Entre deux sommets

« Je réalise comment la vie d’un diabétique de type 1 en est une qui exige rigueur et discipline : l’écart est vite sanctionné. Julie, qui est une... »

RÉCIT DE VOYAGE : PÉROU

PAR CLAUDE GARCEAU, MD
Spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval.

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Qu’est-ce qui m’attire tant dans la haute montagne ? », me demandai-je souvent. J’ai été ébloui lors d’une expédition au Népal. Je n’avais pas encore 30 ans et mes cheveux étaient tout roux. Puis, ce fut l’ivresse du sommet au Kilimandjaro. Mais par la suite, je n’ai jamais su retrouver cette extase que ce soit au Mont Blanc puis, plus tard, au Cotopaxi. Mais qui ne voudrait pas revivre une dernière fois ses premières émotions amoureuses ?

 

Mes cheveux sont presque tout blancs maintenant, mais il reste encore çà et là de petits reflets dorés ; au fond, je ne suis pas encore que souvenir ! Depuis trois ans, mes bottes à crampons et mes piolets me narguent, bien en vue chez moi, espérant un départ rapide qui ne vient jamais. Puis, lors d’une soirée arrosée, j’ai reçu une proposition habile et sournoise : « Voudrais-tu accompagner une équipe de diabétiques dans les sommets du Pérou ? Pas un, mais deux sommets de 6 000 mètres ? Et en passant, ce sont des diabétiques de type 1 avec des pompes à insuline. » Rien de moins. La sagesse avinée m’a fait dire oui sans hésiter. Un grand cri du coeur. Le lendemain, en me réveillant, j’ai hésité, j’ai douté, mais je ne pouvais plus reculer.

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À 58 ans, ma forme a déjà connu mieux. Notre première sortie préparatoire au mont Sainte-Anne ne sera guère rassurante. Bien sûr, j’ai fanfaronné, dépassant les autres et finissant le parcours au petit trot. Le lendemain, je ne serai qu’un petit canard tout endolori que ne cherche qu’à dormir. Le diagnostic est facile et le remède aussi : fini le vino, vive le dodo ! Escaliers du Cap-Blanc, trois fois par semaine : 320 marches, dix fois. Au menu, des jours maigres. Deux heures de vélo par jour. Six mois. Six longs mois. Je tiens le coup. Je suis enfin prêt. Avant le reste de l’équipe, j’atterris à Cuzco pour m’acclimater. Je marche dans les collines, je grimpe jusqu’à la forteresse de Sacsayhuamán, qui surplombe la vieille ville à 4 200 mètres. Des blocs de granit de plusieurs tonnes, imbriqués les uns dans les autres, sans mortier. Des champs de paille en cet hiver austral ; il fait frais, il fait bon, le
ciel est azur et je redescends tout ragaillardi de cette première expérience d’acclimatation. Grimpez haut, dormez bas. La règle d’or. Je m’en retourne à mon campement de base, un palais du XVe siècle. Le clapotis de la fontaine, les fragrances d’un jardin de roses, un lit à baldaquin. Santa Elena, la patronne de Cuzco, trône au-dessus de mon alcôve, elle veille sur mon sommeil. Au matin, on me sert le petit déjeuner au lit. Ce que je peux aimer le trekking ! Six heures : la place centrale de Cuzco est vide. La lumière se fait rasante et caresse les vieux murs, l’effigie de l’Inca de la Place centrale resplendit. Les mansardes de l’époque coloniale espagnole semblent encore toutes endormies.

LA PRÉPARATION

Je rejoins le groupe au modeste hôtel surplombant la vallée. Je suis à Cuzco depuis une semaine et je me procure un petit plaisir masochiste. Étant déjà un peu acclimaté, je me permets de transporter les sacs de mes collègues d’aventure. Les pauvres, ils peinent à parcourir les 30 mètres qui les séparent du transport jusqu’à l’entrée du gîte. Notre gentil organisateur nous explique les règles de la semaine à venir. Puis, il nous présente les deux médecins désignés de l’expédition. Ouf ! Je n’en suis pas un ! Mon seul rôle est d’être le deuxième caméraman de Thierry, notre kinésiologue qui a le projet de réaliser un documentaire sur l’expérience du trek avec des diabétiques. Je serai son assistant, celui qui filme les plans larges et les bottes des marcheurs entre ronces et poussière.

