La côte des braves

J’étais, au fond, habitée, hantée comme une personne veut monter l’Everest, par l’idée de me rendre au bout, mais en me répétant que...

RÉCIT DE VOYAGE

PAR MARIE-SOPHIE L’HEUREUX
Texte et photos : Marie-Sophie L’Heureux

Il est de ces voyages qu’on ne s’imaginait jamais faire dans la vie. Des voyages dont on n’osait même pas rêver en images. J’ai toujours rêvé de partir. Plus jeune, j’ai même souvent voulu quitter la maison. Partir. Ailleurs. Partout. Tout le temps. Toujours eu soif d’aventure. De liberté, surtout. D’aucuns diraient de fuite. Pourtant, j’ai aussi rêvé du grand voyage de la carrière médicale et celui de la routine de la simple et stable vie de famille. Or, c’est un tout autre voyage de la vie qui s’est jusqu’ici imposé à moi… non sans joie finalement.

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Ma vie telle qu’elle est à ce jour a eu son lot de voyages, au propre comme au figuré. Nul besoin d’aller bien loin pour faire de grands périples, me suis-je souvent rappelé pour contenir mes envies d’ailleurs. Parfois, c’est au coeur même de son chez-soi que les plus grands voyages se réalisent. Pourtant, j’ai eu de la chance.

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Depuis la mi-vingtaine, j’ai eu le privilège, et souvent l’audace (synonyme : naïve inconscience de ma jeunesse), de partir à l’étranger dans des pays où je ne soupçonnais jamais mettre un jour les pieds.

De la même manière, je n’imaginais jamais un jour enfourcher un vélo de route. Cela fait déjà cinq ans que j’ai donné mon premier vrai coup de pédale, pour de drôles de raisons, sur ce bon vieux Giant bleu ciel monté en Sora. Reste que je me suis lancée. Ça m’a pris du temps à dépasser l’inconfort de la souffrance en montée, et c’est encore difficile aujourd’hui, mais les descentes et les panoramas, à la longue, valent tellement les efforts consentis qu’on en redemande toujours plus. Et c’est surtout que le vélo me ramène toujours à ce que je chéris le plus.

C’est donc ce parcours qui m’a amenée à participer au magnifique voyage en Espagne,sur la Costa Brava, organisé chaque année en septembre par Vélo Québec Voyages. Un périple qu’il faut qualifier d’inoubliable, car il l’est. Si inoubliable, même, que j’éprouve un peu de difficulté à relater mon expérience ici. Je sais que lorsque ce texte sera terminé et entre vos mains, ce voyage le sera également… pour de bon.

ME VOY EN ESPAÑA*

1-costabrava-lheureux-f6Jamais je ne me suis autant préparée physiquement pour un voyage. Horaire d’entraînement réglé au quart de tour. Horaire que j’ai suivi à la lettre de juin à septembre. Cela explique peut-être pourquoi je suis arrivée très fatiguée en voyage et que j’y ai été en retard partout et presque tout le temps. Comme si ma tête et mon corps voulaient malgré tout décrocher de cet agenda de fou que je m’étais imposé tout l’été précédent et qu’ils refusaient en bloc de me faire suivre une seule case horaire de plus en voyage. Et pourtant, il fallait bien les rouler pour se rendre d’une ville à l’autre, ces sublimes kilomètres… Par chance, Vélo Québec Voyages avait pensé à concevoir un itinéraire aux options multiples, ce qui permettait tant aux sportifs de niveau intermédiaire que ceux de niveau aguerri d’y trouver leur compte. Heureusement, car mes objectifs initiaux ont vite été confrontés à la réalité de mon immense fatigue latente…
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C’est donc à 1-costabrava-lheureux-f4la fois déjà épuisée mais emballée que j’ai posé le pied en sol barcelonais à la mi-septembre, avec ma fidèle monture, toute démontée dans sa boîte Thule, et une vingtaine de joyeux autres compagnons de voyage. En chambre, j’ai été jumelée à un extraordinaire bout de femme de 24 ans, Marjolaine, une soie et une grande dame en devenir. Si ce n’avait été de sa présence, ce voyage, tant sur la route qu’à l’hôtel ou au restaurant, n’aurait pas eu la même couleur, ni la même saveur. Gentille, intelligente, pétillante et avide de découvrir le monde, cette jeune professeure de français pleine de promesses à vélo a mis non seulement de la jeunesse dans ce voyage, mais elle a fait toute la différence dans le mien, je dois dire. On se complétait à merveille. En voyage, que ce soit à deux ou à plusieurs, je le réalise, c’est toujours ce qu’il y a de plus important.

