Futur Recherché

« Pour toute société, l’objectif premier est que de moins en moins de citoyens aient recours au système de santé...»

RUTH VANDER STELT, B.A., M.D., C.M.F.C., M.M

Dans le premier article de cette série, nous avons vu que le système de santé québécois se trouve dans un état de turbulences importantes. Les attentes de la population par rapport à notre système, qui est loin d’être pérenne, ne sont guère comblées. Les médecins et les gestionnaires ont pour objectif commun de parvenir à offrir des soins de santé de qualité, accessibles, sécuritaires et abordables à la population du Québec.

Ajoutons que médecins et gestionnaires s’acharnent à atteindre ce but en faisant preuve de bonne volonté. Toutefois, les uns comme les autres ont à conjuguer avec des priorités quotidiennes souvent discordantes ou parallèles. De leur côté, les gestionnaires se démènent continuellement à la fois pour réduire les coûts du système de santé et pour rendre ce dernier plus accessible. Les médecins, quant à eux, se sentent partagés entre leur obligation de répondre aux besoins du patient individuel, qui requiert un traitement maintenant, et celle d’acquiescer aux besoins de la collectivité des citoyens qui auront, tôt ou tard, recours à notre système de soins. Toutefois, nous avons vu qu’un rapprochement entre les deux corps de métier commence à se dessiner, car tous deux valorisent l’accessibilité et les intérêts de la collectivité. Nous avons aussi vu comment le concept de cogestion médico-administrative pouvait représenter une lueur d’espoir.

Devant les différents dilemmes vécus par les cliniciens et les gestionnaires, j’ai proposé que la solution aux problèmes du système de santé québécois s’appuie sur quatre principes :

  • L’approche basée sur la clinique et centrée sur le patient;
  • L’objectif primaire d’amélioration du flot des patients à travers les trajectoires de soins;
  • L’amélioration continue du système;
  • Le fait d’éviter systématiquement les mesures d’optimisation locale. Dans le premier texte de cette série, j’ai conclu que toute solution devrait simultanément :
  • Créer un système de santé et de services sociaux qui soit prospère à perpétuité
  • Améliorer rapidement la qualité, la sécurité et la rapidité des soins prodigués aux patients;
  • Améliorer rapidement l’accessibilité financière aux soins fournis;
  • Ne pas complexifier la tâche des travailleurs du réseau de la santé.

Dans le dernier numéro de Santé inc., j’ai brossé un portrait de la situation actuelle et décrit les symptômes d’une atteinte profonde à notre système. Je propose cette fois-ci d’imaginer un futur souhaitable pour notre système de soins, soit un système équilibré en regard des objectifs que j’ai définis. Dans le prochain numéro, je proposerai une avenue pour parvenir au résultat désiré, tout en me basant sur des preuves. Mon approche rappelle celle du clinicien qui constate les symptômes d’une maladie, qui a recours à une approche globale pour en trouver l’étiologie, qui applique en n un remède reconnu et éprouvé par la science, et qui se base donc sur des preuves.

L’OBJECTIF PREMIER DU SYSTÈME DE SANTÉ

Pour toute société, l’objectif premier est que de moins en moins de citoyens aient recours au système de santé, simplement parce qu’ils en auront de moins en moins besoin. Lorsque les citoyens auront besoin de soins, ils voudraient idéalement que ces derniers soient de haute qualité et qu’ils soient offerts dans un environnement accessible, sécuritaire et pérenne. Plus encore, en tant que contribuables d’une société juste et équitable, ils voudraient ressentir de la fierté en contribuant à un système qui leur tient à cœur tout en étant indispensable à leur bien-être individuel et collectif.

Les citoyens s’attendent aussi à ce que les représentants du système, c’est-à-dire les cliniciens, les gestionnaires et le personnel de soutien, parlent tous d’une même voix. Ils s’attendent à ce que la fluidité du système qui les reçoit, les traite, et les renvoie chez eux soit aussi conviviale que celle de leur café ou de leur bistro préféré.

