sa mère. Je l’ai gardé très souvent lorsqu’il était enfant. Un petit garçon facile. Rieur. Je n’ai pas souvenir qu’il ait déjà pleuré.

Moi qui ai eu mon lot de mourants, d’accidentés, de suicidés au détour de mes nombreuses années de pratique de la médecine, je me rends compte que malgré que j’aie accompagné une multitude d’endeuillés, je ne savais pas. Maintenant, je sais. En deux secondes, je suis passée du statut de néophyte de la douleur à celui de vétéran du cataclysme émotif, engloutie par le chagrin. Je sais, il y en a beaucoup qui ont aussi vécu le pire. Qui ont perdu un enfant. Une épouse, une soeur, un père, une mère, un ami, un mari, un frère, un amoureux, une amoureuse, un neveu, une nièce, un petit-fils, une petite-fille. C’est ce qui fait le caractère sacré et intime du deuil. Le mien est unique. Le leur aussi. C’est comme si on avait démoli un édifice dans ma poitrine et qu’il n’en subsistait que des ruines fumantes et grises.

Je suis confrontée à un maelström d’émotions; je suis gelée dans l’inaction. Prendre l’avion et revenir plus tôt. Chercher un vol. Avoir à mes côtés Chéri au téléphone avec la compagnie d’assurance voyage. Pas de vol direct avant celui prévu cinq jours plus tard. Incapable de m’imaginer me trimballer avec trois valises dans des aéroports aux États-Unis. Je suis en tétanie émotive, figée. Je me sens comme si je me tenais au milieu d’un carrousel, immobile, à regarder tourner les gens. J’ai de la difficulté à saisir le sens d’un mot, d’une phrase lorsqu’on me parle.

Je suis demeurée ainsi cinq jours jusqu’au départ pour Montréal. J’ai fait quelques plongées faciles et peu profondes dans l’espoir insensé qu’à ma remontée sur le bateau, tout ça n’existerait plus. Que ce serait un mauvais rêve. Un éclair de lucidité puis je paniquais à l’idée qu’on puisse célébrer ses funérailles et l’enterrer pendant mon absence. Mes sanglots à fendre le coeur et l’âme tous les soirs. Chéri, impuissant et bouleversé d’être spectateur d’une telle tragédie. Chéri, stupéfait et parfois excédé par mes larmes qui n’en finissent plus. La notice nécrologique. J’entends encore mon père qui me confirme l’exposition (quoi? il sera exposé?!), les funérailles : ces évènements, tous prévus le lendemain de mon retour. Je ne pouvais plus nier l’évidence. C’est écrit noir sur blanc. « À Montréal, à l’âge de 19 ans et 2 mois, est décédé accidentellement Félix-Antoine… » Misère. Avant de me mettre en route, je pense à frérot, qui n’a jamais visité de salon funéraire et encore moins vu de défunt.

Chéri ne peut pas m’y accompagner aujourd’hui. Il a attrapé un virus lui causant fièvre et douleurs abdominales. S’il va mieux, il viendra demain pour la cérémonie. Être forte. Conduire. Le salon funéraire est à 2 h 15 minutes de route de mon domicile. Chaque pare-choc est une menace. Je panique à l’idée de perdre Jérémie. Je me sens faible. Exténuée. Je n’ai rien avalé depuis des jours. Et toujours, ce sentiment, tenace, que tout cela est irréel.

Le salon. Voir mon cousin inanimé. Le parfum sucré et entêtant des dizaines de bouquets de fleurs qui encadrent sa dépouille. Il est si différent et si semblable à la fois. Inerte. Ses petites mains encore juvéniles croisées sur sa poitrine pour l’éternité. La douleur. Rugissante. Implacable. La honte d’être tellement choquée et anéantie pour être d’un  quelconque soutien pour ma tante et ses filles. De constater qu’une partie du coeur de sa mère a été amputée et ensevelie dans un cercueil. Qu’elle vit l’horreur de survivre à sa descendance. Son visage reflète l’affliction innommable. Le chagrin infini de son père, un solide gaillard, qui sanglote comme un enfant. Jérémie et sa copine, figés dans leurs plus beaux atours, immobiles devant le défilé ininterrompu des gens venus nous témoigner leur sympathie, mais pour la plupart pressés de partir. Comme si le deuil était contagieux. Leurs souhaits de bon courage nous laissant encore plus seuls avec notre peine. Mon père semble avoir vieilli de 10 ans. Ses épaules voûtées témoignent qu’il se souvient. La douleur de la perte subite et brutale de ma mère est inscrite dans ses cellules. Mes cousines et mes tantes nous enveloppent de leur présence bienveillante. Le défilé rassurant de centaines de jeunes, ses amis, qui l’aimaient. Eux ne craignent pas d’être contaminés par la peine. Avec courage, ils restent. Vivant le moment présent de leur jeunesse, ils célèbrent la mémoire de leur ami dans le stationnement de la résidence funéraire avec des chants et de la guitare.

Les obsèques. Le prêtre, vieux, mal à l’aise et cérémonieux. Bien loin de l’idée que je me fais de Jésus. Il se trompe dans ses prières. Chéri — qui va mieux — y voit là la présence allègre et moqueuse de F.-A.

Félix-Antoine mettait de la joie dans une pièce et l’illuminait par sa seule présence. J’ai manqué pour toutes sortes de raisons des grands pans de sa vie. En étant distraite. Occupée. En me disant que j’aurais bien le temps. Cet été, à Noël, l’automne prochain. Toutes ces saisons qui ne viendront jamais. Des souvenirs. Petit homme de quatre ou cinq ans qui jouait avec ses cousins au chalet de mon père et à qui je racontais des histoires de pirates lorsque nous allions sur le lac en chaloupe. Son voyage au Costa Rica, avec les grosses blattes qui gambadaient sur son oreiller. Ses récits hilarants tirés de son expérience de McEmployé. Ses dreads, qu’il voulait comme ceux des Jamaïcains. Sa bonhomie et sa confiance. Je chérirai sa mémoire dans la tendresse de mon coeur. Je tenterai de marcher sur ses pas en semant l’amitié et en récoltant la joie et l’amour. Chaque soir, je regarderai différemment le ciel étoilé en me réchauffant de sa douce présence.

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