Perdu dans les îles

« Transi, épuisé et heureux, il retrouvera sa voiture et se dira une fois le danger passé qu’il vaut la peine d’être vivant, d’oser et surtout de recevoir... »

RÉCIT DE VOYAGE

Texte et photos : Claude Garceau, M.D.
Spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval

Jeune, je regardais les cartes du monde en barbare; chaque point, chaque lieu était un empire à conquérir. Mais le fil de ma vie est bien défilé et, maintenant, je constate avec bonheur que c’est le monde qui se donne à moi.
Je suis à Stockholm par une belle journée de septembre. La bruine des premiers jours a laissé place à l’air limpide et froid des petits matins. Des amants engourdis, à peine sortis de la tiédeur du lit, épient l’activité de la rade de Stockholm. Affalé dans une banquette capitonnée de l’hôtel de l’îlot CastelHolmen, je contemple l’horizon. La grande roue du parc d’attractions de Tivoli de l’autre côté du bras de mer semble bien triste sans les rires d’enfants.
Demain, je quitte Stockholm. Perdues dans l’Atlantique Nord, des îles enchantées n’attendent que le naufragé. Les Féroé : 18 points qui émergent des flots entre la Norvège, l’Islande et l’Écosse. Ne sont-elles qu’un refuge pour un Viking égaré, banni des ses fjords, en quête d’herbe pour nourrir ses moutons et son âme, d’un ciel pur pour rêver et panser ses blessures et d’une terre pour mourir en paix ?

Tout en bas c’est l’île Vagar. Elle frissonne dans les brumes du petit matin. La sortie de l’avion est simple, la location d’auto aussi, car je suis le seul touriste en cette fin de septembre. Je roule dans l’air maussade en direction de Torshvan, le chef-lieu.

Le ciel est bas et tout baigne dans la grisaille et le crachin d’un temps incertain. La route longe la mer à flanc de montagne. À gauche, les flots noirs ; à droite, les façades sombres de montagnes sans arbres qui plongent de plus de mille mètres vers l’océan. La voiture serpente le long du mince ruban argenté qui s’accroche entre les mousses verdâtres. La lumière du soleil se cache des nuages, mais parfois des rayons illuminent les ondulations froides et infinies tout en bas. Des arcs-en-ciel immenses rejoignent soudainement la mer et, saisi par tant de magie, je m’arrête sur le bas-côté, où, pendant plus d’une heure, sans voix, je contemple les lumières de Dieu qui dansent pour moi. Un grand tunnel de plusieurs kilomètres creusé sous la montagne permet d’atteindre Torshvan.

féroé-garceau-f4La voiture encore fumante de son effort me conduit vers la rade. Comme sur une carte postale de Norvège, une église sombre et austère domine tout et les anciennes échoppes des pêcheurs s’alanguissent, rêvant au temps où les bateaux, maintenant en retraite, ramenaient les morues par milliers. Un seul café est ouvert. Une serveuse toute tatouée fume der-rière une vitre qui la protège des vents du Nord. Je brave le vent sur la terrasse, la serveuse s’assoit tout près sans rien demander et nous contemplons le soleil couchant. Elle, la timide dame avec un anneau de métal dans chaque narine et moi, le gentil barbare silencieux frissonnant dans les dernières lueurs du jour.

Je rejoins l’hôtel dans les hauteurs des collines. Encore plus haut, dans les landes glacées, il n’y a que les pales des turbines électriques humant la force du vent. L’hôtel est, ce soir, envahi par de jeunes agentes de tourisme de Scandinavie et de Russie. Elles paraissent bien perdues en talons hauts, déboussolées, les bretelles de leurs petites robes cocktails semblent futiles dans ce lieu perdu. Je les laisse à leur énième verre et je monte tristement dîner à l’étage du restaurant de l’hôtel.

Des vitres panoramiques, on ne distingue que la froideur qui cache tout. La musique feutrée est appropriée à la tristesse de ce bout du monde. Les gens de la cuisine travaillent en silence comme dans un réfectoire de monastère. Chaque geste est précis. Chaque pièce devient une œuvre de goût, de couleur, d’odeur et d’aspect. Chaque jour les cuisiniers du Koks vont dans les bois cueillir les herbes fraîches et chaque plat devient une composition mariant la fraîcheur absolue des poissons et coquillages aux herbes, aux petits fruits et aux racines propres à cette partie du monde. Le tout est présenté dans des plats épurés, dont l’esprit est tout à fait scandinave. Ivre de bonheur et bouleversé par cette expérience des sens, je rejoins ma chambre panoramique, m’endors immédiatement, bercé par le vent, la pluie, et à peine troublé par l’écho lointain des cornes de brume.

