S’habituer à la mort?

Oui, affronter la mort est un des défis de la carrière de médecin. On apprend à le faire, parfois bien, parfois moins bien, mais on doit le...

PAR DENISE DROLET, MD
Omnipraticienne en Montérégie
Personne-ressource au sein du Programme d’aide aux médecins du Québec

On parle souvent de la lourdeur de notre travail, mais c’est un concept difficilement mesurable. Elle peut provenir de plusieurs sources, comme des contraintes administratives, du manque de ressources pour nos patients et de notre impuissance face à certaines maladies, au vieillissement ou à la mort. C’est de la proximité avec cette dernière dont il est question dans ma chronique. Tout individu est un jour ou l’autre confronté à la mort. Certains le sont, hélas, très tôt dans leur vie; d’autres, seulement à l’âge adulte. Mais combien le sont régulièrement? Les professionnels de la santé doivent apprendre, en début de formation, à gérer leurs émotions vis-à-vis de la mort. Quoi qu’on en pense, ce n’est jamais facile!

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Si nos vies personnelles nous avaient épargnés jusque-là, nos études n’allaient pas en faire autant. C’est dès la première semaine à la Faculté de médecine que les aspirants médecins de ma génération ont vu leur premier cadavre dans la salle de dissection! Je ne l’ai pas oublié. Et vous?

SOUVENIRS DES PREMIERS CONTACTS AVEC LA MORT

C’était encore la chaleur de l’été qui guidait nos pas vers la fameuse salle. Nous étions un peu fébriles : était-ce dû à l’énervement de notre semaine d’initiation, à la joie d’amorcer une formation si convoitée ou à l’imminence de nous retrouver face à un corps humain sans vie? Ce qui est le plus vif dans mon souvenir est l’odeur. Pour le reste, les plus jeunes n’ont qu’à s’imaginer une grande salle avec 40 ou 50 boîtes métalliques munies d’une manivelle qui permet, dès qu’on s’y attaque, d’ouvrir le couvercle et de remonter le corps immergé dans une solution de formol. Il y avait des rires étouffés, des gouttes de sueur intempestives, des regards gênés, des estomacs noués, mais personne n’allait admettre sa gêne, bien entendu!

La veille, nous avions eu un discours de circonstance : « Mesdames et Messieurs, vous aurez votre premier cours d’anatomie pratique sous peu. Nous ne tolérerons aucune remarque, aucun geste irrespectueux à l’égard de ces personnes qui ont eu la générosité de permettre l’avancement de la médecine en donnant leur corps à des fins d’études. »

Étaient-ils vraiment sérieux, ces patrons? Ne voyaient-ils pas que les sourires en coin, les rires étouffés et les gestes maladroits étaient principalement causés par le stress d’être confronté à la mort? Nous avions 19 ou 20 ans, parfois un peu plus, et voilà qu’un corps mort devenait un objet d’enseignement, qu’il allait falloir le découper… Et je vous assure que peu d’entre nous en avaient envie. C’était une étape incontournable à cette époque préinformatique. Les modèles 3D offerts sur logiciel aujourd’hui sont vraiment les bienvenus.

Par la suite, sont vite venues les gardes à l’hôpital. Ça semble tout à fait banal d’aller constater un décès dans le département de soins prolongés. Il est 5 h du matin, vous somnolez pendant un petit répit de votre nuit de garde et on vous appelle pour un constat de décès. Du haut de vos 24 ans, vous entrez dans la chambre : rideau fermé, drap relevé, silence… de mort. L’homme a le teint cireux, grisâtre. Pas de respiration, pas de pouls, vous vous sentez ridicule d’ausculter un corps qui commence à refroidir, mais bon, c’est la loi. Pas de réponse à la douleur. D’accord. On signe, on repart, puis on aperçoit la famille qui arrive… Une vieille dame digne et silencieuse, avec des larmes qui coulent doucement de ses yeux fatigués, les sanglots étouffés des deux femmes qui la soutiennent, le regard hagard du fils qui, malgré tout, se tient droit. Et vous sentez votre coeur qui s’emballe. C’est parfois difficile de voir ce qui entoure la mort, mais on se calme, on doit être stoïque, sinon ce sera infernal avec tous les défunts qu’on devra côtoyer pendant sa carrière. S’y habitue-t-on?

Il y a aussi le code rouge. La nuit, sur les étages, ce sont les résidents de garde qui couvrent les arrêts cardiaques. Pendant quelques minutes, ce sera le branle-bas de combat : on court au chevet du patient en danger, on se regarde, le plus expérimenté — ou le plus audacieux — prend la charge des opérations. Ventilation, massage cardiaque, intraveineuses, médication; les ordres sont brefs et les gestes, précis. C’est le quotidien des médecins qui sont en formation en centre hospitalier. On ne peut pas croire que c’est facile. Nous sommes des êtres humains et, dans ces moments-là, on tient la vie de quelqu’un entre nos mains… Le calme manifesté pendant les manoeuvres est souvent remplacé par des émotions difficiles, plus tard.

