Le lavage de linge sale

Les médecins, omnipraticiens comme spécialistes, les journalistes et les commentateurs devraient prendre le temps de comprendre ce...

PAR MARIE-SOPHIE L’HEUREUX, RÉDACTRICE EN CHEF 

1-MarieSophie_Cre╠üditRogerProulx_CoulJ’ai suivi avec beaucoup d’attention l’enflure médiatique autour du rapport de la vérificatrice générale du Québec au sujet des salaires des médecins. J’ai lu, écouté, relu et réécouté presque tout ce qui a été rapporté par les journalistes, les fédérations médicales et autres syndicats, mais aussi ce qui a été rapporté par les médecins et les non-médecins dans les journaux et sur les médias sociaux. J’ai observé toute cette indignation qui débordait de partout, tous les jours. Je n’ai pas réussi à trancher.
Qui a « le plus raison » ? Aucune idée.

Ce n’est pas tant le phénomène des salaires lui-même qui me dépasse ; c’est surtout cette cacophonie ambiante et ce bashing tonitruant, qu’il soit exécuté de manière politiquement correcte ou non, et qu’il soit exprimé par les médecins, les journalistes, les citoyens ou les syndicats de non-médecins… C’est à se demander si on cherche davantage à rafler la palme de la critique la plus virulente qu’à trouver et à régler ce qui pose vraiment problème.

C’est cet empressement, que dis-je, cette précipitation à savoir qui a raison et qui est dans le tort qui me sidère. Ces critiques branchées sur le 220 volts, qui semblent parfois provenir davantage de la contestation ou de la défensive que d’une réelle pensée critique pesée, soupesée, vérifiée et avec une réelle volonté d’objectivité, sont irritantes. À croire que plus personne ne réfléchit dans le calme et le recul. Non seulement j’ai le sentiment qu’on ne sait plus gérer, choisir et prioriser l’information, mais je constate qu’on ne prend plus le temps de bien se renseigner ni de bien s’informer et, donc, de bien comprendre la réalité des uns et des autres. Tout déboule en accéléré avec la vitesse des plateformes existantes. Tout le monde vomit son opinion et crie à l’indécence ou à l’injustice alors qu’on a à peine eu le temps de comprendre ce que la vérificatrice générale a réellement avancé. Combien ont vraiment pris le temps et la peine de lire ledit rapport ?

Le manque de temps, le manque d’empathie et la vitesse à laquelle on souhaite transmettre une information amènent les gens, et j’inclus ici journalistes et les médecins, à moins bien se comprendre, à moins bien s’écouter mutuellement et à tirer beaucoup trop de conclusions hâtives. C’en est désolant.

Les journalistes se préoccupent du bien et de l’intérêt public au sens plus général du terme. Pas besoin de tirer à boulets rouges sur eux ou sur les chroniqueurs qui essaient de bien faire leur travail avec les ressources qui leur sont allouées, eux aussi. Il faut garder en tête qu’ils ne sont pas sur ligne de front et ne vivent jamais la réalité de ceux qui travaillent auprès des patients. Ils ne vivent pas les luttes inter et intraprofessionnelles, non plus. Les plus consciencieux d’entre eux ne se contenteront pas de passer d’une chronique d’humeur à une autre. Ils iront au fond des choses et on pourra éventuellement leur en être reconnaissants. Toutefois, ce n’est pas parce que certains émettent des opinions, mais qu’ils ne font pas partie du monde de la santé qu’ils ne comprennent rien à rien pour autant. Parfois, le simple gros bon sens et l’analyse externe d’une situation arrivent à soulever plus de justesse que ceux qui connaissent une situation sous tous ses angles depuis de trop nombreuses années. Question de distance. On comprend les journalistes de remettre en question les salaires des médecins en cette ère de restrictions budgétaires, de coupes budgétaires dans les écoles et autres services publics d’importance. Poser des questions et en rendre les réponses intelligibles est leur devoir. Tirer des conclusions ne leur appartient pas vraiment par contre.

Je comprends aussi que les mécanismes ayant servi à attribuer aux médecins les salaires qu’ils ont obtenus au fil des ans soient défendus par plusieurs d’entre eux. Chaque médecin a fait de longues études, a fait de nombreux sacrifices, en fait encore énormément, travaille à faire l’impossible pour accommoder ses patients, le gouvernement et sa propre famille simultanément. Il y laisse parfois une partie ou toute sa santé et il ne veut pas être qualifié de voleur de fonds publics. Il mérite un salaire juste, à la hauteur de ses sacrifices. Sauf qu’à trop regarder l’arbre, on ne voit parfois plus la forêt. D’autres, aussi, sont en train de faire des sacrifices en ce moment.

Et comme ces derniers ne sont pas payés à l’acte et qu’ils n’ont pas le droit à l’incorporation, par exemple, il est tentant pour tout le monde de comparer des pommes avec des oranges. J’encourage les médecins à expliquer, dire, raconter leur réalité. Comme les Médecins québécois pour le régime public (MQRP) le soulignent toutefois, la profession est peut-être mûre pour réviser ses priorités et, par conséquent, sa façon d’être payée. C’est un exercice essentiel. La guerre qui se profile de plus en plus nettement à l’horizon n’en sera pas une d’argent, mais d’opinion publique. Quel scénario est le plus déprimant pour vous en vous levant le matin ? Avoir un peu moins d’argent dans vos poches ou avoir l’opinion publique contre vous ? C’est votre choix.

Les médecins, omnipraticiens comme spécialistes, les journalistes et les commentateurs devraient prendre le temps de comprendre ce qui se passe vraiment dans la talle des uns et des autres. Sinon, chacun ne fera que continuer à laver son linge sale en public et à protéger sa chasse gardée. Et ça, ça nous condamnera comme société à vivre éternellement dans la maison des fous. Nous sommes tous capables de faire mieux que ça pour nous comprendre. C’est devenu plus que nécessaire.

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L’Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à Radio-Canada, critique gastronomique au Guide restos Voir et pigiste pour d’autres médias.

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