Au-delà de la fiction

« La seule façon dont ça peut créer un problème, c’est si les gens prennent cela au pied de la lettre. Et si les gens croient parfois les fictions... »

COMMENT LA REPRÉSENTATION DU MÉDECIN DANS
LA FICTION INFLUENCE-T-ELLE LA RÉALITÉ ?

JEAN-FRANÇOIS VILLENEUVE, journaliste

De tout temps, le guérisseur a tenu une place de choix dans la littérature et dans les différents types d’arts. Le médecin fictif a souvent été appelé à se présenter comme le vecteur des idéaux et des valeurs de son époque. Il permet surtout de pousser la réflexion et, par la bande, la pratique médicale elle-même.
« Si la médecine, art tout autant que science et pratique, s’accompagne d’une importante production d’œuvres littéraires et cinématographiques, c’est sans doute d’abord parce qu’elle le mérite. »(1)
La scène est classique. La dame âgée refuse d’être traitée par le médecin qui lui est attitré, même s’il est le meilleur diagnosticien de l’hôpital. La doyenne de l’établissement — sa fille — manigance toutefois pour qu’elle puisse recevoir, sans son consentement, les traitements dudit spécialiste, qui lui découvre un empoisonnement au plomb causé par une hanche artificielle.

Doctor-TV-aBien sûr, il s’agit de la trame narrative d’une fiction télévisée, tirée d’un épisode de la populaire série House. Pour beaucoup de spectateurs, cette œuvre diffusée de 2004 à 2012 fut la première fois où ils entendirent parler le la profession de diagnosticien, cet expert des symptômes qui gère une équipe pour venir à bout des maux les plus rares et les plus mystérieux. Normal, elle n’existe pas.

UN MOTEUR DE CHANGEMENT

Tous les récits de fiction ne tombent à l’évidence pas dans ce genre d’invraisemblance propice aux dérapages éthiques dignes de la scène présentée en introduction. Certaines productions artistiques réussissent à allier une trame narrative forte, tout en montrant des histoires vraisemblables vécues par les protagonistes, même s’ils ont le malheur de se retrouver, semaine après semaine, au cœur d’un ouragan médical.

Malgré les incohérences, la (science-)fiction et les dilemmes moraux, ces œuvres apportent beaucoup à la population et, par ricochet, à la médecine elle-même. « Le Dr House, c’est une métaphore », rappelle Marc Zaffran, médecin pendant près de 30 ans et romancier sous le nom de plume de Martin Winckler. « Sa fonction, c’est d’être le provocateur de la réflexion. Ce personnage nous aide à pointer ce qui ne va pas. Si on le prend comme modèle [en tant que médecin], on se trompe. »

Spécialiste des séries télévisées ayant même écrit un ouvrage (2) sur ce personnage tourmenté joué par Hugh Laurie, monsieur Zaffran juge que les situations imaginaires présentées en fiction permettent aux auteurs d’exposer des problématiques qui n’ont pas encore réussi à se faufiler dans les préoccupations sociales de l’époque contemporaine d’une œuvre.

Si les scénaristes (et artistes en général) sont souvent en avance sur la société en général, ils peuvent ainsi se servir de leurs productions comme d’un levier pour une cause qui dépasse la création artistique première. « On parlait plus d’assistance à mourir dans les fictions quand ça n’existait pas dans les mœurs », rappelle-t-il. « La fiction est surtout une force de diffusion des idées. Il y a toujours un dilemme moral, deux valeurs en opposition. Par exemple, doit-on avorter ou non ?

L’autonomie d’un enfant a-t-elle préséance sur la volonté des parents ? Une bonne fiction propose des idées progressistes, ne peut pas proposer le statu quo, sinon elle devient une sorte de littérature religieuse. »

Cette idée se retrouve d’ailleurs dans les recherches du médecin français Sébastien Parisot, qui a déposé une thèse au sujet de la représentation de ses pairs dans la fiction à la Faculté de médecine de Marseille en 2011. Il y affirme que le médecin à l’écran « reflète la société et le corps médical de son temps : son noyau mythologique demeure intact, mais son costume change, s’adapte aux mœurs et aux époques ». Cela en fait « un personnage moderne qui se renouvelle sans cesse, aux prises avec des problèmes contemporains, ce qui le rend d’autant plus susceptible de rencontrer un écho chez le spectateur (3) ».

Questionné par courriel au sujet de la force du soignant fictif comme vecteur de changement, il nuance toutefois son apport véritable : « sans pouvoir affirmer que cela a permis une évolution des mentalités, on peut dire que le médecin à l’écran a accompagné les évolutions sociétales majeures ».

LE RISQUE : LA REPRÉSENTATION ERRONÉE

Contraintes narratives obligent, de nombreux actes médicaux se retrouvent si simplifiés, dotés d’un ratio de réussite (ou d’échec) ridicule comparativement à la réalité, que le spectateur peut développer de fausses croyances à la fois sur les maladies, sur la manière dont les médecins peuvent intervenir en situation d’urgence, mais aussi envers la véritable médecine. « Les fictions médicales peuvent particulier créer de fausses attentes chez le spectateur (guérison improbable d’un cancer, taux de réussite aussi élevé que pour le Dr House) et entretenir des clichés manichéens (le chirurgien viril, le psychiatre fou), observe Sébastien Parisot. Cela dit, le pouvoir d’influence du médecin de fiction n’est tout de même pas de nature à nuire à la santé publique ».

