Naître, souffrir, mourir

«Est-ce que quelqu’un parmi vous, chers lecteurs, désire souffrir au cours de sa vie ? Évidemment pas. Tout le monde craint la souffrance et... »

MARIE-SOPHIE L’HEUREUX, RÉDACTRICE EN CHEF

Nous nous protégeons, nous nous sécurisons, nous contractons des assurances, nous prenons des médicaments; certains consomment parfois de l’alcool en excès ou jouent pour s’engourdir. Par tous ces moyens, quels qu’ils soient, nous essayons de survivre, et de vivre. De vivre sans souffrance.

Marie-Sophie l'heureuxPourtant, souffrir est inévitable. Avec la naissance et la mort, la souffrance est l’une des rares certitudes de la vie d’un être humain. Elle est aussi inévitable que notre besoin d’oxygène. Elle fait partie de la vie. Il faut l’apprivoiser et grandir avec elle. Nous pourrons dire que c’est là le discours des tenants de la croissance personnelle ou des religieux les plus fervents, ce fait demeure et est implacable : la souffrance existera toujours et pour tout le monde. Bien qu’on ne pourra jamais prédire l’intensité des maux, des maux, il y en aura. Ce sera simplement chacun son tour. Il faut « faire avec ». Par contre, comme c’est dans la nature de l’être humain (et de tout être sensible, en fait) de refuser de souffrir, on cherchera aussi par tous les moyens d’atténuer cette souffrance inévitable et même de l’anticiper suffisamment avant qu’elle ne survienne.

Je n’ai donc pas la réponse à cette question, mais je la pose quand même : souffrir doit-il être évité à tout prix ? Admettons que oui. Si c’est le propre des vivants de mettre toute leur volonté dans l’évitement d’une trop grande souffrance, jusqu’à quel point, jusqu’à quelle limite devons-nous justement l’éviter ? Quand est-ce que souffrir, en raison de la maladie, de la déchéance devient « trop souffrir » ?

Sans compter que nous faisons déjà souffrir les autres de mille et une manières, le plus souvent de façon indirecte et involontaire par nos choix, nos actions et nos paroles, devons-nous nous mêler de leur souffrance, voire de leur mort ? Pour soulager volontairement autrui, certains sont prêts à le faire. D’autres le sont moins. Et c’est très bien ainsi.

La loi québécoise sur l’aide médicale à mourir a déjà été entérinée au Québec. Reste que le projet de loi de l’aide médicale à mourir du gouvernement Trudeau sera déposé le 6 juin prochain et que cette loi, si elle est adoptée selon sa formulation actuelle, sera vraisemblablement plus permissive et interprétable que notre loi provinciale, laquelle exige que le patient manifestant le désir de mourir soit uniquement « en fin de vie » pour accéder à la mort médicalement assistée. La législation fédérale, elle, l’étendrait à toute personne souffrante dont la mort serait « raisonnablement prévisible »… Quoi qu’il advienne, en juin, une loi — une décision tout sauf banale — sera peut-être adoptée pour les patients canadiens qui sont très souffrants, pour les citoyens, pour la société canadienne en entier, et surtout, pour les médecins canadiens, et peut-être québécois. Ce n’est pas rien, car même si cet enjeu touche de près ou de loin tous les professionnels de la santé partout au pays, cette décision visera d’abord les médecins. Peut-être même autant que les patients eux-mêmes, puisqu’on parle ici d’une aide à mourir qui passera ultimement par la conscience et par la volonté des médecins d’aider

à abréger les souffrances de celui qui souffre trop. C’est une aide qui passera par la volonté et la conscience d’une identité et d’un rôle professionnels, alors que cet enjeu touche d’abord et avant tout à tout ce qu’il y a de plus humain et de plus personnel à chaque personne : ses croyances et ses valeurs.

Je ne suis pas contre l’aide médicale à mourir, mais je comprends à quel point certains médecins sont et demeureront réticents à accepter ce rôle immense qui leur serait soudainement dévolu. Si la qualité de vie des patients est précieuse, et ce, au tout premier chef, il reste que dans ce contexte, la liberté de conscience de chaque médecin l’est tout autant. Pour être une loi valable et intelligente, cette loi doit donc aussi protéger la liberté de conscience du médecin et, donc, ne pas ajouter un poids indu à cette conscience en forçant le médecin à autoriser la mort médicalement assistée ou encore à transmettre un cas à un collègue si cette décision va contre ses valeurs. Du moment que cette décision ou l’extension de cette décision entre en conflit avec des valeurs morales, religieuses ou éthiques, bref, personnelles, on doit sortir la portion « médicale » de cet enjeu et du médecin lui-même.

Heureusement, le projet de loi du gouvernement Trudeau prévoit créer une exemption au Code criminel pour certaines personnes pour ce qui est de l’infraction d’aider quelqu’un à se donner la mort. Cette exemption s’appliquerait notamment aux médecins, aux infirmières et aux pharmaciens.

Donnons en effet le droit aux médecins et aux autres professionnels de la santé ce droit de nuancer leur vision morale des choses et donc, donnons-leur aussi cette latitude d’accepter ou de refuser d’aider à donner la mort, en tout ou en partie, s’ils ne sont pas à l’aise avec cette idée.

Si nous souhaitons collectivement éviter d’élever trop souvent et indûment le médecin au statut de dieu, il faut en effet agir prudemment quand il s’agit de les obliger à jouer au dieu pour vrai. Parce que la mort des patients souffrants, elle, n’est pas un jeu.

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également critique gastronomique et journaliste pigiste pour d'autres médias.

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