Brunch hypnotique

« Il y a un dicton qui dit que le ridicule ne tue pas. J’ajouterais : il faudrait que le ridicule tue parfois, car quand Chéri se réveillera, je souhaite...»

MACCHABÉE & FILLE

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT, MD

Illustration : Sophie Casson

Slurppp. Slurrpp. L’homme face à moi aspire sa soupe bruyamment. Il suspend sa cuillère, le liquide brûlant menace d’éclabousser sa chemise immaculée et il s’enquiert :

— Vous pensez quoi de l’avenir de la médecine familiale ? Sluuuurp. Sluuuurp.

Misère. Ce que cet homme est ennuyeux ! Laissez-moi vous mettre en contexte. J’accompagne Chéri à un brunch familial organisé pour ses tantes nonagénaires. Ses cousins et cousines y sont également. Je ne connais pratiquement personne. On m’a placée en face du conjoint d’une cousine plutôt bourgeoise, un médecin à la retraite. On espérait peut-être que l’on se découvrirait des atomes crochus. Eh bien ! Je vais en décevoir plusieurs.… Profitant du fait que la vessie de l’ex-médecin réclamait un soulagement immédiat, je me suis éclipsée avec allégresse vers le hall d’entrée de l’hôtel où se tient l’évènement. ENFIN ! LIIIIBRE !

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Du haut des escaliers, je jette un oeil exaspéré à Chéri afin de lui signifier que ma patience — loin d’être un de mes meilleurs attributs — avait atteint sa limite. Hélas, ce cri du coeur silencieux produit sur lui l’effet contraire. Il pontife de plus belle et fait du charme à ses aïeules vantant tantôt la variété des activités — comme si un bazar ou un bingo avaient leur je-ne-sais-quoi d’original — , tantôt celle de la gastronomie en CHSLD. C’est incroyable ! En 42 ans d’existence, je n’ai pas souvenir d’avoir participé à un évènement aussi monotone. Sans tomber dans le pessimisme à outrance, je peux affirmer que je devrai prendre mon mal en patience. Chéri me décoche un regard courroucé. Je lui gâche son plaisir gériatrique, c’est évident. Dans 35 ans, il sera comme un poisson dans l’eau au centre d’accueil ! Il sera sans nul doute élu trésorier des soirées bingo ou des tournois-bénéfice de pétanque. Cet homme est étrange : il exulte dans ces évènements intergénérationnels. Faire le pied de grue à attendre que Chéri se fatigue de socialiser avec ses trisaïeules revient à suivre le cours d’un de mes anciens profs d’université : ça risque fort bien de s’éterniser. J’ignore encore quelles sombres motivations psychiques sont à l’origine de ma décision de participer à une telle aventure. Toutefois, quelles qu’elles aient été, je m’en mords les doigts jusqu’aux coudes.

ll faut néanmoins admettre que l’attrait d’une petite escapade d’amoureux dans les Laurentides, la veille, me séduisait. Je songeais naïvement que l’agrément du samedi compenserait largement l’ennui du brunch du lendemain. J’ai péché là par un regrettable excès de confiance. Aucune soirée, même si elle avait été passée avec Matt Damon en personne, ne peut valoir mon désoeuvrement actuel. Me voilà donc dans le hall d’entrée à me féliciter d’avoir emporté ma tablette où s’y côtoient au moins trois romans, ma boîte de courriels, Facebook et ma messagerie texte ; bref j’ai matière à me distraire pendant une heure ou deux. Mon regard est attiré par un des clients au comptoir qui me sourit en réglant sa note de départ. Ses traits me sont familiers, mais ma mémoire se dérobe. Il m’adresse un signe de tête. Je lui souris distraitement, peinant à lui trouver une place dans mes souvenirs. Il règle sa note et s’avance vers moi. La cinquantaine vigoureuse, il a un visage ouvert, des yeux verts intelligents et une solide silhouette où se marie la souplesse de l’athlète à la solidité de l’agriculteur. D’un air affable, il me dit :

— Bonjour Wendy ! Vous allez bien ? La rougeur me monte aux joues, me figeant de stupeur. « Wendy » ?

— Heu… Bonjour ! On se connaît ? Il sourit de plus belle et acquiesce.

— Oui, oui. Il y a quelques mois, vous êtes intervenue à un de mes spectacles !

Merde. En un éclair, je le reconnais : c’est Bryan le célèbre hypnotiseur ! Le fard s’accentue sur mes joues alors que je me souviens. Après la mort de mon cousin et la fracture au bras de Chéri, j’ai jugé que nous avions besoin de distraction. Je me suis donc procuré des billets pour assister au spectacle de Bryan le célèbre hypnotiseur. Chéri était ravi. Il espérait que le processus fonctionne sur lui afin qu’il s’évade dans les contrées lointaines de l’imaginaire, là où il n’y a pas de vilain petit chien qui le fait trébucher, d’amoureuse boudant les réunions de famille ou d’appareils auditifs défectueux. Il me déclara, et je le cite : « J’espère faire un beau voyage au pays de l’Imaginaire ! » Il ne savait pas si bien dire ! Les lumières se tamisent et le spectacle commence. La voix de Bryan se fait envoûtante :

— Vous allez vous détendre et vous concentrer sur ma voix. Vos doigts sont collés, et de plus en plus collés : vous ne pouvez plus les libérer.

Les trois quarts de l’audience ouvrent les yeux et peuvent libérer leurs doigts sans problèmes. Je fais partie de cette majorité. Reste un 25 % qui demeure les mains jointes. — Vous pouvez maintenant vous libérer ! Une quinzaine de personnes ne peuvent toujours pas se délier les mains. Magnanime, Bryan sourit et dit :

— Vous me ferez d’excellents sujets !

