Pêche miraculeuse

« La sonnerie de mon téléphone me tire brusquement de ma rêverie. Intriguée, je me demande bien ce qu’un médecin de la Gaspésie...»

PAR JOSÉE BOISSONNEAULT, MD

Si j’étais à votre place, je n’irais pas. » Appelez ça l’intuition clinique. L’absolue certitude que ce patient ne va pas bien, que, bientôt, tout ira mal pour lui. Et ce, même si, en apparence, il semble se porter à merveille. C’est un je-ne-sais-quoi dans la couleur du teint, dans la posture légèrement courbée, antalgique. L’anxiété furtive dans le regard. Ça ne trompe pas. Après toutes ces années de pratique de médecine, lorsque l’intuition clinique me frappe, je l’écoute. J’investis alors toute la science que je connais et celle que j’ignore au profit du patient.

En cette fin d’après-midi, malgré ma lassitude — j’ai fort mal et trop peu dormi — mon ton est ferme, péremptoire et sans équivoque. Je déteste m’entendre parler ainsi. Je me fais l’effet d’une mère supérieure abusant de sa suprématie auprès de ses jeunes couventines. Je soupire. Quelquefois, pour que le patient saisisse bien l’ampleur de son problème, mon rôle consiste à devoir jouer les mères supérieures, justement.

Mon patient, monsieur Bilodeau, un ouvrier bedonnant dans la mi-cinquantaine, est venu me consulter pour régler une question qui le préoccupe. Dans deux jours, il doit aller à la pêche à la truite dans une contrée lointaine accessible uniquement par hydravion ou par hélicoptère.

Son état me tourmente. Le patient a éprouvé ce qui ressemble à deux épisodes d’aphasie d’expression, qui ont duré 5 à 10 minutes chacun. Il est allé aux urgences, où il a été passé au peigne fin : CT-scan, monitorage cardiaque, échantillons sanguins tous négatifs… On lui a finalement diagnostiqué une hypothétique ischémie cérébrale transitoire. On lui a prescrit de l’Aspirine. Toutefois, dans les deux heures qui ont suivi son congé de l’hôpital, son aphasie a récidivé, pendant plus de 20 minutes cette fois. Il veut mon opinion et, du coup, mon aval pour son voyage de pêche. Il doit regretter amèrement sa démarche. Il se rend bien compte que, en ce qui concerne ma bénédiction pour son escapade, rien n’est gagné. Je suis franchement alarmée.

— Monsieur Bilodeau, c’est sérieux. Il faut retourner à l’hôpital aujourd’hui même ! Il se passe quelque chose de grave ; je crois que c’est soit votre cerveau, soit votre cœur, soit les deux qui en sont la cause.

Il proteste et minimise son état en postillonnant légèrement sur mon bureau :

— Mais on n’a rien trouvé ! Pis, je me sens bien !

Le menton dans la main, je le dévisage avec gravité. Moi qui aime bien plaisanter avec mes patients, je me surprends à arborer une mine sombre qui évoque davantage celle d’un entrepreneur de pompes funèbres que celle d’un honnête médecin de famille.

— Je sais, monsieur Bilodeau. C’est justement ça qui m’inquiète ! Il y a quelque chose que je ne saisis pas dans ce qui vous arrive, mais mon intuition me persuade qu’il faut pousser l’investigation plus loin.

— Ça change quoi si on fait les examens seulement à mon retour ? me demande-t-il, le regard brillant d’espoir, qui semble demander quelque chose du genre persuadez-moi-docteur-que-je-n’ai-rien-de-grave-j’ai-peur.

Doucement, je lui réponds :

— Vous allez être loin et il se peut que vous paralysiez…

Monsieur Bilodeau ne se démonte pas pour autant et me sert son argument fatal :

— Ce serait plutôt surprenant, Dre Léa. J’ai de l’aspirine, à c’t’heure.

Seigneur ! Sous ses dehors débonnaires de gentil ourson, ce monsieur est aussi têtu qu’un cardinal qui prêche l’abstinence en démonisant la contraception. Nous sommes dans une impasse. Je l’aime bien, pourtant, ce monsieur, et j’apprécie pareillement son épouse. D’ailleurs, je trouve plutôt déconcertant qu’elle soit absente.

Je marche sur des œufs. Je vais sortir mon artillerie lourde pour lui faire entendre raison. Il doit penser que la décision vient de lui et non de moi. Ce processus s’appelle «grossière manipulation». J’abhorre m’en servir, mais, là, c’est vital.

— Dites-moi, monsieur Bilodeau, que pense Jeannine de tout ça ?

Il hausse les épaules.
— La même chose que vous…
Il résiste à toute tentative de manipulation. Ce n’est plus un ourson que j’ai devant moi, mais un canard que toute l’eau d’un déluge n’ébranlerait pas.

