Musicien de chevet

« La musique de Jaws, n’est-ce pas un battement cardiaque qui accélère jusqu’à la tachycardie? Alors, pourquoi ne pas... »

DR FRANÇOIS REEVES : HUMANISER LA MÉDECINE PAR LA MUSIQUE

CHARLES-ÉDOUARD CARRIER, journaliste

Humaniser les soins par la musique, voilà le mandat que s’est donné la Société des arts en milieu de santé (SAMS) en organisant des concerts auprès des patients hospitalisés ou hébergés. Son porte-parole, le D François Reeves, cardiologue, est amoureux de la musique depuis l’enfance. Selon lui, malgré des préoccupations financières importantes dans le réseau de la santé québécois, la musique doit continuer de faire son chemin jusqu’au chevet des patients.

musicotherapie-carrier-f1
La musique, il est tombé dedans alors qu’il était tout petit. « Mon père avait d’excellentes qualités musicales sans pour autant avoir de formation. Et il était amoureux de musique tous azimuts. Bach, Beethoven, Brahms, ça jouait tout le temps à la maison. Il nous endormait avec Mahler, Bruckner », se souvient François Reeves.
Le cardiologue ne s’en cache pas, il a une facilité pour la musique. Il en a toujours joué : piano, clarinette, saxophone, guitare classique; puis le blues et le rock. Aujourd’hui, il profite d’un studio aménagé au sous-sol de sa résidence où il s’installe avec sa famille et ses amis. «C’était un vieux rêve d’avoir mon studio. Je me suis créé un petit nid de bonheur. »

DES LIENS ENTRE LA MÉDECINE ET LA MUSIQUE

Même s’il est ouvertement passionné de musique, la connexion entre l’art et sa pratique s’est faite de façon complètement involontaire. « Je n’aurais pas eu le talent pour être un grand musicien, mais j’ai suffisamment de talent pour apprécier ceux qui en sont, de grands musiciens », explique-t-il.
C’est en discutant avec son ami Gilles Bellemare, compositeur, musicien et chef d’orchestre, que les choses se sont dessinées. « Je lui expliquais que je ne comprenais pas pourquoi en musique contemporaine, aucun compositeur ne s’était encore intéressé au cœur. La musique de Jaws, n’est-ce pas un battement cardiaque qui accélère jusqu’à la tachycardie ? Alors, pourquoi ne pas s’intéresser à toute la richesse de la rythmique du cœur ? »

musicothérapie-carrier-f2
Pour le Dr Reeves, il y a des liens évidents entre le langage de l’arythmie cardiaque et celui de la rythmique musicale. Alors, pour quelqu’un qui se passionne à la fois pour la musique et pour la cardiologie, ausculter un patient, c’est aussi écouter le rythme d’une œuvre musicale.

UNE ŒUVRE QUI PART DU CŒUR

« En parlant avec Gilles Bellemare, j’ai eu envie de lui commander quelque chose. Une œuvre dont le substrat proviendrait de ce qu’on entend dans un cœur. Et c’est au bout de trois ans que l’on a terminé la composition d’une œuvre symphonique qui s’appelle Cœur — cinq poèmes symphoniques pour chœur et orchestre. » Le projet s’est construit autour de la tournée d’un cardiologue qui visite cinq chambres. Dans chacune d’elle, un patient, une arythmie et un ressenti face à la maladie. Les musiciens suivent le rythme cardiaque, le chœur chante les émotions. L’œuvre a été interprétée pour la première fois le 2 décembre dernier par l’Orchestre symphonique de Laval sous la direction d’Alain Trudel.

UNE PORTE OUVERTE VERS LA SOCIÉTÉ DES ARTS EN MILIEU DE SANTÉ

C’est après ce concert que Dr Reeves a été approché par la SAMS. « On m’a proposé d’en être le porte-parole. Après le plaisir que les musiciens venaient de me donner, je ne pouvais faire autrement qu’accepter cette mission au fondement à la fois médical et humain. » Pour lui, l’apport positif de la musique au milieu de la santé est indiscutable, particulièrement dans un contexte où nous sommes en recherche d’humanisation des soins. « La compétence des médecins est là. Le problème, c’est une question de vécu. Et tout ce que l’on peut faire pour humaniser les soins de santé est gagnant, surtout dans les milieux de soins chroniques […] en réhabilitation, où il y a de l’isolement, de la perte d’autonomie, de la peur », justifie le spécialiste.