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Mais dans quelle aventure les participants se sont-ils embarqués ? Faire 120 kilomètres de marche en haute altitude (entre 3 500 et 4 500 mètres) en cinq jours, puis atteindre les deux sommets de plus 6 000 mètres de hauts en moins de 36 heures. Des efforts physiques de huit à douze heures par jour avec des pompes à insuline. Que ferons-nous en cas d’hypoglycémie sévère ? Et saurons-nous nous respecter, nous, les chefs d’entreprise, médecins, ingénieurs, hommes d’affaires habitués à diriger plutôt qu’à suivre ? Quant à moi, je me replie dans mon rôle de caméraman. J’ai acquis un nouvel équipement vidéo : des Sony avec grand capteur, toutes menues, avec une définition d’image qui ne pardonne pas les rides. Ma commande est arrivée de New York la veille du départ. Nouveau micro sans fil et lentilles grand-angles f 1,8. J’ai même un stabilisateur poids plume qui permet de marcher ou de courir avec la caméra sans que l’image n’enregistre les tremblements de la route. Frustration : il manque une vis et une bonne partie du matériel sera resté sur la table du salon.

Le trek d’acclimatation débute. Nous parcourons monts et vallées, le chemin s’égrène, interminable entre les ruines de forteresses cyclopéennes et les rivières sinueuses. L’air est limpide et le froid mordant de cet hiver austral favorise l’effort. Nos participants sont habitués à s’entraîner pour le marathon. Mais ici, c’est une toute nouvelle expérience. En ascension, l’adrénaline favorise la montée des glycémies ; en descente, elle redescend. La durée rolongée de l’effort dilapide les réserves du foie en glycogène. Les diabétiques ont alors une dépendance complète en sucre ingéré pour éviter l’hypoglycémie. Aucune marge de manoeuvre. Je ne suis pas le médecin de l’équipe, mais je suis quand même inquiet. Et si un des trois participants faisait une grave chute de glycémie nocturne ? Cela la ferait une belle jambe aux critiques de ce genre d’expédition pour oeuvres caritatives. J’imagine les gros titres de nos journaux de Québec : « Un membre de l’Association des diabétiques de Québec est toujours dans le coma après avoir subi une hypoglycémie durant une ascension au Pérou. Le système de santé doit-il payer pour les adeptes de défi extrême ? »

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UNE LARME AU TOURNANT D’UN SENTIER

Je réalise comment la vie d’un diabétique de type 1 en est une qui exige rigueur et discipline : l’écart est vite sanctionné. Julie, qui est une athlète d’expérience (ne fait-elle pas partie d’une équipe de canot sur glace ?), accepte de se laisser filmer dans son combat. Elle est organisée, elle transporte ses petites bouteilles de 120 ml de solution sucrée, elle regarde ses tendances sur son moniteur continu de glucose. Et malgré cela, au détour d’un sentier, elle ressent une grande faiblesse, elle tremble de partout, elle essaie d’ouvrir avec difficulté une petite bouteille contenant de l’élixir sucré qui la soulagera. L’hypoglycémie se corrige rapidement et son moniteur montre un taux de glucose normal. Mais son cerveau, lui, est plus lent à récupérer. Elle essaie de reprendre sa marche, mais ne le peut pas. Pas d’équilibre. Elle doit rester assise, il y a risque de chute et un précipice de 75 mètres se trouve à droite du sentier… Frustration de celle qui pense retarder le groupe. Sur le moniteur de la Sony haute définition, on voit ses yeux qui s’embrument. La marche préparatoire ressemble de plus à un parcours du combattant. Nous faisons 20 kilomètres ou plus par jour. Pierre, un des médecins de l’expédition qui est lui-même diabétique, doit continuellement répondre aux questions et aux besoins des autres. Voulant aider, il s’oublie. Il oublie son insuline, il ne trouve plus son Glucagon dans son sac ; l’épuisement le guette. Il faut rapidement trouver un nouveau système : les participants marcheront deux par deux et le compagnon sera consulté pour toute décision concernant l’insuline. Avec le mal des montagnes, le cerveau peut prendre des décisions surprenantes. Une erreur dans la dose d’insuline pourrait avoir des conséquences sérieuses.