Je me retourne pour partager mes impressions avec Chéri. Or, tétanisée et ébahie, je constate que Chéri fait partie des 15 excellents sujets ! L’artiste invite les cobayes sur la scène. Chéri, les mains toujours jointes, s’y précipite. Eh bien ! Cet homme ne finira jamais de m’étonner ! L’hypnotiseur plonge dans un profond sommeil une femme enceinte, en transforme ne autre en kangourou et lui lance de temps à autre des arachides imaginaires. Il fait accoucher un homme d’un bébé noir en plastique qui a été « conçu » par une poignée de main entre deux hommes blancs hétérosexuels. Satisfait de son oeuvre, Bryan se concentre alors sur mon compagnon de vie. Il lui demande :

— Et vous, Monsieur, où aimeriez-vous être ?

D’une voix forte et sans équivoque, Chéri — qui est toujours incapable de se décoller les doigts — s’écrie devant 750 personnes :

— Je veux être Peter Pan et m’envoler au pays Imaginaire ! Sans plus attendre, Bryan exécute le souhait de son hôte :

— Monsieur, vous allez vous concentrer sur ma voix. À trois vous vous appellerez Peter Pan et vous serez au Pays Imaginaire. Un, deux, trois ! Vous êtes maintenant Peter Pan au Pays Imaginaire.

Bouche bée, j’assiste, perplexe, à la transformation de l’homme de ma vie. Il se met à sautiller de côté, sa cravate battant l’air allègrement devant lui. Bryan lui demande :

— Peter, où êtes-vous ?

— Bien, au Pays Imaginaire, voyons ! Son timbre de voix est juvénile et plutôt exalté. Bryan s’enquiert :

— Et que voyez-vous, Peter ?

— Des pirates ! Il y en a un avec un crochet, et il ne m’aime pas ! Il y a aussi un petit garçon en robe de nuit coiffé d’un chapeau melon ! Un bébé en pyjama ! Et un gros Saint-Bernard ! C’que ça bave ces chiens-là ! Il ressemble à Rog !

« Rog », c’est mon chien Roger. Un placide mastodonte de 50 kg. Bryan poursuit l’exercice :

— Et Wendy, Peter ? Wendy est là ? Chéri arbore alors une moue dubitative :

— Non…

Tenace, Bryan s’exclame :

— Tout de même Peter, elle est sans doute là !

Chéri écarquille les yeux cherchant en vain une jeune adolescente en robe de nuit parmi les spectateurs.

— Non…

Peter scrute la foule hilare pendant que les projecteurs balaient la salle de gauche à droite, de droite à gauche, et de haut en bas. J’ai beau rentrer la tête dans les épaules et vouloir disparaître, ma chevelure rousse flamboyante ne passe pas inaperçue. Chéri, même au Pays Imaginaire, m’a repérée. Il saute sur place en me pointant :

— Wendy ! Tu es là, je le savais !

Je lui renvoie un pâle sourire doublé d’un petit signe de la main. L’assistance siffle et crie. Bryan s’adresse à Peter-Chéri :

— Peter, voulez-vous que Wendy vienne nous rejoindre ?

— OUI ! OUI !

Il saute encore sur place, sa cravate battant la mesure à chaque saut. Je me console en pensant qu’au moins il s’est dessoudé les doigts. Il y a un dicton qui dit que le ridicule ne tue pas. J’ajouterais : il faudrait que le ridicule tue parfois, car quand Chéri se réveillera, je souhaite de tout coeur qu’il ait tout oublié. Sinon sa fierté sera piétinée jusqu’à la fin des temps. Il deviendra agoraphobe, se terrera à la maison sous des couvertures en aluminium afin de chasser les ondes électromagnétiques et ne sortira qu’au crépuscule. Je dois absolument le sauver. C’est mon homme après tout ! Et un homme à la fierté blessée, c’est une catastrophe lorsqu’il se retrouve au lit ! Je dois réfléchir et vite. Mon esprit soudain traversé par une idée de génie, j’ébauche une stratégie. Mon frère Jérémie a suivi une petite formation en hypnose lorsqu’il est sorti avec une jeune femme répondant au prénom de  Lune qui se proclamait médium. Il a partagéavec moi quelques rudiments de cet art. Le coeur battant la chamade je me lève et me dirige vers la scène sous un tonnerre d’applaudissements. Chéri vit pleinement son rêve éveillé :

— Wendy !

Je le regarde bien en face et lui déclare, devant un Bryan médusé :

— Chéri ! Écoute ma voix, rien que ma voix, et concentre-toi ! Je vais compter jusqu’à trois et à trois, tu vas te réveiller, tu seras Chéri et tu seras très heureux de voir ta blonde, Léa ! Tu auras tout oublié de ta séance d’hypnose. Un, deux, trois ! Et le miracle fut.

Devant une foule en délire, Chéri redevient lui-même et, hagard, me questionne.

— Lé ! qu’est-ce que tu fais là ?

— Hum, tu voulais que le processus fonctionne sur toi, mais disons que j’ai interrompu ledit processus avant qu’il ne soit trop tard! Bryan rigole et me tend la main, admiratif :

— Bravo ! Applaudissez chaleureusement Léa ! Et Chéri !

Sous les applaudissements, les sifflets et les cris, Chéri et moi nous dirigeons vers notre place. Chéri me chuchote :

— Merci, my love! Si on allait à la maison ? J’aimerais bien que tu m’hypnotises à nouveau sous les couvertures. Je pousse un soupir de soulagement. Derrière chaque fierté masculine préservée se cache souvent une femme courageuse!

A propos de Josée Boissonneault

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Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel

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