Un équilibre si fragile

« En Angleterre, les progressistes se sont associés à la grève des résidents, car ils voient dans les mesures du gouvernement conservateur une... »

COMBIEN DE TEMPS ENCORE POURRONS-NOUS ÉTIRER L’ÉLASTIQUE?

SIMON-PIERRE LANDRY, M.D., CMFC-MU

J’étais assis à table, dans une maison louée conjointement par un groupe de collègues et amis médecins. Nous étions tous réunis à l’occasion du congrès annuel de la Société de médecine rurale du Canada, qui avait lieu cette année dans Charlevoix. Bière à la main, je m’amusais à compter les têtes d’enfants. Exercice difficile : les petites têtes blondes et brunes sont nombreuses, et elles bougent vite ! Juste à côté de moi, un père nourrit son fils de six mois à la cuillère, pendant que maman met de côté son projet en santé publique afin d’habiller la plus vieille. Sur le balcon, un autre père se promène avec une petite fille de six mois dans les bras alors que sa conjointe, aussi médecin, joue au ballon dehors avec son plus vieux. À cet instant mon téléphone sonne et mon garçon de trois ans facetime avec moi. Il me répète pour la millième fois que sa petite sœur de deux mois est trop petite pour manger des céréales comme lui. C’est une véritable scène de familles modernes, avec, comme décor sublime, le fleuve Saint-Laurent, qui, lui, n’a pas réellement changé depuis des centaines d’années.

cod-landry-f2

La plupart de ces parents sont des médecins de famille. Ils travaillent en Nouvelle-Écosse, dans les Territoires du Nord-Ouest et en Alberta. Certains travaillent à l’urgence ou à l’hospitalisation ; d’autres, en obstétrique ou en cabinet. La culture ou la région d’où nous venons n’a aucune importance, car c’est l’appartenance à une même génération qui définit nos préoccupations et nos ambitions pour nos familles.

La féminisation professionnelle, le désir des pères d’être plus présents dans le quotidien de leurs enfants, la valorisation du voyage et des expériences de vie et la nette diminution de l’importance du travail dans la définition de soi sont des tendances que l’on observe dans l’ensemble des professions au fur et à mesure que les X et les Y accèdent au marché du travail (1). Cela, sans compter que les facultés de médecine canadiennes sélectionnent des étudiants ayant démontré de multiples intérêts et habiletés dans leur vie prémédicale. Doit-on ensuite s’étonner que ceux-ci souhaitent continuer à développer d’autres intérêts que leur carrière médicale clinique une fois sur le marché de travail ?

Dans un billet intitulé « Travailler moins, vivre plus » publié en novembre 2015 sur le blogue de L’Actualité, l’économiste Pierre Fortin affirme que le travailleur qui en a les moyens souhaite avoir plus de temps à lui, libéré de son travail. Il y démontre qu’avec l’augmentation de leur pouvoir d’achat pour les services de base, les Québécois souhaitent souvent diminuer le nombre d’heures passées au travail(2). Afin de compenser cela, le blogueur suggère de s’intéresser à la productivité par heure travaillée. Sachant qu’au minimum 30 % de ce que nous accomplissons en médecine n’amène aucune plus-value (3), c’est là que nous devons faire des efforts au lieu de fouetter les médecins à travailler encore plus que les 50 heures par semaine en moyenne que ceux-ci réalisent déjà.

cod-landryf4Les médecins, d’un océan à l’autre, participent au phénomène. Celui-ci est bien décrit dans « Where, oh where is my GP ? » (4), une chronique du Globe and Mail À la suite du départ à la retraite de son médecin de famille, le chroniqueur est incapable de se trouver un nouveau médecin. Il fait mention de la promesse de 2013, brisée par le Parti libéral provincial de la Colombie-Britannique, de « donner un médecin de famille à chaque Britanno-Colombien ». Malgré l’augmentation du nombre de médecins, le volume de patients orphelins a augmenté dans la région de Vancouver. En même temps, le chroniqueur observe la diminution du nombre d’heures travaillées par médecin. Ce nombre demeure tout de même de loin supérieur au temps plein du travailleur moyen. En gros, les médecins travaillent déjà bien au-delà de 40 heures semaine en moyenne. Ils aspirent à un meilleur équilibre entre leur vie personnelle et professionnelle, et ce, surtout lorsqu’ils ont des enfants à leur charge. Avec l’augmentation des cohortes médicales observées en Colombie-Britannique, les médecins en ont profité pour réduire leur temps de travail individuel.