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LE CORDONNIER MAL CHAUSSÉ

Nous arrivons à Machu Picchu. L’équipe est exténuée après une éprouvante marche de 22 kilomètres. Mais quel endroit magique. C’est la deuxième fois que je le voyais. J’apprends qu’il est possible d’avoir une vue imprenable du site en gravissant le mont Picchu en une heure de montée tout au plus. Alors je pars avec de l’eau et sans déjeuner, car j’ai un peu la nausée : la « sorroche », ou le mal d’altitude, est probablement dans ses prémisses. Mais la montée est interminable. Il ne s’agit pas de pas 300 mètres, mais plutôt de 600 ! Et les marches sont toutes inégales : c’était pour retarder les Espagnols ou autre attaquants jadis. La vue du sommet me confirme que ce site mérite bien d’être une des sept merveilles du monde moderne. Je redescends, mais là, rien de va plus : pas de jambes, pas d’équilibre, je suis un escargot. Il faut me voir descendre le raidillon de l’escalier à quatre pattes pendant que des octogénaires trottent sur les bas-côtés. Chaque pas me crée de l’anxiété, je vois l’escalier si petit et les précipices si effrayants. Je ne me comprends plus. OEdème cérébral ? Pourtant, le remède de l’oedème cérébral est la descente. Mais plus je descends, plus mes malaises s’aggravent. Arrivé sur le site de Machu Picchu, je ne parle plus, hagard, hébété. Je reste assis, songeur. Puis, après 30 minutes, une lueur de lucidité m’éclaire. Je prends un litre de Coke et voilà comme Lazard : je ressuscite des morts.

En bref, j’ai fait une hypoglycémie sévère, moi, le non-diabétique. Ayant vidé toutes mes réserves de glucose, mon corps ne pouvait que carburer aux lipides, une source d’énergie inépuisable, mais à faible rendement et totalement inappropriée pour mes neurones. Quelle ironie ! Je vais payer cher cette ascension. Je suis vidé. Dans deux jours, c’est la finale, les 6 000 mètres. Mais le Salkantay d’abord : 6 200 mètres. Nous avions rencontré notre guide de haute montagne à l’hôtel. Un Argentin, qui avait été choisi parce qu’il avait un niveau quatre de guide de haute montagne, sécurité oblige ! Mais il a une philosophie très particulière. Pour lui, la montagne est l’épreuve qui sépare les hommes des enfants. Tu traînes ? Tu retardes ? On te laisse sur les bas-côtés et tu redescends.

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DARWIN ET LA THÉORIE DE LA SÉLECTION NATURELLE

« Vous savez, dans la montagne, c’est la sélection naturelle… » Sélection naturelle ? Je vais lui montrer de quel bois je me chauffe ! Alors je m’attache à ses baskets. Il fait un pas, j’en fais deux ; il souffle, je  souffle. En tête, nous prenons de l’avance sur le reste du groupe. Mais ce Darwin des temps modernes applique sa théorie de la sélection naturelle avec une grande rigueur clinique. Minimum de repos. J’apprends qu’il a gravi trois autres 6 000 mètres cette semaine ! Il semble vouloir rentrer du boulot le plus tôt possible…

À ce rythme, je me suis évidemment vidé. L’Argentin a tout au plus 40 ans, et moi presque 60 ! Le doute m’assaille. Chaque pas me fait souffler cinq fois. Et si je refaisais une migraine d’effort et que je perdais pour de bon mon champ visuel ? Je réentends ce qu’on m’a dit à mon départ. « Vieux fou ! Ne reviens pas paralysé. » Et je m’affale sur le côté. J’abandonne. Le rythme rapide du guide fait d’autres victimes. Julie, notre athlète diabétique, est prise par ses démons elle aussi, puis nos deux G.O. et bien d’autres.

LES DERNIERS SERONT LES PREMIERS

Pierre, notre exalté, est en arrière, entouré de plusieurs personnes. Le guide leur a dit que la montée durerait au plus quatre heures et qu’un litre d’eau était amplement suffisant. Erreur. La montée durera des heures et des heures, et ils auront soif. Pour Pierre, la crainte de l’hypoglycémie a fait qu’il n’a apporté qu’un litre d’eau déjà sucrée. Le groupe chemine lentement vers la croix du sommet, et en équipe, tous se partageront les dernières gorgées d’eau. Les conséquences pour les participants ne se font pas attendre : glycémies en dessous de 20 mmol/L et acidocétose : les cétones à plus de 1,8. Heureusement, la descente n’est qu’une pente de sable noir. Thierry filme tout le monde dans un plan italien et sa caméra tourne autour de Pierre et des autres au sommet. Comment Thierry a-t-il trouvé l’énergie pour s’oublier à plus de 6000 mètres ?

vidéoNous avons tous nos motivations pour entreprendre ce genre de défi. Bien souvent cachées au regard des autres, elles ont un sens si intime et profond qu’elles définissent notre être. Pour l’un, c’est l’hommage au père récemment décédé : devant la croix sommitale, il n’est qu’un petit enfant dans un corps de géant. Pour Pierre, Julie et les autres participants, cette expédition, c’est peut-être l’oubli de la maladie et de ses limites. Quant à moi et aux autres petits « vieillards » du groupe, ce défi est un pied de nez au temps qui passe. Merci à toute l’équipe de m’avoir fait vivre l’ascension d’une montagne pour une dernière fois encore. Je ne croyais pas, à 58 ans, faire une tournée d’adieu !

MD. Spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca

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