Matinée pétaradante

« Il faut dire que je suis vêtue de mes vieux leggings troués, chaussée de mes pantoufles mangées par les dents juvéniles de Roger et que je... »

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT, MD

Aaaaaah ! Le bonheur parfait ! J’ai lu quelque part que le bonheur, le vrai, se révèle au quotidien dans une multitude de petites choses. Le mien trouve sa source dans le calme et la sérénité de ma terrasse au petit matin. Le silence est bercé par le pépiement des oiseaux et le halètement de mon gros chien Roger. Ce dernier est bien calé sur mes jambes, le museau enfoui sur ses pattes de devant. Je caresse ses oreilles soyeuses en savourant mon café. Quelle heureuse idée que ce déménagement à la campagne ! Calme, silence, sérénité : parvenue au-delà du mitan de ma vie, je souhaite vivre dans laquiétudelesquelque35 années d’autonomie qui me sont — du moins, je l’espère — dévolues. Il est 7 h 30 en ce prometteur samedi matin de juin.
Chéri est parti aux aurores pour visiter sa mère, Rolande, qui demeure en CHSLD à Québec. La pauvre femme n’a pas une fin de vie très enviable.

Octogénaire, elle est quasi aveugle, état attribuable à une dégénérescence de la rétine. De surcroît, elle porte des appareils auditifs. Et comme la vieillesse génère son cortège de désagréments, elle est atteinte d’une insuffisance cardiaque sévère. Étonnement, elle est d’une grande lucidité et complète avec allégresse des grilles de mots croisés avec Chéri au téléphone.Je suis triste, nostalgique et appréhensive quand je songe que cette femme, au cours de la dernière année, a cumulé des deuils à répétition. Deuil de sa santé, de son appartement, de sa bienheureuse solitude, de son autonomie. Rolande force l’admiration. Elle a pratiquement élevé seule ses trois enfants, divorçant d’un mari adultère et alcoolique qui brillait trop souvent par son absence. Lasse de se faire violence, elle l’a quitté un jour avec ses trois adolescents pour ne plus jamais revenir. Chéri a en mémoire un père faible et larmoyant les suppliant de rester en leur jurant qu’il allait changer, un filet de morve coiffant sa lèvre supérieure. Dans un souci de transparence, je dois mentionner que Chéri a quelques séquelles affectives de ses blessures d’enfance, dont celle d’avoir été atteint de la maladie de son père qui consistait à séduire tout ce qui bougeait. Par contre, il n’a jamais eu d’atomes crochus avec la divine bouteille.

Lorsque nous nous sommes séparés pendant 18 mois, il a fait un travail sur lui-même et, par la suite, amende honorable. Notre dynamique n’était pas idéale, et j’ai dû me regarder avec honnêteté plutôt que de le démoniser à outrance. Nous nous aimions mal, confondant blessures d’enfance et sentiments amoureux. Avec les années et ce travail de fond, nous nous aimons mieux. Toutefois, je pressens que lorsque sa mère mourra, Chéri le prendra très mal. Bien sûr, il avance qu’il se prépare mentalement, mais son rythme est beaucoup trop lent par rapport à la vitesse de dégradation de la santé de Rolande.

Ma tranquillité et mes pensées sont interrompues par un VRRRRRROUMMM ! GNEGNEGNEEEEE tonitruant, évoquant un forcené dans une église qui jouerait de la scie à chaîne en vociférant des obscénités. Les bruits de moteur proviennent de deux véhicules tout-terrain communément appelés VTT, dont les gaz sont poussés à fond la caisse. Ils traversent le champ devant chez moi à vive allure. Un des délinquants de l’engin est dressé sur ses roues arrière tandis que le deuxième escalade des buttes de sable. Roger est maintenant sur son séant, les oreilles à l’affût, l’une bien dressée et l’autre tombante ; un sourire incertain lui fige les traits. Les jeunes, inconscients de perturber le voisinage par leur tintamarre, rivalisent de vitesse et de prouesses sur leur monture. Je suis exaspérée. Depuis environ trois semaines, que ce soit lorsque le soleil pointe ses rayons ou sous un beau ciel étoilé, mes acrobates du motorisé surgissent dans le pâturage et polluent l’atmosphère de leur cacophonie.

Il y a un petit gros d’environ 18 ans et un grand efflanqué du même âge. La moutarde commence sérieusement à me monter au nez. Le week-end dernier, sous l’œil amusé de mon frère Jérémie, Chéri a discuté poliment avec les cascadeurs non sans avoir filmé leurs acrobaties sur son téléphone intelligent. Il se disait qu’il récolterait ainsi des preuves en cas de plainte aux autorités policières.

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Religieusement, j’ai relu les règlements municipaux. « Nul ne peut générer un bruit causant une nuisance aux citoyens de façon à briser la quiétude ambiante. Et ce, peu importe l’heure du jour ou de la nuit. » Ah ! au moins, la loi est derrière nous !

Nous sommes en juin. Si je ne dépose pas bientôt une plainte officielle à la municipalité, ces jeunes vont me casser les couilles l’été durant. Mon nouveau bonheur est trop important. Je n’ai aucune envie de le sacrifier. Je fomente des plans de vengeance qui consistent à vider du sucre dans leur réservoir d’essence, à tendre une corde invisible à travers le champ ou encore à y enfouir des bûches de bois tous les cinq mètres. Je m’imagine me redressant d’un coup et les gratifiant de deux formidables doigts d’honneur devant la mine ahurie de Roger.

