Appelez-moi Roger

C’est l’heure de la promenade. Ma maîtresse est en forme. Elle pique des sprints, joue à tirer le jouet qui est dans ma gueule, se lève aux...

MACCHABÉE ET FILLE

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT 
Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-De Saurel

Illustration : Nathalie Dion

Blablabla…couché… Blabla… assis ! J’incline la tête à droite, puis à gauche. Je suis perplexe, espérant être foudroyé par un éclair de génie et deviner ce qu’elle attend de moi. Toutes ces commandes accompagnées d’un biscuit, d’un jouet, d’un sourire ou encore d’un froncement de sourcil sèment la confusion dans mon esprit somme toute plutôt binaire. Viens ! Reste ! Assis ! Beau chien ! Non ! Couché ! Je ne comprends pas ce qu’elle veut vraiment. Et que dire de mon prénom plutôt étrange pour un chien : Roger. Remarquez, avec ma nouvelle maîtresse, il fallait s’y attendre. Elle a deux chats, Bertrand et Gizèle-avec-un-z. Ils crachent et hérissent le poil à ma vue. Je désespère de leur renifler un jour le postérieur et ainsi m’en faire d’indéfectibles amis. Toutefois, eux ne l’entendent pas de cette façon. En attendant, je m’applique à flairer celui de l’homme qui répond au prénom de Chéri. Il ne semble pas apprécier.

Je ne reçois pas de gâterie lorsque je me laisse aller à cette familiarité, et encore moins quand, pris d’un accès soudain d’enthousiasme, je lui mords les pantalons et urine sur ses souliers. Je parie qu’il ne s’attendait pas du tout à partager son quotidien avec un chien, celui-là. Il refuse de m’entendre aboyer. Pourtant, lui s’arroge le droit d’être bruyant lorsqu’il s’obstine inlassablement à composer une pièce sur sa batterie. Sans compter le paquet d’enfants à qui il prodigue son savoir et qui battent le tambour martelant mes pauvres oreilles de notes aussi discordantes que tonitruantes. Je souffre sans relâche de ce tintamarre jour après jour. Si ça se trouve, avec un peu de chance et l’inattention de ma maîtresse, j’irai peut-être marquer mon territoire sur son lieu de travail. Parfois, triomphant, je me sauve avec une de ses baguettes qui se révèlent des bâtons succulents à mordiller et agréables à dissimuler un peu partout dans la maison.

fictionmédicaleIl y a un mois que j’ai élu domicile dans mon nouveau foyer. C’est le frère étudiant-vétérinaire de ma maîtresse, un jeune homme gentil et passionné qui m’a ramené chez elle. Le gentil futur vétérinaire lui a dit : — Lé ! Ça va te faire du bien ! Un bébé chien ! Regarde comme il est adorable ! La propriétaire de ses parents l’a abandonné au Refuge de la Faculté ! La Lé en question s’est agenouillée à ma hauteur, m’a caressé longuement les oreilles en me fixant droit dans les yeux, et là, ce fût le coup de foudre. Nous sommes tombés amoureux. Elle m’a baptisé sur-le-champ : — Salut Roger ! Le gentil étudiant rigolait. Sérieux, Lé ? Roger?! Ah ! ah ! Salut Rog’ ! L’air sévère, mais avec une pointe d’humour dans le regard, elle lui rétorqua : — Jérémie, tu débarques avec un chiot qui, à voir la taille de ses pattes, a le potentiel génétique de devenir un pachyderme. Je revendique donc le droit de le baptiser Roger !

J’ignorais que les éléphants se prénommaient Roger. Donc, ainsi fut-il. Je suis devenu Roger. J’ai tendance à plutôt abonder dans le sens du jeune vétérinaire : j’ai fait le plus grand bien à ma maîtresse. La première semaine de mon arrivée, chaque soir Lé pleurait en serrant sur son coeur la photo d’un jeune homme arborant une tuque et des dreads. Un mois plus tard, je n’ai plus jamais été le témoin muet et impuissant d’une telle scène. Je parierais à entendre résonner son rire lorsqu’elle joue avec moi qu’elle en a moins besoin. Les mains de Lé sentent les gants de caoutchouc, car il paraît qu’elle est docteure d’humains. Ses poches sont remplies à craquer de biscuits pour chiens et de nonosses. Je suis convaincu que Lé est en vérité un père Noël pour canidés déguisé en médecin.