*Je m’en vais en Espagne.

 

UN VOYAGE EN VÉLO PAS COMME LES AUTRES

Ce n’était pas la première fois que je partais en voyage avec Vélo Québec. Après 1-costabrava-lheureux-f30avoir parcouru la Provence en leur compagnie, mes attentes étaient élevées pour la Costa Brava. Je n’ai pas été déçue. Mieux, j’ai adoré cette formule nous permettant de rester plus d’une journée dans certaines villes, nous laissant ainsi de temps en temps le loisir de flâner dans les différentes villes-étapes du périple et de profiter des magnifiques hôtels dans lesquels nous logions. La température était douce et tiède, jamais suffocante, le vent n’était que rarement de la partie et le ciel, d’un bleu lumineux, se reflétait noblement dans l’exquis turquoise de la Méditerranée (où nous nous sommes baignées, Marjolaine et moi, vêtues de nos costumes de vélo, après une première randonnée de 94 km…). Il faut aussi admettre que la gastronomie 1-costabrava-lheureux-f27locale et les vins espagnols ont à eux seuls de quoi nous faire vénérer cette destinationvacances, qui était d’ailleurs assez tranquille à cette période de l’année. Rien pour nous déplaire. La chaussée en Catalogne est, de plus, parfaitement lisse et agréable pour la pratique du cyclisme, bien qu’un peu étroite par moments. Cela n’empêche toutefois en rien de nombreux cyclistes de tous âges (même passé 70 ans !), professionnels et amateurs, de s’élancer avec talent et panache sur les innombrables lacets catalans. C’est que les panoramas, avec leurs vues sur la mer, leurs vallées dorées, leurs petits villages fortifiés, leurs odoriférants pins ronds ou leurs généreux oliviers et figuiers de bord de route, y sont aussi époustouflants que les côtes y sont essoufflantes…

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UN DÉFI IMPRÉVU

1-costabrava-lheureux-f8D’ailleurs, parlant de côtes essoufflantes, le parcours du voyage sur la Costa Brava en est truffé. La préparation physique est donc vraiment de mise pour un tel voyage (on remercie Monsieur L’Entraîneur…). Que ce soit sur la côte même ou dans les terres, un peu plus en retrait, les Pyrénées sont tout près et les quadriceps s’en ressentent souvent.Rarement a-t-on complété une journée de moins de 1000 mètres d’ascension au cours de ces 12 jours. Que ce soit l’arrivée à Bégur, la montée vers le monastère San Pere de Rodes, ou encore, le parcours entre Collioures et Cadaquès, il y a amplement de quoi mettre à l’épreuve la puissance de ses « jambons ». Toutefois, la pire, la plus infâme côte de toutes, fut indéniablement pour moi celle du Vallter 2000. La pancarte Vallter 2000 se trouve au sommet d’une station de ski située bien en hauteur dans la vallée du Ter, dans les Pyrénées, et son point le plus élevé à vélo, se trouve à 2153 mètres d’altitude. La montée fait environ 24 kilomètres de long et devient très coriace à partir du onzième kilomètre, atteignant parfois des pentes de presque 24 % de grade ! Bonjour, visage cramoisi !