Il faut dire que je suis vêtue de mes vieux leggings troués, chaussée de mes pantoufles mangées par les dents juvéniles de Roger et que je porte un t-shirt plus vieux que moi. Nous sommes loin d’une publicité de Victoria’s Secret. Je poursuis ma rêvasserie. Dans mon imagination, L’Efflanqué tourne brièvement la tête vers moi, en relâchant son attention une fraction de seconde et en oubliant ainsi de regarder devant lui. Mal lui en prit. J’assiste, muette de stupeur, à une formidable culbute, le haut du corps projeté pardessus la bécane pendant que le casque demeure accroché aux poignées. Le VTT finit sa course dans une des buttes de sable. Le jeune homme, pareil à un pantin désarticulé, reçoit le VTT sur le dos. Il est inerte. Son ami, Petit-Gros, poursuit sa trajectoire, inconscient du drame qui se joue sous mes yeux. Dans mon rêve éveillé, je suis tétanisée. J’émerge de ma stupeur et saisis la laisse de Roger pour me diriger vers le malheureux. Je m’imagine patauger dans la boue, mélange de terreau fertile et de fumier, jusqu’aux chevilles, chaussée de mes pantoufles mutilées. Dans mon scénario, j’avance péniblement dans la glaise environnante jusqu’au jeune homme. Il ne respire pas et je suis convaincue qu’il ne respirera pas de sitôt. Son casque fendu en deux laisse échapper des morceaux de cervelle qui jonchent la terre aux alentours. Quant au reste du corps, il est caché sous le VTT. Roger renifle le défunt et commence à lécher les morceaux de cervelle qui dépassent de l’ouverture du casque. Mon esprit arrête là ses élucubrations macabres. Dans ma télésérie, le second compère a finalement compris qu’il se passait quelque chose. Il arrive couvert de boue malodorante à notre hauteur, et s’exclame : « Heille, Jordan! Qu’est-ce que t’as, dude ? » Ébahi, il jette un œil aux morceaux de cervelle épars et s’écrie :

— Ostie ! Yé ben trop mort !!!

Dans mon rêve, Petit-Gros est livide et ne réalise pas que je suis en grande partie responsable du désastre, par l’impulsivité de mes doigts d’honneur. Je me sens terriblement coupable, des rigoles de transpiration dégoulinent de mes aisselles. Je bégaie, déglutissant avec peine :

— As… as… as-tu un cellulaire ? Il… faut appeler le 911.

— Ben non, j’ai pas mon cell !

Toujours dans mon imaginaire macabre et débridé, Roger tire sur sa laisse et finit par se soustraire de son collier. Je n’ai pas eu le temps de lui mettre son harnais de marche.

Il détale comme une flèche, avec de la boue jusqu’à ses genoux canins. Je n’ai pas la force de le rappeler. Il faut trouver un téléphone. J’ordonne au jeune homme :

— Reste près de ton ami, je vais appeler le 911 de la maison.

L’haleine chaude de mon chien, et sa langue moelleuse me léchant timidement la main, me ramènent à ma réalité. À mon grand étonnement, les deux jeunes hommes, bien vivants, ont cessé leur manège. Je comprends vite pourquoi. Deux agents de police, deux solides gaillards aux quadriceps moulés dans leurs pantalons d’uniformes, passent à travers les champs à grandes enjambées. La jeune trentaine, ils mettent bien en valeur leur uniforme. C’est ça, le bonheur. Se rincer l’œil outrageusement en sirotant un café par un beau samedi matin ! Mais là, je divague. Revenons à nos moutons. Les deux agents vont à la rencontre des compères et bavardent avec eux. Ils parlementent pendant une bonne demi-heure. Les policiers repartent en traversant ma cour arrière. Ils me reconnaissent. Je suis confuse. Je suis en guenilles, démaquillée, les cheveux en bataille, et j’ai l’haleine rance. Un vrai top-modèle ! Les agents m’adressent un signe de la main :
«Hé! D Léa! Bon samedi! Vous avez un beau chien ! » Je souris, gênée, et j’articule un timide « Merci ».

L’un des deux s’enquiert :

— Comment s’appelle-t-il ?
— Roger !
Les agents s’esclaffent ! Ils saluent mon compagnon à quatre pattes par un joyeux « Salut Rog ! »

L’interpellé agite la queue et dresse les oreilles devant ses nouveaux amis. Je prie tous les saints du ciel afin qu’ils ne soient pas saisis par l’envie de venir le caresser. Roger est sympathique : il attire les sourires et les câlins. En revanche, je n’aime pas spécialement me faire surprendre dans l’intimité de mon chez-moi. Surtout pas par deux si beaux spécimens de la nature ! J’ai mon orgueil quand même !

Mes prières sont exaucées : les patrouilleurs parlent à leur radio accrochée sur l’épaule. D’autres citoyens les réclament.

Quant à mes jeunes amis, ils ont quitté les lieux sans demander leur reste en ignorant qu’ils sont passés à deux doigts… d’honneur d’une catastrophe !

A propos de Josée Boissonneault

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Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel

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