Virage vers le cabinet

Une décision comme celle-là mettra une pression quand même assez importante sur les spécialistes qui sont déployés dans différents...

MOINS D’OMNIPRATICIENS À L’HÔPITAL : ENJEUX ET IMPACTS POTENTIELS

PAR GUY SABOURIN 

En décembre dernier, le ministre de la Santé et des Services sociaux Gaétan Barrette, en promettant un médecin de famille pour chaque Québécois, insufflait par la même occasion une certaine dose d’inquiétude aux médecins avec l’annonce d’une diminution de 20 % des postes d’omnipraticiens dans les établissements. Il s’agit là d’une autre de ses conditions pour que le 1er janvier 2018, 85 % des Québécois aient un médecin de famille, qu’une prise en charge des patients vulnérables en moins de 30 jours soit réalisée et qu’une visite chez le médecin de famille puisse se faire en moins d’une semaine. Ce projet est présenté avec la promesse d’être livré pour le 31 décembre 2017. Sinon, la loi 20 sera effective dès le lendemain. Ces objectifs, peu de gens les contestent, personne n’étant contre la vertu. Mais la sinuosité de la route pour y parvenir en déboussole plusieurs au passage…

En apprenant que les emplois pour lesquels ils venaient de postuler lors de la période de recrutement du 15 octobre au 15 novembre 2015 ne seraient plus offerts tels qu’affichés, les résidents et finissants en médecine familiale se sont vivement inquiétés. Après avoir consacré des années de leur jeune vie pour se préparer à entamer leur carrière, voilà que, sans prévenir, les conditions de pratique qui prévalaient un mois plus tôt ne tenaient plus du tout. « Nos membres se sentent floués et gardés dans le noir, déplore la Dre Annie Trépanier, présidente de la Fédération des médecins résidents du Québec (FMRQ). Ils ne savent toujours pas si toute l’information a été émise de façon transparente et si des emplois conformes à ce qui prévalait avant cette annonce du ministre seront encore disponibles pour eux. »

Pensive healthcare professionalPour ajouter du vinaigre sur la plaie, un important quotidien titrait, quelques semaines après l’annonce du ministre, que Québec poussait les médecins de famille hors des hôpitaux. « Des médecins ont compris que demain matin, 20 % des omnipraticiens devraient avoir quitté l’hôpital. Or, ce n’est pas ça la réalité, rectifie le Dr Louis Godin, président de la […] FMOQ. Personne ne se fera montrer la porte d’un établissement. » Il précise que ce que veut le ministre doit plutôt être compris de la façon suivante : il n’y aura aucun remplacement automatique d’omnipraticien dans un hôpital tant que leur nombre, dans  ’établissement, n’aura pas baissé de 20 %. Pour en remplacer un en dépit de cette mesure, l’hôpital devra faire valoir qu’il s’agit d’un besoin prioritaire. « Tous les médecins qui sont actuellement en place vont pouvoir le demeurer et il continuera d’y avoir dans les établissements les médecins de famille nécessaires pour le travail qui doit être fait par exemple en hospitalisation, en obstétrique, à l’urgence et à l’enseignement », tient à préciser Louis Godin, qui répétera d’ailleurs cet élément trois fois au cours de l’entrevue.

En plus, la FMOQ a négocié un pouvoir de recommandation pour ne plus laisser uniquement au MSSS, donc ultimement au ministre de la Santé, la liberté de déterminer le nombre de médecins de famille requis pour faire le travail dans un hôpital. « La fédération a maintenant un droit de regard sur la détermination des besoins prioritaires, précise Louis Godin, qui s’empresse d’ajouter qu’il n’a jamais signé d’entente avec le ministre concernant l’épuration de 20 %. Ce sont deux choses distinctes. »

ENCORE DU TRAVAIL POUR LES OMNIPRATICIENS À L’HÔPITAL ?

