Gardes angoissantes

Quand un médecin croupit sous les exigences, souffre du manque d’air et frise ou atteint le burnout, il devient un loup solitaire dont les...

QUAND C’EST AU TOUR DU MÉDECIN DE SE FAIRE DU MAUVAIS SANG…

PAR GUY SABOURIN 

« Je ne connais aucun médecin qui ne trouve pas ça lourd, une garde. » -Dre Sandra Roman, médecin-conseil au PAMQ

Les médecins sont-ils aussi « capables d’en prendre » que le veut leur culture professionnelle ? Bien sûr que non. Ce sont des êtres humains qui se fatiguent comme tout le monde et qui, un jour ou l’autre, en ont ras le bol. Mais il ne faut pas le dire trop fort, pour ne pas écorcher le mythe de l’invincibilité, encore bien vigoureux dans la profession.

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Si vigoureux ce mythe, si présente la stigmatisation pour ceux qui osent s’exprimer que les médecins qui ont accepté de nous parler de leur anxiété à l’approche d’une garde à l’hôpital l’ont tous fait sous le couvert de l’anonymat, par crainte d’être pointés du doigt dans leur milieu de travail et de porter ensuite une étiquette embarrassante.

Et paradoxale, aussi, l’attitude de la profession. Quand le ministre de la Santé laisse entendre que les médecin devront travailler davantage et servir plus de patients, leurs associations montent au front et affirment que les médecins sont bien assez occupés comme ça et qu’un peu plus de travail ferait exploser la marmite. Mais quand un médecin croupit sous les exigences, souffre du manque d’air et frise ou atteint le burnout, il devient un loup solitaire dont les tourments ne doivent surtout pas venir aux oreilles des collègues…

DES GARDES ÉPROUVANTES

À son arrivée à l’hôpital le jour de la garde, après avoir fait trois semaines de clinique, l’omnipraticienne Élisabeth Martin doit prendre sous sa charge 25 patients qu’elle ne connaît ni d’Ève ni d’Adam et s’en occuper durant 7 jours et 7 nuits, avec visites quotidiennes, en plus de répondre à certaines urgences qui surviendront durant sa garde. « Avec 25 patients nouveaux à rencontrer, la première journée est vraiment stressante et épuisante, explique t-elle. Mes gardes d’une semaine sont super anxiogènes. » « Être de garde 7 jours sur 7 et 24 h sur 24 semble impossible à réaliser sur le plan humain. C’est pourtant ce qui est exigé de nombreux médecins de garde et des médecins résidents. Ils doivent tenir debout malgré la privation de sommeil », lit-on dans La détresse des médecins : un appel au changement1.

Si Élisabeth Martin pouvait se reposer la nuit, après une journée commencée à 7 h 30 le matin et qui s’étire souvent jusqu’à 21 ou 22 h, elle pourrait toujours s’en sortir. « Mais on reste sur nos gardes toute la nuit, le téléphone placé à côté de nous. On ne dort pas si bien parce qu’on redoute de se faire appeler. Nous travaillons donc fatigués, parfois épuisés, dans un contexte où les attentes à notre égard restent très élevées. On ne veut pas commettre d’erreur dont le patient ferait les frais. »

Au début, Élisabeth Martin pensait qu’elle allait aimer les gardes puisque l’expérience lui avait plu lors de sa résidence. Mais, dans la réalité, le nombre d’heures et la charge de travail sont si impressionnants qu’ils ont eu raison d’elle. Son anxiété est si élevée qu’elle doit voir un psychologue pour s’adapter. « Le travail n’est plus amusant », laisse-t-elle tomber. En plus de ne pas vouloir faire d’erreur, elle éprouve ce qui n’est pas rare chez les jeunes médecins : l’anxiété de performance.

Elle veut être efficace et compléter ses tâches dans un nombre d’heures raisonnable, ne pas trop se fier à des médecins plus vieux, ne pas demander d’aide trop souvent. « On a peur que les collègues nous jugent et se disent : cette médecin-là n’est pas à la hauteur. Il faut au contraire prouver qu’on est super bon. C’est assez indéniable qu’on évolue dans une culture de l’invincibilité. »

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Élisabeth Martin déplore qu’en plus d’une semaine complète stressante à l’hôpital par mois, elle doive mettre sa vie personnelle de côté durant tout le temps de la garde. Plus de place pour la famille, les amis et les autres activités régénératrices. Rien pour se débrancher de la médecine et penser plutôt aux petits oiseaux. Même son de cloche chez l’omnipraticienne Julie Hamel, qui fait trois ou quatre jours de garde toutes les cinq semaines environ. « Durant mes semaines de garde, qui ne sont en soi pas banales vu la lourdeur sans cesse croissante des cas, je dois laisser ma famille de côté, déplore-t-elle. Je quitte la maison à 8 heures le matin et je rentre au mieux à 20 heures si ça a été une petite journée. Je laisse tout le travail à mon conjoint et je ne vois pas mes enfants. C’est cette partie-là qui peut être anxiogène pour moi, car au travail, je me débrouille bien. »

Maude Denis, une omnipraticienne qui fait de l’obstétrique, vit également beaucoup d’anticipation négative à l’arrivée des gardes qui, dans son cas, surviennent au rythme de 24 heures par semaine. Mais certaines semaines, elle doit en faire deux, parfois trois, en fonction de la disponibilité des autres collègues. Ce qui lui fait peur, c’est la fatigue. « Parfois, c’est peu occupé, d’autres fois, ça l’est tellement qu’on ne sait pas si on pourra dormir, si on aura le temps d’aller aux toilettes ou de manger », déplore-t-elle.

