Médecins ou punching-balls?

« Le médecin doit réaliser que ceux qui le jugent le plus sévèrement ne connaissent pas la nature de son travail, le contexte dans lequel...»

COMMENT LES MÉDECINS QUÉBÉCOIS PEUVENT-ILS SE PROTÉGER DU DÉNIGREMENT PUBLIC DONT ILS FONT L’OBJET ?

GUY SABOURIN, journaliste

Après le tour des ingénieurs, malmenés pendant la commission Charbonneau, c’est à celui des médecins d’être houspillés publiquement. Victimes de la grogne quotidienne dans les médias traditionnels et sociaux, ils pourraient au moins être disponibles quand on a besoin d’eux, disent certains, qui les accusent aussi de freiner les initiatives novatrices et l’interdisciplinarité, entre autres.

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À la fin d’une lettre qu’elle signait dans La Presse+, la Dre Catherine Truong, en parlant d’un système de santé en train de tomber profondément malade, concluait : « Le personnel des services de santé en souffre, mais avant tout, ce sont les patients qui en subissent les conséquences… Tout le monde devrait savoir ce qui se passe et se fâcher. » Un lecteur lui a répondu : « J’aimerais juste vous faire remarquer, Dre Truong, et sans aucune mesquinerie de ma part, que les médecins ont accaparé un énorme pan du budget et qu’il ne reste plus grand-chose pour les patients et les autres salariés du réseau, dont je suis. Et oui, ça me fâche. »

« S’il n’y a plus d’argent pour augmenter le salaire des infirmières ni pour financer les écoles ou les garderies, c’est parce qu’on l’a tout donné aux docteurs », ironise le Dr Louis Godin, président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, pour illustrer le genre de propos actuels que tiennent à leur égard les Québécois sur plusieurs tribunes.

« On entend aussi, en différentes variations, que les médecins sont des entrepreneurs, qu’ils veulent faire de l’argent et n’ont que leur intérêt à cœur », ajoute Ariane Veilleux-Carpentier, présidente de la Fédération médicale étudiante du Québec.

La langue anglaise a un mot pour désigner cela : bashing, qu’on pourrait traduire par dénigrement, ou encore par « taper sur [les médecins] ». C’est un sport national, ces temps-ci. Mais qu’ont-ils fait — ou n’ont-ils pas fait — pour mériter ce traitement-choc de la part de la population, et disons-le, de beaucoup de médias également ?

« Je comprends les insatisfactions, la difficulté à obtenir un soin ou les mauvaises expériences avec des médecins ou d’autres professionnels, mais je trouve malheureux que tout s’imbrique automatiquement avec le salaire », ajoute la Dre Annie Trépanier, présidente de la Fédération des médecins résidents du Québec, et R5 en psychiatrie.

Pour justifier des projets de loi ou certaines actions, le ministre de la Santé a, lui aussi, porté des jugements sévères sur les médecins, notamment sur leur charge de travail, leur propension grandissante à faire passer leur vie privée avant le reste et leur manque de disponibilité pour soigner la population. Il a ainsi nourri la bête. D’ailleurs, aux yeux du Dr Godin, qui précise qu’il ne détient pas de preuve absolue, le doctor bashing est une opération téléguidée, principalement par le pouvoir politique et certains groupes de pression, qui ont pris bien soin de soulever différents problèmes et de les attribuer principalement aux médecins. « Tranquillement, tout le monde est embarqué là-dedans, croit-il. Aujourd’hui, les partis politiques, les médias et la population se livrent à une surenchère, à savoir qui tapera le plus fort sur la tête des docteurs. »