LE FUTUR RECHERCHÉ D’UNE RÉGION SOCIOSANITAIRE

Au sein du système désiré, c’est le patient — dans son individualité, puis comme membre d’une collectivité — qui figurera au centre des préoccupations. Il ne peut en être autrement, car sans patient, il n’y a pas de système. Cette idée fondamentale est avant tout clinique. Dans le futur recherché, ce seront donc les médecins cliniciens qui établiront les diagnostics à l’aide d’outils efficaces. Ces mêmes médecins travailleront à la hauteur de leurs compétences en traitant les patients au moment opportun, selon les besoins de chacun, et ils tiendront continuellement compte de la réalité clinique en prescrivant le traitement qu’il faut au bon moment.

futur-vandersteltPendant ce temps, et pour chaque patient, les gestionnaires suivront les trajectoires de soins en temps réel en parfaite harmonie avec les besoins cliniques des patients. Lorsqu’un examen ou une consultation seront nécessaires, les gestionnaires travailleront avec les médecins en cogestion intime pour que chaque intervention soit effectuée selon l’échéancier médicalement requis. Pour les patients hospitalisés, les examens ou les consultations en question s’effectueront dans les 24 heures ; pour les patients en externe, les consultations pourront avoir lieu soit en urgence, soit à l’intérieur de la semaine, soit à l’intérieur d’un délai d’un mois pour les cas restants. Ce sera aux équipes cliniques et aux gestionnaires de veiller constamment à ce que les perturbations du flot de patients soient résolues en tenant compte des besoins des malades. En identifiant quelle tâche ou quelle ressource est le plus souvent à la source des délais d’attente pour le plus grand nombre de patients à travers le système et en optimisant constamment la synchronisation des ressources, les équipes réussiront à améliorer rapidement le flot des patients, et ce, le plus souvent, sans ressources additionnelles. Les rencontres clinico-administratives viseront continuellement à répondre cette question essentielle : parmi toutes les choses à améliorer, que devrions-nous prioriser maintenant ?

Si l’on prend l’habitude de suivre les besoins cliniques des patients, il se développera une culture où toute attente qui s’ajoutera à celle qui est cliniquement requise sera collectivement jugée néfaste non seulement sur le plan de la trajectoire diagnostique du patient, mais aussi en ce qui concerne le flot des autres patients à travers le système, la sécurité de l’environnement et la qualité de l’acte. Il ne sera donc nullement question de soumettre les besoins cliniques aux délais administratifs. Ce sera plutôt l’administration qui s’adaptera aux enjeux cliniques pour traiter tout patient en mobilisant les compétences du corps médical de façon optimale.

Pour accomplir la tâche qui consiste à suivre étroitement la trajectoire des patients, les médecins et les gestionnaires seront continuellement soutenus par un système informatique dynamique qui livrera, en temps réel, les informations requises à tous les intervenants et gestionnaires impliqués. Outre les données purement logistiques, les travailleurs du système de santé fourniront continuellement les données cliniques requises pour identifier où, dans la trajectoire des patients, se trouvent les contraintes.

Puisque, pour chaque trajectoire, il y a souvent un empêchement ou un embouteillage prédominant, l’outil informatique affichera en temps réel de quelle manière il est réellement vécu, au-delà des ouï-dire et des rumeurs, de la personnalisation et du blâme. Les embouteillages seront tantôt ponctuels, tantôt récurrents, mais, dans un cas comme dans l’autre, les médecins et les gestionnaires travailleront en étroite cogestion pour repérer les endroits où il faut agir dans le but de hâter le parcours des patients. Cela permettra aussi d’évaluer l’impact de toute amélioration apportée sur le terrain. Si la réalité d’Alma di ère de celle de l’Outaouais, il importera que les partenaires en cogestion appliquent la même méthode, soit celle de suivre la trajectoire des malades a n qu’ils sortent du système le plus tôt possible tout en étant traités de façon humaine et professionnelle, à la hauteur de toutes les attentes d’une société dite développée.

Plus un gestionnaire occupera un poste élevé dans la hiérarchie du système, plus son système informatique lui donnera accès à des données qui lui permettront d’avoir une vue d’ensemble des dynamiques en cours et plus il sera en mesure de prendre des décisions éclairées basées sur les attentes réelles, autant pour la résonance magnétique que pour l’angiographie coronarienne ou pour une référence en travail social. Les décisions prises pour la collectivité seront donc solidement basées sur le nombre de besoins individuels réels et non sur les besoins perçus. Des conclusions aussi intéressantes que pertinentes seront tirées pour les différentes régions de la province. Quant au ministère de la Santé et des Services sociaux, il sera en mesure d’appliquer des solutions basées sur les données probantes de chaque région, données qui pourront différer d’une région et d’une équipe de soins à l’autre.