Cela étant dit, ses chats ne m’apprécient guère. Ils sont jaloux. Lorsque j’aboie (un aboiement plutôt chétif et décevant, à vrai dire, et encore dépourvu d’hormones mâles), ils crachent, grondent, postillonnent et bondissent se nicher en hauteur dans un endroit inatteignable pour un bébé chien de trois mois. En un mois du régime de ma maîtresse et de son frère, j’ai pris 7 kilogrammes. Je fais maintenant dans les 14 kilogrammes. Il faut dire que je deviendrai un chien de grande taille. Mon père est un berger allemand et ma mère un bouvier bernois. On s’attend à ce qu’au meilleur de ma forme j’atteigne les 45 kilogrammes. Mais revenons à nos moutons. Là, je suis confus. Je sais que Lé a des friandises alléchantes dans les poches de son jean. Je les désire ardemment. Je saute. Nan. Ce n’est pas ce qu’elle veut. Elle déteste même ça, à la voir reculer et froncer les sourcils en m’ordonnant : « Assis, Roger ! » Bon. Je veux ces friandises. Je vais tenter le tout pour le tout et me coucher la tête sur les pattes. Ça semble faire un tabac chaque fois. On verra bien. Miraculeux ! Elle me donne des caresses et deux biscuits en souriant et me dit : « Beau Roger. Beau chien ! » Je frétille d’allégresse !

C’est l’heure de la promenade. Ma maîtresse est en forme. Elle pique des sprints, joue à tirer le jouet qui est dans ma gueule, se lève aux aurores pour que j’aille faire mes besoins, soigne des gens, s’entraîne et fait une gymnastique bizarre avec mon rival, Chéri. Ce dernier me sort les dimanches matins et est assez généreux côté friandises. Il aime moins courir que Lé. Il aimerait que je marche en laisse, mais je suis trop jeune et trop impétueux. Je crois qu’il m’en veut un peu de lui avoir mâché une bonne demi-douzaine de baguettes de batterie à quinze dollars la paire. Par ailleurs, Chéri ne se méfie pas assez des chats. Ni du potentiel de ma corde de vingt mètres de s’enrouler autour des chevilles des humains. Chéri oublie également très souvent de bien refermer la porte qui donne sur l’extérieur. Gizèle-avec-un-z en profite pour se pousser et venir me narguer en se couchant dans un endroit inaccessible, c’est-à-dire sous le patio — paradis rempli de promesses d’odeurs et de saveurs enivrantes. Ça me fout en rogne et je décolle comme une flèche pour parvenir à attraper cette vilaine. Je me fiche bien que la corde à laquelle je suis attaché soit mollement enroulée autour des chevilles de Chéri. D’ailleurs, il s’en est fallu de peu pour provoquer une vilaine chute dimanche dernier.

Ce matin, à l’instar des autres dimanches, Chéri ne se méfie pas assez de la puissance de mes grosses pattes. Gizèle avec-un-z sort comme une flèche par le minime interstice de la porte laissée entrebâillée. Arrive l’inéluctable. Chéri bascule et fait une mauvaise chute sur son bras droit. Il lâche un juron couplé à un « AWAWAWAWWW ! » alors que moi je m’affaire à dénicher Gizèle et n’accorde aucune attention aux déboires de Chéri. Lé sort sur le balcon, vêtue d’une sorte de pyjama qui dévoile ses jolies jambes. C’est drôle, lorsqu’elle dort avec « Lui » ses vêtements sont beaucoup plus légers et vaporeux que lorsqu’elle sort jouer avec moi. Les rituels de reproduction des humains demeurent à ce jour une énigme pour moi.

Lé semble inquiète. Je frétille d’impatience, je saute, lui lèche les doigts, car pour moi, qu’elle s’absente une heure ou cinq jours, ma joie de la retrouver est toujours sans égal. Je suis peiné. Elle m’accorde peu d’attention. Elle semble vraiment inquiète pour le bras de Chéri. C’est vrai qu’il forme un angle bizarre. Il gonfle aussi à vue d’oeil. Chéri est pâle. Il est incapable de se relever, est en nage. Oups. Je ne sais pas, mais je pense que j’ai fait une gaffe. Sur ces entrefaites, l’aspirant-vétérinaire arrive et esquisse une brève grimace à la vue du bras de Chéri. Il se dirige vers moi qui me suis couché sagement depuis quelque temps déjà, le museau sur mes pattes. Il me caresse les oreilles, me détache et me reprend aussitôt en laisse.

Lé ne m’accorde aucune attention. Je suis désespéré. Elle ne m’aime plus ! Le jeune vétérinaire me rassure et me décoche un clin d’oeil : — Viens mon gros bébé. Lé t’aime encore, elle est juste inquiète pour son homme ! Tu ne connais pas encore ta puissance, mon beau Rog’ ! Maintenant rassuré sur l’amour inconditionnel de ma maîtresse, je ronge un nonosse couché bien sagement dans ma cage. Je soupire en songeant que je viens de vivre encore une journée riche en rebondissements et que, pour quelque temps, je serai soulagé du tintamarre de la batterie de Chéri ! Le malheur des uns fait le bonheur des autres !

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