Découragée, j’insiste :

— Écoutez, vous ne pouvez pas repousser votre voyage de quelques jours le temps de faire plus d’examens ? Ça rassurerait votre femme, j’en suis sûre !

Monsieur Bilodeau, obstiné, me déclare :

— Docteure, je les ai payées cher, mes vacances, et elles sont MAINTENANT. Je vais les perdre si j’annule !

Je soupire. Misère. Aussi bien convaincre un alligator de se nourrir exclusivement de céleri.

— Bon… Allez au moins aux urgences aujourd’hui pour un autre scan cérébral. Cette fois, il montrera peut-être quelque chose.

— OK. Je vais y aller, docteure. Mais je ne manquerai pas mon voyage. Merci pour vos conseils.

On se quitte sur une poignée de main incertaine.

Je suis pensive. Il y a quelque chose, un élément, qui ne colle pas dans le tableau clinique. Appelons cela « le chaînon manquant ». Les journées étant ce qu’elles sont, un patient en suit un autre, puis un autre, et monsieur Bilodeau rejoint temporairement une zone dormante de ma mémoire.

De retour à la maison, Chéri et moi dégustons l’apéritif sur notre terrasse. Je lui raconte, en quelques mots, l’histoire de mon patient.
Mon amoureux, magnanime me déclare :

— Arrête de t’en faire, Lé ! Les gens sont responsables de leurs décisions ! Tu ne peux pas sauver la planète ! En pointant tout à coup son index vers moi, il change de sujet : « Oublie pas, Lé ! C’est la semaine prochaine que je vais à la pêche avec Louis ! »

Louis, son frère huron-wendat, tapi sous des airs de vieux professeur distrait, est un redoutable pêcheur à la mouche. Il arbore des lunettes trop grandes et  démodées constellées de marques de doigts. Il porte des bas dans ses sandales. Malgré cet accoutrement, il est fort sympathique et rempli de bon sens.

— Ah oui ? J’avais oublié. As-tu loué ton téléphone satellite ?

Il soupire.
— Non.
— Imagine s’il t’arrivait quelque chose !

Tu dois être capable de communiquer avec l’extérieur !

Il m’adresse un petit sourire en coin :
— Louis s’en est occupé.
J’ai une pensée reconnaissante pour mon beau-frère. J’applaudis, triomphante :
— Bon ! Louis est parfois étrange, mais il est prudent ! Tu le remercieras de ma part. Il acquiesce d’un signe de tête, et me gratifie d’un baiser moelleux fleurant le chardonnay.

Une semaine plus tard…

La matinée est déjà bien entamée et Nicole, ma super secrétaire, m’informe que je suis demandée sur la ligne 3. Une neurologue de la Gaspésie veut me parler.

Avant de prendre l’appel, je rêvasse. La Gaspésie ! Que j’adore ce coin de pays ! Je m’y suis rendue maintes fois pour y faire du dépannage dans mes années actives d’urgentologue. On y trouve des gens généreux, sympathiques, heureux de vivre,  des hôpitaux nickel, une entraide incroyable entre les médecins, et des patients redoutablement têtus. Je n’ai jamais été aussi imaginative dans mes plans de traitement que lors de mes séjours en Gaspésie. Les patients veulent retourner à la maison au plus vite ; il faut donc faire preuve de ruse, argumenter avec les patients, céder à certaines de leurs demandes, et collaborer étroitement avec la famille et les intervenants locaux afin d’éviter à tout prix l’hospitalisation.

La sonnerie de mon téléphone me tire brusquement de ma rêverie. Intriguée, je me demande bien ce qu’un médecin de la Gaspésie peut bien me vouloir. Mon cœur bat la chamade. Chéri est là-bas. Il lui est sans doute arrivé quelque chose.

Je décroche et j’appuie sur la ligne qui clignote. La voix chevrotante et la gorge sèche, j’articule :

— Bonjour, ici Dre Macchabée.

— Bonjour, je suis Dre Lévesque, je suis neurologue. J’ai ici votre patient monsieur Bilodeau !

Un ascenseur descend 50 étages plus bas dans ma poitrine. Ouf ! Ce n’est pas Chéri. Par contre, mon intuition de la semaine dernière ne m’a malheureusement pas trompée : monsieur Bilodeau ne va pas bien.

— Mais qu’est-ce qu’il fait chez vous ? — Il a refait un épisode d’aphasie de 45 minutes, cette fois. Ses compagnons l’ont fait évacuer par hélico et il est arrivé chez nous. La résonnance magnétique montre des lésions cérébrales qui s’apparentent beaucoup à des métastases. Je crois qu’il a eu une suite d’épisodes d’épilepsie temporale sur les lésions cérébrales.