Un résident en médecine familiale qui s’était préparé à consacrer une partie de son temps de travail dans un hôpital à faire de l’urgence, de l’obstétrique, de la gériatrie, des soins palliatifs ou de la réadaptation, pourra-t-il encore nourrir de l’espoir pour ce type de carrière ? Louis Godin soutient que oui. Selon lui, il y aura d’abord le départ naturel d’omnipraticiens vers la retraite. Ensuite, ceux qui rêvent depuis 15 ou 20 ans d’une transition de l’hôpital vers un cabinet privé, mais qui ne pouvaient le faire en raison des activités médicales particulières (AMP) pourront maintenant être remplacés. Il ajoute qu’au Québec, de 30 à 35 % des activités d’un omnipraticien se font en établissement et que cela devrait continuer. C’est le double de ce qui se fait ailleurs au pays.

« En revanche, est-ce qu’un médecin, aujourd’hui en formation, pourra aller travailler où il veut, dans l’établissement de son choix, à faire les activités qu’il désire, sans égard aux besoins de cet  établissement, demande Louis Godin ? La réponse à ça est non. » Il s’attend plutôt à ce que les 225 nouveaux médecins de famille qui constituent l’ajout net par année travaillent principalement en cabinet privé au cours des prochaines années, tout en se disant conscient que leur formation n’est pas complète pour le volet administratif de ce travail. « La population a besoin d’être prise en charge par un médecin de famille et c’est dans les cabinets où ça se fait 90 % du temps », précise Louis Godin. Les places à l’hôpital seront donc éventuellement moins nombreuses qu’aujourd’hui. « Les jeunes médecins travaillent davantage à l’hôpital que ceux qui sont en milieu ou en fin de carrière, selon ce à quoi ressemble la carrière typique d’un médecin de famille, termine Louis Godin. Sauf qu’aujourd’hui, en regardant l’ensemble, on tient aussi compte des besoins à l’extérieur de l’hôpital. »

FRUSTRATION CHEZ LES RÉSIDENTS

La frustration a surgi rapidement sur les réseaux sociaux parmi les membres de la FMRQ. La jeune génération se sent plus affectée par cette décision. Les médecins de famille souhaitant réintégrer le système public ou les femmes revenant d’un congé de maternité le seront aussi. « Nous aurions préféré, ne serait-ce que pour cette année et par respect envers la jeune génération, que les résidents et finissants en médecine familiale reçoivent des offres d’emploi conformes aux règles qui prévalaient l’année dernière, déplore Annie Trépanier. Là, comme c’est fait à la dernière minute, ils sont pris de court. Ça crée beaucoup d’incertitude et c’est difficile de vivre avec l’incertitude. Si on nous avait annoncé le changement pour dans un an, on aurait pu s’y préparer. Le ministre demande à la relève de régler les difficultés d’accès au système de santé de longue date alors qu’elle commence sa pratique. »

specialistes-sabourin-f4Conscient des inquiétudes plus spécifiques des R3 en urgence, en gériatrie et dans certains autres secteurs spécifiques qui pourraient avoir de la difficulté à obtenir un poste en établissement, la FMOQ a promis de faire des efforts pour que ces résidents se dénichent un poste dans leur secteur de formation.

LES SPÉCIALISTES ET RÉSIDENTS EN SPÉCIALITÉ AUSSI TOUCHÉS ?

« Une décision comme celle-là mettra une pression quand même assez importante sur les spécialistes qui sont déployés dans différents hôpitaux », croit le Dr Mario Dallaire, président de l’Association des spécialistes en médecine interne du Québec. Il en veut pour preuve les différents centres où la population est bien prise en charge parce qu’il y a un bon équilibre entre omnipraticiens et spécialistes. « Cet équilibre dépend souvent, justement, du soutien que l’interniste peut donner aux omnipraticiens dans les soins à leurs patients. Nous ne sommes pas contre l’idée de mettre la main à la pâte dans ce grand effort pour donner davantage accès à la population aux omnipraticiens, mais il faut que ce soit graduel et adapté à chaque milieu. »

Selon le président des internistes québécois, un étudiant qui se dirige aujourd’hui vers la médecine familiale en raison de la variété de pratique que permet l’hôpital, qui fait contrepoids à la lourdeur du cabinet privé, pourrait changer d’idée et opter pour une spécialité. « Je pense que ça augmente les chances de détourner des médecins de la médecine de famille. » Pour lui, une question importante demeure : était-ce nécessaire de le faire mur à mur et dans toute la province ? Autre réalité chez les spécialistes : les gériatres québécois, quant à eux, sont d’accord pour augmenter leurs activités dans les hôpitaux, que ce soit en agissant comme médecin traitant, en répondant plus rapidement à l’urgence ou en diminuant les délais de consultation en externe. « Mais les spécialistes sont échaudés depuis plusieurs années par rapport au fait que lorsqu’on leur demande de faire plus de choses, il faut soit un plateau technique augmenté, soit un plateau de professionnels et de personnel administratif augmenté. C’est là où le bât blesse : ça n’arrive pas », déplore le président de leur association, le Dr Maurice Saint-Laurent.

La présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), la Dre Diane Francoeur, ne sait pas d’où vient le chiffre de 20 % ni comment il s’appliquera. Ses troupes s’inquiètent, surtout en raison de l’absence totale de communication entre la haute direction et les médecins. « C’est une erreur totale de gouvernance, dit-elle. L’hôpital est rempli de médecins, surtout de spécialistes, qui sont impliqués dans les services et départements et ils doivent être consultés. » Elle souhaite que les solutions soient adaptées à chacun des établissements et qu’on ne touche pas aux hôpitaux qui servent déjà bien la population. Si une baisse des effectifs d’omnipraticiens dans les hôpitaux risque d’avoir un impact sur quelques spécialités en lien avec la médecine interne, elle considère en revanche que le jour où des spécialistes pourront compter sur une première ligne forte, assez pour que les patients puissent être dirigés vers leur médecin de famille, ils auront du temps libéré pour la 2e, 3e et 4e ligne.

La présidente de l’Association médicale du Québec, Dre Yun Jen, a quant à elle vu dans le passé de futurs spécialistes décider de ne pas poursuivre leur formation de cinq ans après avoir découvert qu’un omnipraticien pouvait pratiquer comme un spécialiste en milieu hospitalier. Cela a influencé leur choix de carrière. « L’être humain étant ce qu’il est, rien ne nous empêche de penser que l’inverse pourrait arriver aujourd’hui avec ce changement de politique, et inciter, donc, des étudiants en médecine familiale à opter plutôt pour une spécialité. »
Elle ajoute qu’un problème complexe comme l’accessibilité aux médecins ne se règle pas avec des solutions simples, ou one size fits all. Pour preuve : l’imposition des AMP dans les années 1990, pour régler un problème d’accessibilité aux urgences. Aujourd’hui, force est d’admettre que cet exemple d’ingérence dans la gouvernance clinique a créé un effet pervers en gonflant l’effectif des omnipraticiens dans les hôpitaux au détriment des cabinets privés. Avec ces 20 % en moins de médecins de famille dans les hôpitaux, il s’agit encore à ses yeux de déshabiller Pierre pour habiller Paul. « Il manque de détails et de précisions, ajoute-t-elle. On voudrait savoir comment on s’organise pour éviter de créer d’autres problèmes. » Elle cite l’exemple d’omnipraticiens qui se sont habitués à faire, par exemple, de la psychiatrie dans les hôpitaux et qui se retrouveraient à répondre aux besoins des mères concernant leur bébé qui dort mal la nuit. « Les médecins sont-ils prêts à cette transition quand même pas négligeable », demande-t-elle ?

TROP DE QUESTIONS, PAS ASSEZ DE RÉPONSES

Mario Dallaire soulève la même question pour les omnipraticiens : s’ils sont 20 % de moins dans les hôpitaux, ceux qui restent obtiendront-ils plus de soutien ? « Ils peuvent faire plus de travail seulement s’ils sont bien épaulés », fait-il remarquer. Tout le monde aimerait connaître dans le détail les critères du ministre sur la manière de retirer les omnipraticiens des hôpitaux. Annie Trépanier voudrait également savoir si le ministre compte faire exécuter du travail de première ligne aux spécialistes, plutôt formés pour offrir des services de deuxième et de troisième ligne. « Ça peut avoir tout un impact sur un plan de carrière », illustre-t-elle. Le ministre a-t-il l’intention d’imposer ce moins 20 % d’omnipraticiens en centre hospitalier à tous les établissements, même dans les milieux où les effectifs répondent adéquatement aux besoins de la population ? Ils sont plusieurs à se poser la question… et personne n’en connaît encore vraiment la réponse.

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