L’AVENIR DE LA MUSIQUE EN SANTÉ

François Reeves rappelle qu’une prescription d’activité physique était totalement loufoque dans un contexte de cardiologie préventive il y a trente ans, alors qu’il s’agit maintenant d’une recommandation de classe A. Il y voit un parallèle avec la musique : « La musique fait partie de nous. Que ce soit pour un motif d’humanisation ou pour une utilisation très pointue dans le cadre d’un plan de traitement, je vois ces aspects se développer. » Il admet que, sur le plan de la puissance d’intervention, ce ne sera jamais aussi efficace que d’ouvrir une artère et de la débloquer avec une endoprothèse : « Nous sommes des pompiers. Mais entre deux feux, on souhaite tous une maison [où il] est agréable [de] vivre. Dans l’agrément de cette demeure, il y a la musique. C’est quelque chose de tellement ubiquitaire, depuis le début de l’humanité, qu’elle doit continuer à faire sa place dans un contexte de soins. »

LE TRAVAIL DE LA SAMS

La Société pour les arts en milieu de santé a été créée il y a dix ans en Colombie-Britannique. Depuis, d’autres sociétés sœurs se sont multipliées. La SAMS fête son sixième anniversaire au Québec. « Dès l’origine, l’idée était d’intégrer les arts dans des milieux où les gens s’en trouvent privés, particulièrement dans les milieux de santé », explique Sylvia L’Écuyer, vice-présidente et cofondatrice de la SAMS, et aussi animatrice à ICIMusique pour Radio-Canada. Les musiciens qui travaillent avec la SAMS se déplacent dans les milieux de vie des patients et offrent une musique de proximité. À la cafétéria, en salle de repos ou en salle de télévision, ils donnent des prestations solo, duo, trio ou quatuor devant des auditoires formés d’une quarantaine de personnes, avec qui ils échangent et développent des liens. « On souhaite lever les barrières et donner un accès à la musique pour les gens qui sont dans un milieu d’où ils ne peuvent sortir vers le monde extérieur », explique la cofondatrice.

UN PRODUCTEUR DE SPECTACLE MÉCONNU

Avec une horde de musiciens professionnels, la SAMS organise quelque 600 concerts de musique classique, jazz et du monde par année. Et selon la vice-présidente et cofondatrice, l’organisme souhaite davantage mettre de l’avant son programme de saison de concert plutôt que d’organiser des prestations ponctuelles sans suite. « On encourage les centres à souscrire à une série de concerts avec nous. Les gens qui sont en résidence ont perdu beaucoup de repères : maison, amis, conjoints, liberté, etc. Il y a peu de choses sur lesquelles ils ont le contrôle. On souhaite que la musique, ça fasse partie du quotidien des gens en CHSLD », précise-t-elle.

UNE OCCASION DE CRÉER DES CONTACTS

musicotherapie-carrier-f3À ces concerts sont aussi invités les membres de la famille — parce que la musique permet ce rapprochement, au-delà de la communication par les mots. D’ailleurs, selon la SAMS, des chercheurs des Pays-Bas ont démontré que les concerts intimes donnés par des musiciens professionnels à des personnes atteintes de démence dans des centres d’hébergement avaient un effet positif sur la qualité des contacts humains, des relations de soin, de l’humeur, de la communication, ainsi que sur l’amélioration de la perception du patient dans sa relation avec ses soignants(1).
La SAMS tient annuellement deux grands concerts-bénéfice. « On invite les administrateurs pour qu’ils voient la qualité des interprètes que l’on propose, indique madame L’Écuyer. Ça permet de faire connaître la SAMS et d’amasser des fonds. Il faut rappeler que peu d’organisations présentent un si grand nombre de concerts annuellement et embauchent autant d’artistes. » Tout au long de l’année, la SAMS recueille aussi des dons via son site web. Un montant de 60 $ permet de payer un musicien pour un concert. Avec 250 $, c’est un concert en duo que l’on rend possible. De grandes sociétés, comme des banques, aident aussi au financement de la SAMS.