Avant sa garde, l’anticipation déclenche une roulette qui se met à tourner sans fin dans son esprit et qui génère de l’insomnie. Elle craint que ses enfants la réveillent et qu’elle ne soit plus capable de se rendormir, donc de subir une mauvaise nuit juste avant qu’arrivent les 24 heures de garde au cours desquelles tout peut arriver.

Contrairement à la clinique, où elle fait des suivis et où les imprévus sont rares, l’hôpital réserve toutes sortes de surprises. « Il peut y avoir un bel événement, comme un accouchement, ou, au contraire, un accouchement qui vire à l’horreur, une femme enceinte battue par son mari, la présence de la police et de la DPJ, etc. On a très peu de temps pour se mettre au courant du dossier, être disponible pour la personne tout en gérant plusieurs cas divers en même temps. »

« J’ai de jeunes enfants, ça me prend un bon trois jours pour récupérer physiquement d’un 24 heures de garde, ajoute-t-elle. Ça a un impact réel sur mon fonctionnement à la clinique et à la maison. Je suis plus fatiguée, plus irritable, j’ai moins de patience et moins de présence auprès de ma famille. J’ai donc toujours le stress d’avoir l’impression de donner plus d’importance à mon travail qu’à ma famille, même si c’est hors de mon contrôle. » Quand les gardes s’accumulent au cours d’une même semaine, elle est toujours en mode récupération. « Ce n’est pas très attrayant », laisse-t-elle tomber.

DUR SUR LE SOMMEIL

Même dans les rangs des spécialistes, même chez des médecins expérimentés, l’anxiété qui précède une garde et nuit à la qualité de vie est une réalité.

La pratique de la gynécologue-obstétricienne Rachel Henri a atteint son rythme de croisière. Elle a vu beaucoup de cas et les surprises sont rares. « Après plus de 10 ans de pratique et 5 années de résidence, on a fait le tour des gros enjeux qui peuvent se présenter, explique-t-elle. Nous avons juste à faire ce pour quoi nous avons été formés. » Donc, pour elle, pas d’anxiété à l’égard de la pratique, pourvu qu’elle soit physiquement en forme, car son travail est exigeant. Sauf qu’à la venue d’une garde, son humeur change, la fragilité pointe son nez. « La partie que je trouve difficile, personnellement, c’est le manque de sommeil. La perturbation devient de plus en plus lourde, de même que le temps de récupération. »

Il lui faut aussi du temps pour s’y préparer. « Ce n’est pas juste d’allumer la pagette et d’y répondre. Je suis mère de famille. Je fais donc des repas avant la garde, je prépare les vêtements des enfants pour l’école et j’essaie de me reposer. Quand je suis de garde durant la semaine, c’est un temps où je ne suis disponible pour rien d’autre. Je ne suis pas sollicitée dans ma vie personnelle, que je dois mettre de côté. C’est très demandant. »

Ses pairs du même âge (la quarantaine) parlent tous d’impact négatif sur le sommeil et du manque de sommeil chronique. Ils ont beau essayer de se rendormir après un ou des appels durant la nuit, mais les cas leur trottent dans la tête. Les nuits de garde ne sont jamais comme les autres. Certains de ses collègues ne veulent plus faire de garde, essaient de les donner, de les échanger, de les négocier…

Ses gardes ne couvrent pas juste un établissement, mais deux hôpitaux, incluant des patients en première ligne. Comme sa garde en obstétrique ne lui permet pas de se déplacer vers les cas urgents dans le deuxième centre, elle doit faire venir vers elle des patients dont elle ne connaît pas l’état. « À chaque fois que ça s’est produit, ça a été très anxiogène pour moi », dit-elle.

LA FATIGUE DU MÉDECIN

« La fatigue n’est pas un signe de faiblesse ou quelque chose qui peut être supprimé par une tasse de café ou en s’éclaboussant de l’eau dans la figure. » Daniel Sokol, Maître de conférence en éthique médicale et loi au King’s College de Londres Waking up to the effects of fatigue in doctors.