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Je me souviens d’un soir pendant mon internat. À 23 h, le téléavertisseur du code rouge sonne. Aussitôt, je marche en direction de la chambre : c’est dans la section des soins prolongés. J’arrive sur les lieux, contente de voir que le résident en médecine interne est déjà présent. Il prend la direction des opérations et je l’assiste. Il donne ses premières consignes et me demande de masser le patient. Les choses se passent assez bien : tout le monde fait ce qu’il a à faire. L’externe arrive, je lui donne ma place au massage cardiaque pour faire un gaz artériel. Tout à coup, il me regarde en panique et me chuchote : « Je pense que je lui ai cassé des côtes… » Il est au bord des larmes, je le rassure : « Ça fait plusieurs minutes qu’on masse, il y a eu un craquement tantôt pendant que je massais, c’est normal, on ne peut pas faire autrement, surtout chez un patient de son âge, continue! » Le temps passe, je ne suis pas à l’aise – je ne le suis jamais dans ces situations.

Par contre, je parviens à me dire qu’on est dans le département des soins prolongés, que l’homme est très malade, que ses chances de récupérer d’un épisode comme celui-ci sont quasi nulles et qu’on devrait peut-être cesser les manoeuvres… Je suis contente de ne pas être la responsable : c’est plus difficile qu’on pense d’être celui ou celle qui va décider de tout arrêter. Je regarde le résident : il a chaud, mais il continue. Puis, en allant chercher un instrument dans le corridor, je vois ce vieil interniste qui nous enseigne régulièrement et qui nous semble bizarre tellement il passe de temps à l’hôpital. Il y est presque toujours, même en soirée. Il observe en douce l’équipe du code et me demande : « Ça fait combien de temps? » Je lui réponds. Il hoche la tête et entre silencieusement dans la chambre, où il met doucement sa main sur l’épaule du résident et lui dit : « Je pense que tu peux constater le décès ». Le résident se retourne, maintient un silence de quelques secondes puis nous dit d’arrêter. Il constate le décès et je vois son visage se relâcher. Notre vieil interniste est déjà sorti de la chambre. Finalement, c’est peut-être pour ça qu’il passe ses soirées à l’hôpital : pour nous apprendre à « gérer la mort ». Je n’ai plus jamais fait de blague sur son « manque de vie »… Il nous aidait à mieux vivre la nôtre et à apprendre qu’il faut aussi savoir s’arrêter. Merci à vous, docteur!

Chacun d’entre nous vit à sa manière le contact avec la mort. Les étudiants en médecine doivent apprendre à la côtoyer au quotidien. Certains passent leur vie à la combattre : à l’urgence, aux soins intensifs, en salle d’opération; ils font tout ce qu’ils peuvent pour la faire reculer. Grâce à eux, l’espérance de vie s’allonge et permet à plusieurs de connaître leurs petits-enfants, de faire leur voyage de rêve ou de simplement vieillir sans trop de problèmes! D’autres médecins travaillent plutôt à adoucir son arrivée. Sans empêcher la Grande Faucheuse de faire son oeuvre, ils essaient d’en atténuer les méfaits.

Mais nous devons tous nous résigner à affronter la mort. Elle nous suit tout au long de notre parcours professionnel. Et si elle paraît loin de nous en début de carrière, c’est une autre histoire quand on accompagne dans sa fin de vie un patient plus jeune que nous ou encore ce vieux patient qui ressemble tellement à notre papa… Oui, affronter la mort est un des défis de la carrière de médecin. On apprend à le faire, parfois bien, parfois moins bien; mais on doit le faire, cela fait partie de notre travail et de ses lourdeurs. S’y habitue-t-on? C’est une remarque du Dr Rieux, personnage principal du roman La peste qu’Albert Camus a écrit en 1947, qui m’a amenée à réfléchir à ce sujet.

«… Et puis il a fallu voir mourir. Savez-vous qu’il y a des gens qui refusent de mourir? Avez-vous jamais entendu une femme crier : “Jamais!” au moment de mourir? Moi, oui. Et je me suis aperçu alors que je ne pouvais pas m’y habituer. J’étais jeune alors et mon dégoût croyait s’adresser à l’ordre même du monde. Depuis, je suis devenu plus modeste. Simplement, je ne suis toujours pas habitué à voir mourir. Je ne sais rien de plus. » Moi, je pense que c’est parce que l’on ne s’y habitue jamais qu’on continue à la combattre avec autant d’effort. Mais la mort ne fait-elle pas partie de la vie? C’est là une autre réflexion intéressante.

Omnipraticienne en Montérégie. Personne-ressource au sein du Programme d'aide aux médecins du Québec (PAMQ). Pour lui écrire : telordd@hotmail.com

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