Pourquoi rester ?

J’ai été touchée, émue même, par tout ce que les médecins et leurs collègues peuvent vivre entre les mille murs d’un hôpital. Ces réflexions...

PAR MARIE-SOPHIE L’HEUREUX 
Rédactrice en chef

Pourquoi aide-t-on les autres? Qu’est-ce qui motive un être humain à choisir de faire de l’aide son métier, allant même parfois jusqu’à y sacrifier des pans quasi entiers de sa vie ?

1-MarieSophie_Cre╠üditRogerProulx_CoulAider, a priori, réfère à la capacité d’empathie, suivie de l’action de porter secours. Aider et soigner exigent de détourner son regard de soi pour le porter vers l’autre. Cela implique une capacité à se mettre en retrait, à ne plus penser à soi, à ne se préoccuper que de l’autre. Pris isolément, c’est un acte noble. Or, toute personne qui accomplit un geste, même si c’est dans l’intérêt de l’autre, ne le fait-elle pas aussi un peu pour elle-même ? Sinon, le ferait-elle ? Je pense qu’on aide rarement sans y voir, même pour soi, une certaine forme de gain personnel plus ou moins conscient : gain de valeur, de fierté et d’orgueil, même bien placé. Aider une autre personne dans le besoin est probablement l’action la plus grande et la plus honnête qui soit. Légitime d’en tirer une certaine fierté.

Après quelques années à travailler dans le réseau de la santé, à l’observer et à l’analyser, ma perception de l’aide a évolué. En médecine, il existe souvent un fossé de connaissances entre celui qui apporte son aide et celui qui la reçoit, car le patient est le plus souvent ignorant du vaste savoir médical. Et il faut être prudent à cet égard, car même si un patient est soigné, voire sauvé, le médecin doit toujours garder en tête qu’ultimement, le jugement d’avoir été aidé sera toujours d’abord dans l’oeil de celui qui reconnaît que cette aide lui a été bénéfique. Même s’il est tentant, en tant qu’expert médical, de penser qu’on peut en juger mieux que l’autre…

On met parfois en garde le médecin contre la déification de la part de ses semblables. Or, aucun médecin ne devrait accepter d’être mis sur un piédestal, car aider restera toujours un acte dont la résultante est incertaine. Sans garantie de résultats, de reconnaissance, ni même de certitude d’avoir secouru, aider doit demeurer un acte profondément teinté d’humilité. Aider, ce n’est qu’apprendre à faire de son mieux avec les moyens qu’on a, sans attendre quelque chose en retour, même si la reconnaissance est toujours très gratifiante (et qu’elle peut même devenir une vraie drogue pour certains!)

Les sources de valorisation possibles sont multiples et nombreuses dans la vie. Le travail, quel qu’il soit, même celui de médecin, ne pourra jamais, à lui seul, combler tous les besoins de valorisation d’une seule personne. L’amour non plus. L’amitié non plus. Le sport non plus. Même quand on fait de son mieux dans tout. Même quand les autres ont véritablement besoin de nous, surtout au travail. Même quand on a des obligations par-dessus la tête. Il faut juste apprendre à être parfois autre chose qu’un travailleur, que quelqu’un qui exerce son métier, aussi noble soit-il. Ne pas se contenter d’avoir une seule « identité ». Car c’est là que ce seul aspect de l’identité, c’est-à-dire le travail, voire la vocation, peut devenir un piège, un abyme qui aspire, un trou noir sans fin. Oui, même pour un travailleur de la médecine dont la société a grandement besoin et qui a d’immenses responsabilités quotidiennes.

J’ai visionné attentivement la série télévisée De garde 24/7 diffusée à Télé-Québec l’automne dernier. On y observait le quotidien des médecins de l’hôpital Charles- Lemoyne : urgentologues, intensivistes, chirurgiens et autres spécialistes. La série est excellente. Elle nous amène au coeur non seulement de la médecine, mais surtout au coeur de la vie du médecin.

J’ai été touchée, émue même, par tout ce que les médecins et leurs collègues peuvent vivre entre les mille murs d’un hôpital. Ces réflexions et ce recul qu’ont parfois les médecins sur leur propre travail, sur leur apprentissage, leur vie et celle de leurs patients. Et toujours cette même question qui les taraude au fil des épisodes : « mais c’est trop dingue… pourquoi je fais ça ? »

Il serait plausible que vous exerciez encore ce métier parce que malgré les projets de loi alambiqués, les ministres de la Santé qui se succèdent et qui donnent l’impression de ne rien comprendre, malgré l’opinion publique qui vous malmène ou les luttes syndicales ; parce que malgré la gestion des lits, les dilemmes éthiques, les crachats, le sang, la sueur et l’anxiété… vous avez besoin de cette profession. Parce que quelque chose de plus grand surpasse ces aspects parfois douloureux ou injustes de votre réalité. Ce quelque chose, je crois que c’est le sentiment d’être utile. D’aucuns diraient que les médecins n’ont pas le choix. Qu’heureux ou pas dans leur métier, ils ont étudié bien trop fort et bien trop longtemps pour abandonner. Or, on a toujours le choix dans la vie. Rester ou partir. Il faut juste connaître le prix à payer pour chacune de ces deux options, choisir… et assumer. Car il y a toujours un prix.

Les patients ont besoin de vous. C’est indéniable. Permettez-moi de croire un petit peu que, quelque part, vous avez aussi besoin d’eux. Un malade peut améliorer sa condition de santé avec son médecin. Ce qu’on exprime toutefois moins souvent, c’est que si un médecin est encore là, aussi fidèle au rendez-vous, c’est qu’il a tout autant besoin de son patient. Sinon, sans cet espoir et cette volonté d’être utile, il ne tolérerait pas tout le stress inhérent à la vie médicale. Et ça, ça fait de lui une meilleure personne, car que peut-il y avoir de plus vrai et de plus sincère qu’avoir besoin des autres parce qu’ils ont aussi besoin de nous ? Ça motive, ça mobilise, et dans la balance, à la fin de la journée… Ça garde en vie.

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à Radio-Canada et pigiste pour d'autres médias.

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