Une médecin engagée

« L’action politique centralise actuellement les pouvoirs autour du gouvernement. On ne s’occupe plus des besoins des patients, malgré un... »

UN PORTRAIT DE LA MÉDECIN ET MILITANTE DRE CATHERINE DUONG

PAR GUY SABOURIN

C’est la faute des des médecins si le gigantesque problème d’accessibilité aux soins de santé persiste au Québec. » C’est du moins ce qu’a claironné le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, avant de lancer sa solution au problème : la loi 20.

Ses propos et sa solution ont heurté la sensibilité d’un grand nombre de médecins et provoqué la colère d’une fraction non négligeable des membres de la profession. L’omnipraticienne Catherine Duong, chef du Département de médecine générale de l’Hôpital de LaSalle, fait partie de ceux qui se sont sentis blessés. La loi 20 est la goutte qui a fait germer son militantisme. En janvier 2015, en réaction à ce projet de loi qu’elle trouve injuste, elle fonde spontanément le Regroupement des médecins omnipraticiens pour une médecine engagée (ROME). En quelques mois seulement, plus de 550 médecins de famille, spécialistes, résidents et étudiants de partout dans la province adhèrent au mouvement.

Le ROME, qu’elle préside, n’y va pas de main morte pour qualifier certains échecs du système de santé. Le gouvernement est irresponsable, manipulateur, discriminatoire, méprisant et irrespectueux, lit-on ici et là dans la déclaration des valeurs du ROME, que les adhérents sont invités à signer. Le regroupement soutient que Québec dénigre les médecins de famille, piliers du système de santé, et ne respecte pas les valeurs fondamentales de justice sociale, d’intégrité et de liberté de la personne.

Catherine Duong et les sympathisants du ROME ont pour leur part une vision décentralisatrice de l’exercice de la médecine, le contraire de ce qui se trame actuellement à Québec. « Chaque région a une saveur locale et éprouve des besoins différents, illustre-t-elle. À tel endroit, ce sont majoritairement de jeunes familles alors qu’à d’autres, les personnes âgées dominent. Pour répondre aux besoins de la population, il faut considérer ces différences dans la répartition des services. On ne peut imposer la même vision partout. » Elle propose, par exemple, que les décisions du ministère soient distillées dans des comités locaux interdisciplinaires qui répartiraient les pratiques et les services selon les besoins particuliers de chaque localité.

« À l’heure actuelle, les gestionnaires de la santé sont complètement déconnectés du terrain », soutient la fondatrice du ROME. Tout le monde en paie le prix : les médecins, les patients et les autres professionnels du milieu, dont les infirmières, chez qui elle remarque beaucoup d’épuisement professionnel. « Les patients n’ont pas les soins qu’ils devraient avoir et la loi 20 détériorera encore davantage l’accessibilité », déplore-t-elle. Il est donc temps, selon elle, d’arrêter d’attendre après les autres, de prendre les devants et de provoquer quelque chose. « On veut s’engager à améliorer l’accessibilité, on peut le faire et on fait assurément partie de la solution », déclare-t-elle, optimiste.

Donner, pour elle, est justement une valeur très importante. Arrivée au Québec à l’âge de quatre ans en pleine vague des boat people provenant du Vietnam en 1975, elle constate aujourd’hui que la survie de sa famille dépend des Québécois qui ont été ouverts et réceptifs. Elle a appris la langue française, ce qui lui a été très difficile, et les efforts qu’elle y a consacrés ont campé en elle les piliers de l’amélioration continue. De fil en aiguille, elle a décidé qu’elle voulait venir en aide aux gens et a choisi de le faire par l’entremise de la médecine. « Pour moi, c’est une vocation. Je veux redonner. » Aujourd’hui, son métier fait partie intégrante de sa vie. « J’aime ce que je fais et ce n’est pas une corvée quand je me réveille le matin. Au contraire, je suis contente d’aller voir mes patients. »

Deux principes guident sa pratique. Selon le premier, elle se centre sur les besoins des patients, autant psychologiques que physiques, qui doivent dominer. « Il faut être à l’écoute de cela », dit-elle. Ensuite, pour des raisons autant professionnelles que personnelles, elle se préoccupe du sort des personnes qui collaborent avec elle. « Parce qu’on coupe dans les services, on demande toujours davantage à nos professionnels, que ce soient les physiothérapeutes, ergothérapeutes, nutritionnistes, infirmières. Il faut être sensibilisé à cela. » Sa passion pour son métier et son souci des autres ne font pourtant pas le poids par rapport à la déception qu’elle éprouve ces temps-ci quand elle constate ce que devient la médecine. « Je crois que nous sommes en train de reculer, déplore-t-elle. L’action politique centralise actuellement les pouvoirs autour du gouvernement. On ne s’occupe plus des besoins des patients, malgré un discours qui dit le contraire. » C’est ce qui a motivé son saut dans l’action politique.