Cette rupture avec la culture du travail des années du baby-boom survient en même temps que le vieillissement marqué de la population et le développement de nouvelles technologies diagnostiques et préventives qui font augmenter les besoins en professionnels de la santé. Parallèlement, cette rupture arrive au moment où la « capacité de payer » des patients, en raison de la diminution des revenus de l’État, stagne. Il s’agit là de la recette parfaite pour créer de l’instabilité au sein des écosystèmes de travail.

Effectivement, que ce soit en Angleterre, en Ontario ou au Québec, les gouvernements ont pris des décisions visant à forcer les professionnels de la santé à augmenter leur volume de travail tout en réduisant leurs salaires et paiements. Ces décisions sont prises alors que beaucoup de travailleurs souhaitent diminuer leurs heures de travail pour tendre vers un meilleur équilibre avec leur vie personnelle. De telles commandes gouvernementales, paradoxales et irréalistes, entraînent, à chacun des paliers de gouvernement, un haut degré d’instabilité politique.

Prenons tout d’abord le cas de l’Ontario.

Dans cette province, le gouvernement tente encore une fois de réduire les revenus de ses médecins pour juguler le déficit provincial, alors que la demande en soins, elle, augmente. Devant une nouvelle ronde de compressions imposées unilatéralement par la partie gouvernementale, les médecins ont décidé de se battre pour mettre fin au cercle vicieux en poursuivant le gouvernement devant la Cour supérieure. En d’autres termes, le syndicat professionnel ontarien, se jugeant privé de son droit à la négociation, a décidé de poursuivre le gouvernement pro-
vincial pour obtenir le droit à l’arbitrage comme les autres employés soumis à la Loi sur les services essentiels.

Au moment d’écrire ces lignes, la partie gouvernementale essaie de faire dévier le débat sur les revenus des médecins. Le syndicat s’en tient à la ligne dure et n’acceptera de négocier que lorsque le gouvernement aura accepté le droit à l’arbitrage. Cette revendication est d’ailleurs appuyée par l’Association médicale canadienne. Plusieurs éditorialistes ontariens notent que le ministre de la Santé de l’Ontario, le Dr Eric Hoskin, a perdu des plumes face à une opinion publique qui subit les conséquences des coupures en santé et qu’une attitude de confrontation envers les médecins ne causera que davantage de problèmes (5).

Fait intéressant, cette crise a permis l’émergence d’un nouveau militantisme médical. Des centaines de médecins en colère se sont rassemblés au sein d’une organisation appelée Concerned Ontario Doctors COD). Cette organisation, parallèle au syndicat de l’Association médicale ontarienne, organise des évènements médiatiques afin de contester la réforme et d’offrir des solutions de rechange. COD milite également à l’intérieur même du syndicat professionnel afin que leurs idéaux, souvent féministes et donc portés par les voix de jeunes femmes leaders du milieu médical, soient mieux représentés (6). Par exemple, depuis que celles-ci ont commencé à être actives politiquement, des revendications à propos des congés de maternité dans la profession médicale commencent à être davantage débattues dans les assemblées syndicales. Ce regroupement milite également pour davantage de transparence et de démocratie participative dans les processus décisionnels de l’exécutif syndical.

cod-landry-f3En Angleterre, lors de sa dernière élection, le gouvernement conservateur a fait la promesse d’un « système de santé ouvert sept jours sur sept, 24 heures par jour » (7). Le gouvernement a notamment promis plus de services de santé la fin de semaine et le soir. Cependant, le ministre de la Santé fut simultanément mandaté pour supprimer 22 milliards de livres britanniques du budget de la santé d’ici 2020. Une des manières préconisées par le ministre pour y arriver est l’imposition d’un nouveau contrat de travail aux Junior Doctors (l’équivalent des résidents au Canada). Le ministre britannique souhaite notamment que ceux-ci travaillent plus d’heures tout en coupant leurs primes de travail à des heures défavorables. Les Juniors Doctors évaluent à 30 % la diminution de salaire résultant de cette mesure proposée et trouvent que ces mesures touchent particulièrement les femmes médecins. Pour la première fois de leur histoire, les Junior Doctors ont fait une grève générale ce printemps (8).

Il est donc aisé de faire des liens avec la réforme québécoise actuelle, où un ministre fut élu en promettant un médecin de famille à chaque Québécois et des cliniques sans rendez-vous ouvertes plus longtemps (super-cliniques), alors même qu’il doit comprimer les dépenses en santé dans un contexte de vieillissement de la population.

