L’audace d’une cinéaste

« L’autre difficulté a été de trouver des médecins qui accepteraient de parler ouvertement de leur expérience de la dépression, sans le visage... »

RENCONTRE AVEC LA MÉDECIN ET SCÉNARISTE BANAFSHE HEJAZI

PAR GUY SABOURIN, JOURNALISTE

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Avant d’entreprendre ses études universitaires, en réfléchissant à son avenir professionnel, la
Dre Banafshe Hejazi – qui signe ses œuvres sous le surnom de Bana – hésitait entre la médecine, la littérature et la scénarisation. La médecine l’a emporté et elle l’exerce fièrement depuis 17 ans, ce qui ne l’empêche nullement de consacrer du temps à son autre passion : l’écriture cinématographique.

Le jour où je l’ai rencontrée dans son petit bureau, elle était rentrée d’Iran depuis 24 heures à peine après une visite de trois semaines dans sa famille; le décalage horaire alourdissait ses yeux. Mais en me parlant de son film, toute trace de fatigue avait aussitôt quitté son regard. Malgré sa pratique de la médecine communautaire et de la médecine de l’adolescence, l’enseignement aux résidents, les soins qu’elle prodigue en toxicomanie à l’Hôpital général juif de Montréal ainsi que son rôle de porte-parole contre la violence familiale pour l’organisme Bouclier d’Athéna, elle trouve le temps de… scénariser des films!

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Son premier, Born in Iran, a été vu au Festival des films du monde, en 2011. Son deuxième, Les médecins pleurent aussi, fera jaser dans la communauté médicale puisqu’il traite de la dépression chez les médecins, un sujet encore tabou malgré les années qui passent. Peu de temps après sa sortie prévue pour mars 2016 sur Radio-Canada, son troisième film, Les dix commandements, prendra l’affiche et traitera d’autisme.

Dans son film Les médecins pleurent aussi, elle a envisagé aborder le thème de la dépression en passant par la fiction, qui la passionne. « Mais j’ai craint que les gens n’y croient pas. J’ai donc opté pour le documentaire, car il s’agit d’un sujet extrêmement important », explique-t-elle. Sa motivation, elle l’a puisée dans sa propre expérience. Elle se remémore son anxiété vécue durant ses études et sa résidence ainsi que la dépression post-partum qu’elle a fait à la naissance de son premier fils. Elle se souvient aussi avec désolation d’une jeune collègue R3 très brillante qui avait perdu 50 livres et que tout le monde savait souffrante. « Elle a demandé un arrêt de travail et tout ce qu’on lui a offert a été un congé dans deux mois, déplore-t-elle. Elle s’est suicidée le lendemain. » Elle évoque la non reconnaissance du milieu médical, encore aujourd’hui, de la détresse que vivent certains médecins. C’est en partie pour lutter contre ceux qui disent encore : « Je suis passé par là, j’en ai bavé, c’est à ton tour » qu’elle a fait ce film. « Car en “passant par là”, qu’est-ce qui garantit que le médecin s’en sortira s’il n’obtient pas d’aide », demande-t-elle? Elle a donc travaillé sur son film durant sept ans, et plus intensément ces trois dernières années. Sa rencontre avec un grand documentariste, Magnus Isacsson, aujourd’hui décédé, a été déterminante. Ce dernier lui a dit qu’il fallait absolument qu’elle fasse ce film et lui a promis l’aide d’une équipe chevronnée.

Mais encore fallait-il qu’elle convainque un diffuseur important, parce qu’il n’était pas question pour elle de faire voir son film à un public restreint dans une petite salle. Elle ne visait donc rien de moins que Radio-Canada. Le diffuseur public n’a pas été facile à convaincre, mais elle y est parvenue, avançant que le tabou entourant la santé mentale des médecins devait être levé et, surtout, arguant qu’un médecin qui ne peut travailler peut priver jusqu’à 2 000 patients de soins dont ils ont besoin. L’autre difficulté a été de trouver des médecins qui accepteraient de parler ouvertement de leur expérience de la dépression, sans le visage couvert et la voix changée comme ils l’ont tous initialement demandé. Elle leur a fait comprendre que si on voulait briser le tabou de la maladie mentale chez les médecins, il fallait bien commencer quelque part. Il lui a fallu un an de recherche intensive pour trouver neuf médecins acceptant finalement de témoigner sans requérir l’anonymat. En plus des témoins, dont elle salue le courage, elle a réuni des experts et des psychiatres pour aborder la santé des médecins, ainsi que la famille d’une jeune médecin s’étant suicidée il y quelques années.

Avec ce film, Banafshe Hejazi vise deux objectifs. Tout d’abord, elle souhaite bien entendu sensibiliser le grand public. Selon elle, il est crucial de montrer que le médecin est avant tout un homme ou une femme qui soigne encore mieux lorsqu’il est lui-même bien soigné. Et bien sûr, elle désire aussi faire comprendre aux médecins qu’ils ont besoin d’un médecin de famille, comme tout le monde. Surtout quand on sait qu’ils attendent en moyenne huit ans avant de demander de l’aide lorsqu’ils souffrent de dépression…

Malgré le nombre élevé de personnes qui lui ont raccroché au nez, qui l’ont jugée, qui l’ont vu arriver comme une Martienne avec ce projet, Banafshe Hejazi affirme qu’elle referait ce film n’importe quand parce qu’il supporte une cause essentielle. « J’ai rencontré des gens extraordinaires et des humanistes que je tiens à remercier. Ils ont été mon plus beau cadeau tout au long de la réalisation du film. »

Les médecins pleurent aussi sera diffusé le 23 mars à 20 h sur RDI.

 

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