MÉDECINE FAMILIALE, PIVOT DU SYSTÈME

Malgré l’entente survenue avec la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec à propos de la loi 20, Catherine Duong maintient l’existence du ROME parce qu’elle considère que le système de santé se développe actuellement au mépris de la médecine familiale. À ses yeux, le gouvernement n’y comprend rien et l’accessibilité tant souhaitée n’adviendra pas. La première ligne souffre de sousfinancement chronique. Avec un budget qui ne grimpe que de 1,2 à 1,5 % par année alors qu’il faudrait 6 % pour la munir de ce qui lui manque, elle pense qu’on s’en va tranquillement vers la privatisation. « C’est incontournable, puisqu’on ne répond pas aux besoins de la population », croit-elle.

« Le ministre Gaétan Barrette est un spécialiste. Il ne comprend pas les besoins des omnipraticiens puisqu’il a trois techniciens qui l’aident quand il fait de la radiologie, illustre Catherine Duong. Lui, il n’a qu’à interpréter, faire son métier. Avec trois infirmières dans mon bureau, je serais aussi performante que lui. C’est ça qu’on veut : des ressources. Car à l’heure actuelle, je dois prendre le téléphone, essayer de joindre le spécialiste et le supplier de prendre mon patient atteint d’un cancer. »

Catherine Duong pense qu’une mutation vers la première ligne (CLSC, GMF, cliniques médicales) des ressources que sont les physiothérapeutes, ergothérapeutes, infirmières et autres, habituellement concentrées en deuxième ligne, pourrait faire une différence. « Le gouvernement doit essayer de refinancer la première ligne, et pourrait le faire en diminuant les budgets de la deuxième ligne », propose-t-elle, ce qui ne requiert pas d’argent frais.

LE ROME

Le médecin qui signe la déclaration des valeurs du ROME s’engage à prendre tous les moyens pour améliorer l’accessibilité des soins en proposant des solutions novatrices et durables pour le Québec. Les Québécois et tous les acteurs du système de santé seront consultés. Les signataires soutiennent des valeurs d’humanisme, de compassion, d’empathie, d’entraide, de respect de l’égalité entre hommes et femmes, d’équité, de justice sociale et d’engagement à long terme envers les patients. Les solutions qui émaneront au fil du temps devront répondre de façon satisfaisante aux besoins des patients, et non à ceux du ministre. Les besoins particuliers de chaque Québécois sont d’ailleurs placés au centre des préoccupations des adhérents au ROME.

Lors du Sommet interdisciplinaire du ROME, qui a duré deux jours en mai dernier, 35 propositions concrètes ont émané des échanges et été soumises au vote. Elles ont presque toutes rallié plus de 85 % des voix. Il est question, par exemple, d’élever le ratio de médecins de famille à 55 ou 60 %, de créer plusieurs guichets d’accès aux soins dans chacune des régions, de couvrir les frais de consultation chez un psychologue, physiothérapeute ou tout autre professionnel de la santé reconnu, d’implanter des plateformes informatiques uniformes, de laisser les établissements et cliniques de première ligne choisir les professionnels de la santé dont ils ont besoin, d’offrir un intervenant pivot aux patients atteints de maladies chroniques, de renforcer et de financer les soins à domicile pour les personnes vulnérables, d’assurer des services médicaux 7 jours sur 7 et 12 heures par jour et de revoir le mode de rémunération de façon à valoriser toutes les activités de prise en charge globale plutôt que les actes cliniques individuels.

Il est clair que le ROME, sous la direction de Catherine Duong, ne manque pas d’idées et peut compter sur une masse critique de médecins décidés à faire une différence en matière d’accessibilité. « Rome ne s’est pas faite en un jour » dit le proverbe qui, tout comme le ROME, incite à la persévérance…

Guy Sabourin est journaliste et rédacteur pour différents médias et publications.

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