Marc Zaffran affirme par contre que ces risques se retrouvent décuplés lorsque les propos d’un auteur deviennent dogmatiques. « Il faut faire attention de donner plusieurs points de vue. Il y a quelques années, il y a eu une controverse autour de la série Trauma [où un personnage dénigrait le rôle d’un médecin de famille, événement repris dans un éditorial de cette publication (4)]. Quand on fait dire ça à un personnage, il faut au moins présenter deux points de vue, sinon c’est de la propagande. »

Et les invraisemblances rencontrées dans les fictions ?

« La seule façon dont ça peut créer un problème, c’est si les gens prennent cela au pied de la lettre. Et si les gens croient parfois les fictions, c’est qu’ils entendent des choses bien plus spectaculaires aux nouvelles, mais aussi de la bouche des médecins. Les fictions ne sont pas faites pour tromper », insiste Marc Zaffran.

TRANSMETTRE LE SAVOIR

À la question si la fiction peut se révéler une façon de transmettre le savoir de la médecine, les réponses varient. « Dans beaucoup de domaines, la fiction est beaucoup plus efficace pour transmettre le savoir que les livres et essais sérieux, qui demandent un savoir préalable », souligne Marc Zaffran.

« Quand on n’est pas vulgarisateur, la meilleure façon de transmettre le savoir, c’est la fiction. Si vous écrivez un essai, vous êtes contraints, par obligation, à une précision scientifique et factuelle. Dans un roman, on fait ce qu’on veut, de façon très concrète, pragmatique, poursuit-il. Un roman permet de comprendre, mais aussi de voir que les questions qu’on se pose sont légitimes ».

Romancière, médecin de famille spécialisée en obstétrique et fondatrice de la Maison bleue, un centre de périnatalité sociale, Vania Jiménez abonde dans le même sens : « Écrire et soigner relèvent d’une même dynamique. C’est une manière de donner un sens aux choses apportées par autrui, de mettre des mots, de donner une direction. »

Le déclic s’est fait chez elle vers la fin des années 90, à la suite d’un travail de recherche : « En relisant le rapport, je me sentais déçue. Il y avait des chiffres, mais il manquait l’âme des entrevues. C’est comme ça qu’est venue l’étincelle, par la déception d’un travail trop unidimensionnel. Je crois qu’il n’y a rien de plus nourrissant qu’un texte poétique qui fait plus vibrer une personne qu’une vérité bien détaillée. »

« Il faut garder à l’esprit que ces fictions et leurs personnages plus grands que nature ont avant tout une fonction de divertissement et non pas d’enseignement », poursuit Sébastien Parisot. Il y voit toutefois une façon d’intéresser de futurs médecins à la profession.

Pour Isabelle Samson, vice-présidente de l’Association médicale du Québec (AMQ), le constat est tout autre. Si elle croit que le média se révèle très intéressant, il ne lui est pas arrivé de trouver une fiction au réel potentiel pédagogique. Il y aurait une rupture avec la réalité qui peut nuire à long terme.
« Le patient ne doit pas s’attendre à ce qu’on le guérisse tout le temps, dit-elle, en donnant par exemple les moyens logistiques et technologiques aisément à portée de main des protagonistes. Ça met les médecins dans une situation impossible. Tout ça mène à un surdiagnostic et à des surtraitements ».

Contrairement aux recherches en ligne de la part de patients qui cherchent à découvrir la source de symptômes, l’effet sur la culture populaire de la télévision reste plus insidieux parce que général et imprécis. « Sur internet, les gens recherchent leurs problèmes. Ce que le patient a lu, ça peut parfois être anxiogène, mais ce sont des choses que nous sommes capables de gérer. On ne peut pas influencer la culture de masse. La culture du surdiagnostic est fort difficile à déconstruire, contrairement à l’anxiété momentanée, qui est plus facile à gérer. »

Femmes medecins en fiction

RÉFÉRENCES

  1.  Kahane Bernard, Levy-Soussan Michèle, Blacher Jacques,
    « L’enseignement de la médecine à l’épreuve de la fiction. », Les Tribunes de la santé, no 11, 2/2006, p. 55-79; www.cairn. info/revue-les-tribunes-de-la-sante-2006-2-page-55.htm.
  2.  http://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/house-esprit-shaman-2292.html
  3.  Sébastien Parisot, « Le médecin en tant qu’icône populaire dans les fictions cinématographiques et télévisuelles. Influence sur la relation entre le médecin généraliste et son patient », http://www.theseimg.fr/1/sites/default/files/Th%C3%A8se%20S%C3%A9bastien%20Parisot.pdf,
    page 293)
  4. Marie-Sophie L’Heureux, « Télé, médecine et préjugés », http:// santeinc.com/2012/05/tele-medecine-et-prejuges/
  5. http://www.cmq.org/page/fr/repartition-age-sexe.aspx

Note : l’illustration de cet article a été réalisée par Pierre-Paul Pariseau à partir d’images tirées de la banque Google Images. Voici les crédits pour chacune des parties de cette illustration : House : crédits, Heel and Toe Films, Shore Z Productions, Bad Hat Harry Productions, NBC Universal Television Studio, Universal Media Studios, Universal Television. Awakenings : crédit, Columbia Pictures. Au secours de Béatrice : crédit, Attraction images pour TVA. Grey’s Anatomy : crédit, Shondaland (Shonda Rhimes).

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