1-costabrava-lheureux-f21Le hic, c’est que je n’avais pas vraiment prévu m’attaquer à ce défi très technique, et que j’avais déjà 32 km et environ 1000 mètres d’ascension dans le corps. Mais comme d’autres braves avaient décidé de s’y mesurer et en étaient revenus indemnes, j’ai lancé à ma partenaire de route, qui avait alors décidé, un peu éreintée, de rebrousser chemin, que je ne ferais que « quelques kilomètres de plus » et que, moi aussi, je rebrousserais chemin vers l’hôtel, non loin derrière elle… Ce que je ne fis pourtant pas. Non, au lieu de cela, je me suis entêtée à avancer toujours d’un kilomètre de plus, puis d’un autre. Et puis d’un autre. Ensuite, je me suis mise à mieux regarder mon Garmin et me disais que dès que j’atteindrais un chiffre rond en nombre de mètres d’ascension, je redescendrais. Pourtant, je poursuivais ma 1-costabrava-lheureux-f7montée… J’étais, au fond, habitée, hantée comme une personne veut monter l’Everest, par l’idée de me rendre au bout… mais en me répétant : « Bien sûr que non, je n’irai pas au bout, je ne suis pas capable de faire ça, voyons ! Ce serait inconscient vu ma condition physique ! » Un peu lassée de ces efforts de insensés, mais toujours incapable de renoncer, j’ai décidé d’écouter un peu de musique d’une oreille. Chaque fois que je voulais rebrousser chemin, je me disais : « Bah ! Je vais au moins attendre que cette chanson-ci soit terminée, puis là, là-là, ensuite, LÀ, je vais VRAIMENT redescendre… », jusqu’à ce que j’arrive finalement au sommet après des heures de montées, dans le vent, le froid et… l’extrême solitude.

Pas un chat. Sauf des militaires veillant en silence sur leur base. Après le sentiment d’exaltation incroyable m’ayant habitée pendant cinq longues minutes malgré le froid et après avoir englouti deux barres d’énergie, je me suis mise à avoir peur. Le soleil s’était couché derrière les montagnes et il ne faisait plus très clair (oui, c’est ce qui arrive quand on se décide sur le tard de s’attaquer avec témérité à des défis de la sorte…). La chaussée menant au Vallter 2000 était cahoteuse. J’étais, de plus, frigorifiée et très mal vêtue pour redescendre ces 24 kilomètres d’un trait à 70 km/h. Mais je n’avais pas vraiment le choix. J’ai tout de même eu le réflexe d’appeler la guide de Vélo Québec afin qu’elle vienne me cueillir au pied de la montagne. J’avais bien trop peur de mon état à la fin de la descente…

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Je me suis donc mise à descendre. Et à descendre. Et à descendre. À une vitesse folle. Les doigts comme des glaçons, les lèvres de plus en plus bleutées, les frissons me parcourant l’échine, les dents qui claquent. Oups ! Un renard… Oh 1-costabrava-lheureux-f26! Un… chevreuil ?! Les animaux sortaient, et donc la nuit tombait. Je maudissais intérieurement ma témérité et ma spontanéité, car je savais alors, réalisant la distance que la guide je la mettrais en retard dans ses activités et que je retarderais le souper prévu au restaurant Les Cols, à Olot, avec Marjolaine. Cependant, une fois rentrée saine et sauve à l’hôtel Riu et après avoir enfin retrouvé mes esprits, mes couleurs et ma colocataire de route et de roue (qui était partie souper avec d’autres personnes du groupe, fort heureusement…), je ne pus réprimer un immense sentiment de fierté et de satisfaction d’être parvenue à avaler cette grosse montagne, malgré mon manque de talent évident en montée et, surtout, malgré mon flagrant manque de planification et de jugement sur ce coup. Je n’ai donc pas pu terminer cette journée en goûtant aux 12 services du restaurant Les Cols, mais ça me convenait très bien ainsi : j’avais été tant et si bien servie en matière de cols au cours des dernières heures que ma journée avait davantage l’apparence des 12 travaux d’Astérix ! J’ai donc plutôt dévalisé le minibar de notre chambre : toutes les chips et toutes les olives y sont passées, ainsi que deux bières.