Comme elles auront une connaissance intime de tout ce qui empêche la fluidité de la trajectoire d’un patient ou d’un groupe de patients, les équipes en cogestion, à tous les niveaux du réseau, pourront plus facilement éliminer les mesures d’optimisation locale qui agissent comme des freins sur l’optimisation globale. Si le fait de hâter le passage d’un patient à un endroit « x » du système pour un coût « y » demeure sans impact sur la trajectoire du patient et sans impact sur le résultat de santé, la voie en question ne sera préconisée par personne. En fait, les efforts pour améliorer certaines étapes des trajectoires sans affecter l’ensemble seront reconnus comme étant des efforts d’optimisation locale, ce qui aura toutes les chances d’accroître les coûts et les tâches sans avoir d’impact positif sur la vie et la santé des patients.

De façon similaire, les équipes de cliniciens et de gestionnaires à l’extérieur des établissements s’affaireront à harmoniser les soins en se basant sur les tableaux cliniques des patients et parviendront ainsi à prévenir l’entrée de ces derniers dans le système de santé. Ces équipes veilleront au bon fonctionnement des trajectoires de soins extrahospitalières en tenant compte des facteurs de risque qui leur sont propres et des déterminants sociaux de la santé en jeu dans les régions concernées.

CONSÉQUENCES NATURELLES DU SYSTÈME FUTUR

En suivant cette méthode de travail, les travailleurs de la santé tous azimuts contribueront à créer un système de santé et de services sociaux prospère à perpétuité, où l’accessibilité des soins ira de pair avec la nécessité clinique. On se trouvera dans un système qui améliorera rapidement la qualité, la sécurité, la rapidité et l’accessibilité des soins prodigués aux patients.

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Il est très important de noter que ces améliorations se feront sans créer plus de complexité pour les travailleurs de la santé. Dorénavant, loin d’être considérés comme les coupables des ratés du système, les intervenants seront vus et traités comme les sources d’information et d’amélioration les plus précieuses qui soient. Après tout, les intervenants eux-mêmes ne pourront que bénéficier d’un environnement de travail sain, rationnel et valorisant, où ils se sentiront fiers de faire partie de la solution. Avec des trajectoires de soins facilitées, les débordements de lits et les listes d’attente se feront plus rares, les travailleurs du réseau de la santé feront de moins en moins de temps supplémentaire et le personnel aura plus de temps pour améliorer la qualité des soins. Aussi, la rétention du personnel augmentera aussi, les coûts de formation diminueront et le recrutement sera facilité.

Du côté administratif, tous noteront que les coûts engendrés par le système de soins diminueront progressivement, et ce, jusqu’au moment où les patients séjourneront à l’hôpital pour des raisons cliniques uniquement. Le fait de synchroniser continuellement les trajectoires de soins permettra aussi d’en calculer les coûts, et ce, de façon très précise, ainsi que de les comparer entre elles. Les budgets des établissements de santé seront mieux équilibrés et les économies réalisées grâce à une meilleure gestion pourront être réinvesties dans la prévention.

Quant aux membres des conseils des médecins, dentistes et pharmaciens (CMDP), ils pourront davantage travailler à la hauteur de leur expertise. Leur travail acharné sera d’autant plus satisfaisant qu’ils auront contribué à optimiser la fluidité des trajectoires de soins. Cette nouvelle situation contribuera à rendre le corps professionnel plus engagé et motivé, plus productif et heureux. Les CMDP détiendront une connaissance de plus en plus précise de l’apport de leurs membres en ce qui concerne la formation nécessaire à la gestion administrative, le temps requis pour cette formation ainsi que le coût pour y participer — ils seront en mesure de formuler des recommandations détaillées aux conseils d’administration des établissements. Ils seront aussi mieux en mesure de guider leurs membres en ce qui a trait à leurs obligations relatives à la qualité de l’acte et au coût des traitements. Et puisque ces milieux seront de plus en plus axés sur la qualité des soins, ils attireront des praticiens et des chercheurs dont les domaines d’expertise seront complémentaires.

En ce qui concerne l’éducation des futurs médecins et la formation continue, on mettra de plus en plus l’accent sur le rôle et la responsabilité du médecin dans l’organisation des soins et dans les coûts engendrés par la prescription médicale, qui inclut les tests diagnostics et les traitements. Un changement de culture s’opérera progressivement. Ainsi, les médecins auront une conscience de plus en plus fine de l’impact de leurs actions professionnelles dans la trajectoire de soins et dans les coûts reliés au fonctionnement du système.