Autre volet du mécontentement populaire : les grosses sommes d’argent public que le médecin a le pouvoir de dépenser. La société regarde maintenant cela d’un œil critique. « Aujourd’hui, en plus de faire tout ce qui est possible pour son patient, le médecin doit aussi tenir compte des besoins de la collectivité, explique la présidente de l’Association médicale du Québec (AMQ), la Dre Yun Jen. Ce n’est plus nécessairement acceptable de prescrire des traitements ou des examens de haute technologie qui coûtent très cher et font en sorte qu’il y a moins de ressources pour les autres. Les gens apprécient personnellement leur médecin de famille, mais, sur le plan collectif, la population a quelque chose à dire sur la profession médicale dans son ensemble. Les attentes et la logique ont changé avec le temps. »

L’accessibilité, une situation qui n’est toujours pas réglée, nourrit aussi le doctor bashing, croit Yun Jen. « Les gens estiment que les médecins n’ont pas livré la marchandise malgré l’augmentation de la rémunération, précise-t-elle.
L’accessibilité est toutefois un problème complexe dont les médecins ne peuvent être responsables à 100 %, même s’ils peuvent contribuer à une solution. »

La porte-parole de l’opposition officielle en matière de santé et d’accessibilité aux soins, la pharmacienne Diane Lamarre, n’aime pas du tout l’expression bashing. Elle pense que ce n’est pas ce que les gens font. « Ils essaient d’exprimer une grande préoccupation quant aux carences de services essentiels et d’accès à un système de santé qui coûte 32 milliards de dollars par année, explique-t-elle. Puisque le médecin constitue le seul point d’entrée dans ce système pour un patient, il ne faut pas se surprendre que ce soit le médecin qu’on questionne quand ce système-là ne fonctionne pas. Les gens expriment beaucoup de désespoir et il faut l’entendre, en prendre acte concrètement et changer des façons de faire. » Même si ça ne sert à rien de chercher des coupables, il ne faut pas non plus se fermer les yeux et toujours faire porter le blâme ailleurs, ajoute-t-elle.

La population craint pour l’avenir du système public de santé, qui lui tient à cœur. « Elle redoute qu’il ne soit plus soutenable en raison des dépenses », renchérit Annie Trépanier. L’insatisfaction d’aujourd’hui repose sur une compréhension incomplète ou mauvaise decertaines réalités, ajoute le Dr Alain Vadeboncoeur, urgentiste à l’Institut de cardiologie de Montréal, même si elle constitue à ses yeux une tentative de ramener les pendules à l’heure et d’éclairer des insatisfactions bien réelles relatives à certaines anomalies du système de santé. « Des réalités mises en lumière existent vraiment, comme la difficulté de voir son médecin. On ne va pas se mettre la tête dans le sable par rapport à ça. »

bashing-sabourin-f1Mais sur le plan monétaire, il tient à rectifier le tir. « Les médecins en place aujourd’hui ont joué un rôle majeur dans les négociations, par exemple le Dr Barrette lui-même, explique-t-il. C’est clairement grâce à lui, ou du moins en partie, que les spécialistes ont obtenu ce rattrapage salarial [négocié en 2007 — 2008]. Dans la population, c’est perçu comme si les gens qui ont causé une partie des problèmes d’abus financiers sont maintenant en poste et dirigent le système de santé (Philippe Couillard était l’interlocuteur de Gaétan Barrette durant les négociations !). Je ne dis pas qu’il y a abus, mais c’est ce que perçoit la population. »

DUR SUR LE MORAL DES TROUPES

Les médias et autres pourfendeurs font rarement mention du contrat social des médecins, c’est-à-dire du devoir de faire de longues études, des heures de travail étendues, des décisions sur la vie et la mort, des responsabilités légales, le tout en échange d’un statut et d’un salaire avantageux.

« Cette réalité déplaît, croit le psychologue Bruno Fortin, professeur associé de clinique à la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke. Un survol superficiel qui évoque le revenu suscite une exacerbation des préjugés plutôt qu’une compréhension réelle des enjeux. »

Habitués au respect, les médecins, prennent très mal de se faire lancer des tomates sur la place publique, fut-ce pour les mauvais motifs et dans un climat de confusion. Même si la relation avec les patients continue d’être correcte et dépourvue d’agressivité, il arrive que certains d’entre eux abordent maintenant la question financière. « Du jamais vu », indique Yun Jen, qui ajoute avoir eu vent de médecins en détresse, à force d’entende des critiques de la part des patients.