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Il ne restait plus rien. Je me suis ensuite commandé une pizza avec la guide (qui, oui, m’avait pardonné mon incartade de cycliste inconsciente) et j’ai terminé cette soirée-là en riant, encore émue, d’avoir réussi à me dépasser comme jamais auparavant dans ma vie. Les mots « Costa Brava » ont beau se reporter selon Wikipédia à la « côte démontée » en raison de son littoral rocheux et morcelé, pour moi, la Costa Brava, c’est la côte des braves qui osent s’attaquer à tous ses lacets et à tous ses sommets.

LA NOSTALGIE DU RÊVE

costabravaJe n’ai pas assez de mots et d’espace pour tout raconter ce que j’ai adoré de ce voyage. Pas assez de vocables pour décrire les émotions que j’y ai vécues pendant deux longues semaines. Pas assez de mots non plus pour décrire la fatigue toute bienheureuse avec laquelle je suis revenue. Le mois d’octobre, qui a suivi, a été plutôt tranquille…

J’ai vécu des coups de coeur mémorables chaque jour de ce voyage. La baignade en maillot de vélo à Argèles-sur Mer, en France. La traversée de la frontière franco-espagnole à vélo, entre Cerbère et Portbou. Ce petit bar et cette ordinaire mais rafraîchissante canette de Coke après la costaude montée de la route qui mène au majestueux monastère San Pere de Rodes. Les sandwichs de bord de route que Marjolaine et moi traînions avec nous et savourions, après des heures de pédalage, comme si c’était la meilleure chose que nous avions mangée de toute notre vie. Les figues sur la route, fraîchement cueillies de l’arbre, les olives farcies d’anchois et les clémentines fraîches du marché public de Figueres ou de Girona. La délicieuse escalivada inattendue à Cadaquès et la maison de Salvador Dali.

Ce gaspacho frais et typiquement catalan dégusté près d’une chute, dans un restaurant au milieu de nulle part, près des Escaules. Ce lent après-midi à parcourir la grande muraille de Girona et à boire des yeux le coucher du
soleil sur la chaîne montagneuse. Madremanya, ce village fortifié où je coulerais volontiers des jours tranquilles quand je serai « vieille ». Ces pancartes de campagne électorale des Catalans et leur désir omniprésent de se faire un pays au lendemain des élections régionales du 27 septembre dernier. Le magnifique hôtel Parador de Aiguablava et cette rencontre inusitée sur sa terrasse avec ce charmant Philippe Wacker, médecin suisse et nouvel ami intemporel avec qui j’ai désormais en commun le goût du panaché. Les lacets magiques et interminables sur la route entre Bégur et Tossa de Mar. La Sagrada Familia de Barcelone et cette journée entière de flotte à parcourir la ville en autobus touristique à deux étages, à la recherche des inoubliables tapas du Xaloc ou encore, du churro au dulce de leche tant espéré.

véloquébecEnfin, ces 5 à 7 festifs et joyeux signés Vélo Québec et ces excellents repas de groupe au Neptune de Collioures, ou encore, à la Quinta Justa, à Olot, emmitouflée dans le doux cocon des rires, sourires et exclamations de joie de Marie-Andrée, de France, Claude, Hélène (et ses plus de 10 000 kilomètres annuels), Donald, Monique, René, Martine, Nicole, Arnaud, Carole, Pierre, Brian, Louise et de tous ces autres ferrés cyclistes amoureux de beaux paysages, de dépassement de soi et de bonne chère. Merci, chers amis !

Mon voyage et mon récit se terminent ici. C’est ainsi : tout comme mon ascension du Vallter 2000, toute bonne chose a, heureusement, une fin. Le sommet tant attendu de la montée finit toujours par céder sa place à une folle descente vers mille et un autres rêves, qu’ils soient sur deux roues ou non… Puissiez-vous rêver avec témérité comme j’ai eu le privilège de le faire et puissiez-vous élancer, vous aussi, un jour, dans les immenses bras de la divine Costa Brava…

Tous les frais de ce voyage à l’exception de certaines dépenses ont été payés par Vélo Québec Voyages. Nous remercions tout son personnel, particulièrement la guide Marie-André Fortin.

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également critique gastronomique et journaliste pigiste pour d'autres médias.

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