La privation de sommeil, l’anticipation de moments durs durant la garde, la crainte à l’égard de l’inconnu, le manque de temps pour se ressourcer, le sentiment d’être coupé de sa famille et de ses amis, tous ces phénomènes engendrent de la fatigue. Fatigue physique, bien sûr, et parfois fatigue mentale devant la lourdeur excessive de la tâche et la crainte de faire une erreur et d’être poursuivi. Dans l’industrie et les transports, dans l’aviation, sur les chantiers, par exemple, on ne lésine pas avec la fatigue, mise en cause dans de nombreux accidents. On prend des mesures pour la juguler. On s’attaque au problème. On en tient compte pour organiser le travail.

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Mais que se passe-t-il en médecine ? La fatigue fait partie de la culture. « If you can’t stand the heat, get out of the kitchen (si vous ne pouvez tolérer la chaleur, sortez de la cuisine!); voilà ce qu’on nous apprend en médecine, illustre la médecin-conseil du PAMQ Sandra Roman. Si on a la volonté, on sera capable. Il s’agit d’un mythe persistant. Peut-être qu’à un certain âge, c’est effectivement possible. Mais physiologiquement, plus jeune qu’on pense, la capacité de récupérer d’une garde de 24 h et de faire face à un manque de sommeil diminue significativement. La qualité du sommeil diminue aussi avec l’âge. Les médecins ne sont pas différents de n’importe quel autre être humain. »

Elle ajoute que les besoins de sommeil ne se modifient pas. Une personne peut tolérer, voire s’habituer, mais son corps ne s’adapte jamais. Les médecins de garde indiquent justement que l’élément le plus difficile à tolérer, c’est la privation de sommeil, surtout chez ceux qui doivent se lever la nuit. « Vers 45, 50 ans, ça devient très difficile, indique Sandra Roman. À cet âge critique, ça peut vraiment devenir un facteur anxiogène. Les médecins anticipent leur garde, surtout quand ils ont de la difficulté à se rendormir et savent que leur journée du lendemain est chargée. Ils redoutent aussi une nouvelle réalité, soit l’alourdissement des gardes. »

Le sommeil perturbé et insuffisant des médecins de garde jumelé à une récupération insuffisante et à des horaires atypiques produit des impacts largement documentés sur l’humeur, la santé et la clinique. « Mais en médecine, on fait encore semblant d’en ignorer les conséquences, déplore Sandra Roman. Arrangez-vous, mais la médecine c’est 24/24, 7 jours sur 7. »

COMMENT SE TIRER D’AFFAIRE ?

Du travail, il y en a à revendre pour les médecins. Même la nuit. Mais les médecins ont aussi des besoins humains. Comme celui de se reposer, après une journée ou une nuit chargée. Aussi, les besoins en matière de sommeil et de récupération sont variés, tandis que les gardes sont identiques pour tous les médecins d’un même département. « On pourrait par exemple tenir compte de l’emploi du temps du médecin un lendemain de garde », indique Sandra Roman. Un lendemain de garde pourrait-il devenir jour de repos ? Les milieux de travail sont-ils ouverts ? Le casse-tête des horaires est-il vraiment insoluble ?

Sur une base personnelle, les médecins ont d’assez bonnes habitudes de vie. Ils trouvent la motivation pour s’entraîner, pour s’alimenter convenablement. « Mais le repos semble être le parent pauvre de leurs bonnes habitudes, ajoute Sandra Roman. Si le médecin trouve le moyen de le placer dans ses priorités, c’est un bon début. » Le problème, c’est que le médecin n’est pas très bon pour évaluer sa fatigue de façon objective parce qu’il tend à surévaluer ses capacités et apprend à tolérer les symptômes désagréables du manque de sommeil. « Il boit du café et entretient un pseudo-état de “non-fatigue”, indique Sandra Roman. Mais sa performance est moins bonne et il y a assurément des impacts cognitifs. »

Par exemple, après 17 heures consécutives d’éveil, la performance psychomotrice équivaut à une alcoolémie de 0,05 %. Et après 24 heures d’éveil, à une alcoolémie de 0,1 %. « Même un déficit modéré peut produire des déficits neurocomportementaux sévères chez les adultes en santé, indique Sandra Roman. Quand le manque de sommeil devient chronique, il n’est plus possible d’évaluer adéquatement ses capacités. » Il faut donc sensibiliser le médecin à cette réalité. Oui, une dose d’adrénaline permet de répondre adéquatement à une urgence. Mais une fois l’excitation passée, de retour aux tâches routinières, en position assise, la tête ensommeillée, le risque d’erreur
augmente. « Le manque de sommeil a forcément des impacts, indique Sandra Roman. Le médecin doit en être informé. » L’idée que le pilote de l’avion dans lequel on prend place ait bien dormi est rassurante, indique Daniel Sokol. Que l’anesthésiste ou le chirurgien en aient fait autant relèverait pourtant de la même prudence élémentaire…

RÉFÉRENCE

  1.  Maranda, M.F., M.-A. Gilbert, L. Saint-Arnaud, M. Vézina, La détresse des médecins : un appel au changement. Presse de l’Université Laval, 2006,156 pages.
sabouringuy@gmail.com

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