Pour ce qui est des travailleurs en technologie de l’information, leur rôle s’adaptera constamment aux besoins réels des malades. Ces techniciens apprendront à déceler les embouteillages et à appliquer les solutions les plus convenables possible tout en répondant aux exigences des cliniciens et des gestionnaires. Les composantes appropriées des mégadonnées accumulées à travers la province seront compilées et comparées. Cela permettra d’obtenir une vue d’ensemble et de fournir des données populationnelles pertinentes aux experts. Les décideurs gouvernementaux posséderont alors les données nécessaires pour prendre les décisions sociosanitaires appropriées et le gouvernement du Québec affirmera sa position en tant que leader en technologie de l’information de la santé.

L’IMPACT SOCIÉTAL D’UNE RÉGION SOCIOSANITAIRE ÉPANOUIE

Lorsque les établissements de santé fourniront de plus en plus de soins de haute qualité, accessibles et abordables pour la population de leur territoire, ils pourront se concentrer davantage sur la prévention. La santé des populations s’améliorera, le ministère de la Santé atteindra ses objectifs plus facilement et la société sera vraisemblablement plus productive. Le Conseil du Trésor pourra décider de redistribuer les économies faites en santé vers d’autres services sociaux ou gouvernementaux. La société québécoise sera plus en santé et épanouie, donc mieux armée pour faire face aux dé s qui seront les siens.

LES PRÉREQUIS

À première vue, le futur recherché tel que décrit dans cette analyse pourrait sembler hors d’atteinte, comme un futur qui ne pourrait se concrétiser que lorsque les poules auront des dents. Toutefois, lorsque nous l’examinons de près, il s’agit d’un idéal que nous sommes tout à fait en mesure de transformer en réalité. Nous avons l’expertise pour y parvenir et pour répondre positivement à la société, qui exige de nous une performance de première classe. Pour arriver à ces fins, il suffira de suivre une série d’étapes qui s’articuleront logiquement les unes par rapport aux autres pour créer le système dans lequel nous désirons tous travailler ou nous faire soigner. Le troisième article de cette série traitera des prérequis pour bâtir ce système.

CONCLUSION

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Nous avons jeté les bases de l’avenir que nous désirons pour le système de santé québécois. En suivant les principes d’une approche basée ur la clinique et centrée sur le patient, en portant notre attention sur les trajectoires de soins, en privilégiant un processus permettant des améliorations continuelles et en évitant systématiquement l’optimisation locale, nous serons en mesure de concevoir un système de santé et de services sociaux hautement performant. Toute solution doit simultanément créer un système de santé et de services sociaux prospère à perpétuité, améliorer au plus tôt la qualité, la sécurité et la rapidité des soins prodigués aux patients, et améliorer rapidement l’accessibilité financière aux soins offerts sans créer plus de complexité pour les travailleurs de la santé.

Dans ce système de santé du futur, les cliniciens feront bénéficier leurs patients de leur expertise professionnelle. Ils travailleront de pair avec les gestionnaires et avec des outils informationnels dynamiques puissants a fin de mettre en lumière les éléments qui empêchent les trajectoires de soins des patients d’être cliniquement appropriées. Ensemble, ils pourront déterminer les solutions à apporter à chaque problème, tout en réévaluant de façon constante l’impact des mesures sur la vie des patients et sur le vécu des employés.

Il s’agit donc d’un processus d’amélioration basé sur les résultats réels de nos actions dans chaque région et la réalité de chacune d’entre elles. Dans ce système-là, tous les travailleurs de la santé feront partie de la solution et pourront traiter tous les patients avec souci et compassion.

PRÉCISION : PRIÈRE DE NOTER QUE LES OPINIONS DES AUTEURS DES SECTIONS « PERSPECTIVES » ET « COURRIER DES LECTEURS » NE SONT PAS DES POSITIONS OFFICIELLES DU MAGAZINE SANTÉ INC. DE L’ASSOCIATION MÉDICALE CANADIENNE OU DE SES FILIALES. LES PROPOS DE CES SECTIONS N’ENGAGENT DONC QUE LA RESPONSABILITÉ DE LEURS AUTEURS RESPECTIFS.
Ruth Vander Stelt est médecin de famille au RLS Pontiac. Elle a déjà été présidente de l'Association médicale du Québec.

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