LES MUSICOTHÉRAPEUTES S’IMPLIQUENT

Graduellement, ils font leur entrée dans les équipes multidisciplinaires des départements qu’ils visitent. Même si la plupart ne travaillent pas à temps plein dans un seul établissement de santé, les musicothérapeutes sont bien présents dans le milieu de soins. C’est le cas de Vicky LeVasseur, une musicothérapeute accréditée qui travaille à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal à raison d’une journée par semaine :
« Je crois que c’est une plus-value pour l’équipe. On travaille tous ensemble pour le bien-être du patient. » Pour sa part, elle assiste aux réunions de l’équipe multidisciplinaire. Elle admet cependant que ce ne sont pas tous les établissements qui considèrent le musicothérapeute comme un professionnel ayant sa place autour de la table.
« Je ne crois pas que l’on ait besoin de convaincre les établissements par rapport des bienfaits de la musique. Les gens voient à quel point ça améliore la qualité de vie des résidents, assure-t-elle. La mémoire de la musique est une mémoire qui demeure très longtemps. » En effet, différentes recherches soulignent que plusieurs cas ont été rapportés où une musique entendue par une personne atteinte de démence avancée avait réussi à éveiller des émotions, des pensées, des souvenirs et une « identité survivante » chez le patient. On a associé ce phénomène au fait que la perception, la sensibilité, l’émotivité et la mémoire musicale survivent généralement beaucoup plus longtemps que les autres formes de mémoire(2).

LA MUSIQUE A SA PLACE EN MILIEU DE SANTÉ

« La musique, c’est pour moi quelque chose d’important et de vital. Je ne peux tout simplement pas imaginer une vie sans musique », confie François Reeves. C’est mû par cette passion musicale ancrée en lui depuis toujours et ce désir profond d’humaniser les soins qu’il souhaite qu’on fasse une place plus grande à l’art dans le réseau de la santé. « Une société qui se préoccupe d’apporter de la musique au chevet des grands malades est, à mon sens, une société évoluée», termine le spécialiste.

La Société des arts en milieu de santé (SAMS) 

RÉFÉRENCES

  1. Meeuwesena, L., Visserb, A., Van der Vleutena, M., « The Contribution of Intimate Live Music Performances to the Quality of Life for Persons with Dementia », Patient Education and Counseling, Volume 89, Issue 3, December 2012, p. 484–488.
  2. Sacks, O., Tales of Music and the Brain. New York: Knopf, 2007, 425 p.

A propos de Charles-Édouard Carrier

Voir tous les articles par Charles-Édouard Carrier
Charles-Édouard Carrier est journaliste pigiste, notamment pour La Presse +. Ancien infirmier clinicien, il a bifurqué ces dernières années vers les arts et les communications dans le domaine de la santé ainsi qu'en journalisme. Passionné de moto et de musique, il a démarré son propre média pour les motocyclistes, Oneland.

La parole est à vous!

Pour poser une question, envoyer un commentaire, une lettre, un témoignage, un article d’opinion ou une analyse personnelle…

Quoi d’neuf, Docteur?

Quelles sont les dernières nouveautés susceptibles d’avoir des impacts sur  votre vie personnelle ou votre pratique médicale ? 

Vieilles bouteilles, frais bonheur

«D’un point de vue vigneron, le bouchonnage reste l’ultime action œnologique dans l’élaboration d’un vin. C’est aussi la seule qu’il…»

Pétoncles poêlés, salsa maison

«Quand vient le temps de passer de la terrasse au confort de notre salle à manger, c’est aussi l’occasion de profiter pleinement…»

Fonds communs pour médecins

– Fonds FMOQ
– Fonds Professionnels
– Gestion MD