Je me lève. Il pleut, mais je n’ai pas fait tout ce chemin pour renoncer parce que le temps est gris. Les beautés de ce monde sauront bien me trouver.

féroé-garceau-f1Aujourd’hui, je vais à la rencontre d’une image de l’Encyclopédie Britannica, que mon père nous avait ou s’était offert. Ses 32 tomes dans cette époque préhistorique sans ordinateurs ou Internet constituaient, dans notre petite Trois-Rivières natale, la porte des rêves et le sas vers d’autres mondes espérés. J’avais environ 10 ans et j’étais tombé sur l’image d’un village perdu dans une île perdue au bout de notre monde connu. Quelques maisons sur un plateau tout vert avec, en arrière-plan, les mille mètres d’une montagne dénudée, iridescente de ses lichens et de ses mousses. À gauche, une falaise de 100 mètres se jette dans les flots de l’Atlantique Nord. Mais surtout, entre le village et le plateau tout vert, une chute inattendue, rageuse et vrombissante de colère rejoint l’océan. Une composition si improbable qu’elle semblait ne pas être le fruit des seules forces de la géologie, mais plutôt d’une autre force dont les desseins, à cette époque naïve de mon adolescence, m’apparaissaient encore imprécis.

féroé-garceau-f2Ce village mystérieux s’appelle Gasadalur. Village est un euphémisme : à peine quelques masures perdues sur un plateau perdu, et ce, depuis des centaines d’années. L’endroit est si émouvant qu’un obscur fonctionnaire de la zone euro a décidé, il y a 20 ans, d’y autoriser la construction d’une route asphaltée et de tunnels traversant le néant pour rejoindre le néant. Tout cela pour honorer le monde sans aucune raison et sans aucun but, comme le font les délicates lettres d’un poème persan. J’atteins cette image, enfin, et cette pensée de mon enfance s’imprime à nouveau. Cette image restera jusqu’à ma mort, quelque part entre bien des zones d’influence de mon cerveau. La zone occipitale retiendra le vert, partout le vert et ce trait de lumière et de fureur, et cette chute avec ses molécules de pluie pressées de retrouver la mère originelle. Mon lobe temporal enregistrera le son du vent et distinguera les douces complaintes des brebis perdues dans la montagne. Mon lobe pariétal ne trouvera pas les mots pour décrire le lieu. Et, saisi par l’émotion, je penserai à mon père, maintenant mort, qui n’a voyagé que par l’Encyclopédie Britannica. Je regarderai la montagne en toile de fond et, en hommage à sa vie et à la mienne je déciderai de la gravir. Geste réfléchi ? Non ; je suis seul, je ne connais pas le chemin, mais y a-t-il un chemin ? J’ai presque 60 ans et toute l’expérience accumulée me dit de faire confiance à cette force qui me met en communion avec ce qui est devant moi.
Je traverse le grand cirque, une vasque toute verte entourée des montagnes. En m’accrochant aux pierres, aux ronces, je parviens rapidement à mi-montagne. Mes genoux tremblent un peu d’effort et, surtout, parce que je sais très bien que la montée est facile, mais que la descente sans corde sera à la limite de mes possibilités de petit presque sexagénaire. Affalé à mi-pente, rompu par l’effort, je contemple la crique glaciaire. À ma droite, l’eau se forme en torrents qui dévalent les 70 degrés d’inclinaison de la montagne. Plus haut, un orage spontané alimente les sources. Plus bas, où je suis, il n’y a que le bleu du ciel et la lumière qui fait des arcs-en-ciel par-dessus l’océan.

La suite, après cette extase, est presque banale : un petit vieux, pris dans la montagne est contraint de monter, car il ne peut plus descendre. Pendant des heures, il cherchera un sentier de moutons pour retrouver la crique glaciaire ; transi, épuisé et heureux, il retrouvera sa voiture et se dira, une fois le danger passé, qu’il vaut la peine d’être vivant, d’oser et surtout de recevoir ce que la vie a à offrir. Les yeux dans l’eau, en conduisant la voiture vers Torshvan, il se dira que son père aurait été fier de lui.

MD. Spécialiste en médecine interne, Hôpital Laval. Pour lui écrire : claudegarceau@videotron.ca

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