Maintenant, c’est un rocher qui est en chute libre dans ma poitrine. Je m’enquiers : — Des métastases d’où ? Il n’a pas de cancer, ce monsieur !
Et pour moi-même : Qu’est-ce que j’ai bien pu manquer ? Pourquoi n’ai-je pas saisi que son obstination pouvait être le symptôme d’une altération de son jugement elle même causée par des tumeurs cérébrales ? Pourquoi n’ai-je pas appelé sa femme ? Je m’autoflagelle ainsi tout en écoutant ma consœur.

Misère ! Il a seulement 56 ans ! L’âge de Chéri.

La spécialiste explique :

— Nous ne savons pas encore quelle est l’origine de ces tumeurs, nous cherchons toujours. Monsieur Bilodeau passera des CT-SCAN thorax-abdomen pour trouver la tumeur primaire. Et vous savez quoi ? La première chose qu’il m’a dite quand je l’ai rencontré la première fois, c’est : « J’aurais donc dû écouter ma docteure ! »

— Humm. J’aurais voulu avoir tort ! Dites-moi… quand allez-vous le rapatrier ici ?

La neurologue m’appelait également  afin de connaître la procédure de transfert dans l’établissement de ma région. Je lui décris en détail le fonctionnement et lui dicte les numéros de téléphone et les personnes-ressources à aviser. Elle me remercie et me dit, un sourire dans la voix :

— En passant, j’ai quelqu’un qui veut vous dire un mot !

—…?
— Allô, ma belle !
Surprise, je m’écrie :
— Chéri ? Qu’est-ce que tu fais là ? — Louis et moi étions dans la chaloupe sur le lac où ton patient a eu son accident. Louis a pu appeler les secours avec le téléphone satellite ! Wow ! Lé ! Ton anxiété m’énerve souvent, mais là, elle nous a bien servi ! Surtout pour monsieur Bilodeau ! Tes patients ont un ange gardien, Lé. Quand monsieur Bilodeau a su que j’étais ton amoureux, il a tenu mordicus à ce que ce soit moi qui l’accompagne ! J’ai donc fait un petit tour d’hélicoptère !

Je suis bouche bée. Le monde est drôlement petit ! Je reprends vite mes esprits et mon côté pratique prend le dessus sur mes émotions :

— Tu t’organises comment pour revenir ?

— J’ai loué une voiture. Je vais rejoindre Louis qui est au moins à quatre heures d’ici ! Il nous reste deux jours de belle pêche, et j’espère attraper quelques truites !

— Ouin, ouin, Chéri ! Mais n’oublie pas le téléphone satellite, hein ? Salue bien monsieur Bilodeau de ma part. Je suis navrée de ce qui lui arrive…

— Il sera content. Il avait peur que tu le chicanes. Je lui ai dit que, oui, tu as un sacré caractère, mais que tu avais aussi un bon fond !

J’imagine le clin d’œil dévastateur à la Clooney qui ponctue sa phrase.

— Hum… C’est ça, oui. Fais attention, mon amour, bonne pêche ! Et félicite Louis ! Il a sauvé une vie avec son téléphone !

Je suis à la fois soulagée que mon patient soit vivant, triste de son diagnostic, reconnaissante envers mon beau-frère et satisfaite que mon sens clinique soit toujours au rendez-vous après plus de vingt ans de métier. Certes, je ressens une certaine culpabilité de ne pas avoir su poser le bon diagnostic. C’est là l’apanage de la profession. La pratique de la médecine tient beaucoup de l’art, de l’intangible, d’un savoureux mélange d’empathie et de science. Bref, c’est l’un des plus beaux et des plus difficiles métiers du monde !

A propos de Josée Boissonneault

Voir tous les articles par Josée Boissonneault
Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel

Réforme, amour et violence

« En relisant les études réalisées sur le système de santé depuis la réforme de 1971, André Lemelin a été forcé de constater leur très partielle…»

Quoi d’neuf, Docteur?

Quelles sont les dernières nouveautés susceptibles d’avoir des impacts sur  votre vie personnelle ou votre pratique médicale ? 

L’heure de l’apéro

«L’arrivée des beaux jours affiche un joli dégradé de rosé dans nos verres. Entre le barbecue, le matelas gonflable dans la piscine…»

Pesto de roquette candide

«Pour rendre grâce à l’été et pour nous donner un bref aperçu de l’approche Candide, John Winter Russell nous suggère cette salade …»

Vœux du présent

«Comme toute médaille a son revers, je songe à mon palmarès des « patients-plaies ». Car il y en a toujours. Il y a cette incroyable dame…»

Fonds communs pour médecins

– Fonds FMOQ
– Fonds Professionnels
– Gestion MD