En Angleterre, les progressistes se sont associés à la grève des résidents, car ils voient, dans les mesures du gouvernement conservateur, une privatisation des soins de santé. En Ontario, les progressistes appellent à un réinvestissement en santé et à l’innovation, alors que les groupes plutôt conservateurs souhaitent que cette crise brise la Loi canadienne sur la santé et permette la légalisation du financement privé en santé.

Dans ces deux cas, on observe une privatisation du financement et de la dispensation des soins de santé. Effectivement, les compressions, l’augmentation de la charge de travail exigée des professionnels du réseau public et l’augmentation de la microgestion de l’État dans la pratique des professionnels salariés et non salariés par des mesures dites « d’efficience » (minutage des travailleurs, quotas de patients) favorisent toutes l’émergence d’un réseau parallèle privé pouvant offrir de meilleures conditions de travail aux travailleurs et une source de financement privée additionnelle par les gens en moyens, ce qui crée un système à deux vitesses.

Quels choix feront ces familles qui sont réunies autour de la table en cette magnifique journée de mai ? Travailleront-elles moins ou autrement ? Quels seront les  impacts de leurs choix ? Il est difficile pour l’instant de faire des prédictions. Mais une chose est sûre : le travail n’est certainement pas une fin en soi pour ces hommes et ces femmes qui souhaitent voir leurs enfants grandir. La seule façon de mettre à profit tout leur talent sera de réviser les façons de donner des soins. Imposer une culture du travail tout droit sortie d’un épisode de Mad Men de façon autocratique, tout en procédant à des coupures en santé, voue le système de santé public à la désorganisation et favorise la croissance de systèmes privés parallèles. Ce serait bien dommage de régresser vers cette époque, au demeurant pas si lointaine, où tomber malade pouvait avoir des conséquences financières désastreuses pour sa famille et pour soi-même.

RÉFÉRENCES

  1. Terese Cory Blank, Skywater. http://www.skywatersearch.com/post/millennial-gen-y-generation%E2%80%99s-view-work-and-identity-newdynamic-guest-blogger-terese-corey.
  2. Pierre Fortin, L’Actualité, 25 novembre 2015. http://www.lactualite.com/opinions/travailler-moins-dheures-est-un-choix-travailler-moins-vivre-plus/
  3. « Opinion Page », The New York Times, 10 sept 2012. http://www.nytimes.com/2012/09/11/opinion/waste-in-the-health-care-system.html.
  4. Gary Mason. The Globe and Mail, 29 avril 2016. http://www. theglobeandmail.com/opinion/where-oh-where-is-my-gp/arti-cle29790837/.
  5. http://news.nationalpost.com/full-comment/kelly-mcparland-ontarios-curious-war-with-its-doctors.
  6. Concerned Ontario Doctors. @OnCall4ON, 30 avril 2016. https://twitter.com/OnCall4ON/sta-tus/726428256975523841/photo/1.
  7. « Junior doctors begin first all-out strike in NHS history », Telegraph Reporters, 26 avril 2016. http://www.telegraph.co.uk/news/2016/04/26/junior-doctors-to-begin-first-all-out-strike-in-nhs-history/.
  8. 8 Idem.

Précision : veuillez noter que les opinions des auteurs des sections « Perspectives » et « Courrier des lecteurs » ne sont pas des positions officielles du magazine Santé inc., de l’Association médicale canadienne ou de ses filiales. Les propos de ces sections n’engagent donc que la responsabilité de leurs auteurs respectifs.

A propos de Simon-Pierre Landry

Voir tous les articles par Simon-Pierre Landry
Simon-Pierre Landry, MD, CMFC, CMFC-MU, est médecin de famille pratiquant à l'urgence et aux soins intensifs à Sainte-Agathe-des-Monts.

La parole est à vous!

Pour poser une question, envoyer un commentaire, une lettre, un témoignage, un article d’opinion ou une analyse personnelle…

Quoi d’neuf, Docteur?

Quelles sont les dernières nouveautés susceptibles d’avoir des impacts sur  votre vie personnelle ou votre pratique médicale ? 

Vieilles bouteilles, frais bonheur

«D’un point de vue vigneron, le bouchonnage reste l’ultime action œnologique dans l’élaboration d’un vin. C’est aussi la seule qu’il…»

Pétoncles poêlés, salsa maison

«Quand vient le temps de passer de la terrasse au confort de notre salle à manger, c’est aussi l’occasion de profiter pleinement…»

Fonds communs pour médecins

– Fonds FMOQ
– Fonds Professionnels
– Gestion MD