Dans les lieux publics, lors de conférences ou même dans les milieux de travail, des médecins surprennent des conversations dans lesquelles ils entendent « les maudits médecins ». Ils se retrouvent parfois à devoir se défendre lors de discussions musclées avec des collègues d’autres professions.bashing-sabourin-f3 Cela les blesse, les déçoit et les démotive, indiquent les médecins à qui nous avons parlé.
« Qu’est-ce qu’on voit pourtant tous les jours, autour de nous, demande Annie Trépanier ? Énormément de résidents, de médecins et de patrons très passionnés et très travaillants qui répondent à des demandes importantes des patients et qui vivent des situations parfois assez stressantes. C’est injuste et attristant. »
« Je ne vous cacherai pas que ça a énormément d’influence sur le terrain, ajoute Louis Godin. Les médecins se font traiter de voleurs, de menteurs ou de profiteurs, ils sont choqués par tant de faussetés et voudraient que ce soit corrigé. »

« Nous avons des modèles très inspirants, des gens dévoués sur le terrain, et c’est pourquoi nous concevons mal que c’est ce discours-là qui se propage, ce qui engendre un sentiment de déception et d’impuissance, déplore Ariane Veilleux-Carpentier. Nous sommes la relève et nous voulons prouver coûte que coûte que les raisons pour lesquelles nous sommes entrés en médecine ne sont pas financières. »

COMMENT Y FAIRE FACE ?

Un médecin peut-il rester serein, calme et zen quand les attaques fusent de toute part ? « Les médecins travaillent bien, travaillent fort et ne devraient jamais perdre de vue la valeur du travail qu’ils accomplissent, recommande Louis Godin. On parle quand même de 16 millions de visites par année. Les gens qui tiennent un discours antimédecin visent des intérêts bien personnels. » Comme le bashing est particulièrement virulent sur les médias sociaux, Annie Trépanier recommande de prendre de la distance avec Facebook et les bulletins de nouvelles.

« C’est toujours mieux de se ramener à notre passion, aux patients qu’on aide et dont on améliore la qualité de vie et de penser plutôt à toutes les autres satisfactions qui viennent avec le métier.»
« Le médecin doit réaliser que ceux qui le jugent le plus sévèrement ne connaissent pas la nature de son travail, le contexte dans lequel il exerce, ni le contrat social qui est à la base de son choix », indique Bruno Fortin, qui formule une dizaine de recommandations pour que le médecin n’y laisse pas sa peau. Selon lui, les commentaires négatifs ne s’adressent pas au médecin comme personne, mais sont plutôt dirigés vers une vision erronée de son rôle.

Il importe pour le médecin de clarifier ce qui est primordial pour lui dans son rôle de docteur et d’en tenir compte dans ses différentes décisions. Il y aura toujours des personnes insatisfaites ; certaines d’entre elles ne l’ont jamais été de leur vie. Est-ce la faute du médecin ? En contrepartie, le médecin peut se remémorer les messages de remerciement et de reconnaissance de la part de ses patients, et leur faire une place dans sa perception des choses. Il peut aussi prendre conscience [du fait] qu’il n’est pas seul : les organismes qui le représentent tentent de nuancer la perception du public, à l’intérieur de leur zone de pouvoir. Il y a fort à parier, aussi, que la situation actuelle n’est que temporaire. Le médecin peut se rappeler que les gouvernements et les ministres changent. En tout temps, il n’a qu’à faire de son mieux compte tenu de ses capacités et de son contexte : autrement dit, ne viser que ce qui est réaliste.

sabouringuy@gmail.com

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