Médecins malades

«J’étais en résidence, en train d’étudier, et j’ai vu les symptômes sur l’écran. J’ai su, à ce moment, que j’avais la sclérose en plaques... »

GUY SABOURIN, JOURNALISTE

«J’étais en résidence, en train d’étudier, et j’ai vu les symptômes sur l’écran. J’ai su, à ce moment, que j’avais la sclérose en plaques », raconte la Dre Carole Williams, qui a pu, malgré tout, exercer la médecine familiale durant 32 ans. « Mais en décembre 2015, ajoute-t-elle, j’ai dû arrêter de pratiquer. C’était rendu trop dangereux. »

Atteinte d’une forme légère de la maladie, elle a eu trois enfants, peu de rechutes, une belle carrière où elle a pu travailler à l’hôpital et à l’urgence, entre autres. Elle a toutefois dû interrompre sa pratique à 58 ans, un âge qu’elle trouve trop précoce pour quitter la profession.

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Sa vie a été parsemée d’une série de petits deuils. «Je devais, à certains moments, accepter de n’être plus capable de faire certaines choses. Par exemple, j’ai arrêté de faire du ski en [l’an] 2000. Puis, en 2015, ne pouvant plus tenir en équilibre sur ma jambe gauche, je suis devenue incapable d’examiner des patients [lorsque j’étais] en position debout. J’ai cessé [ma pratique] à ce moment-là, avant que ma mémoire aussi soit affectée. »

Tout au long de sa carrière, le plus difficile pour la Dre Williams a été son manque de résistance. En se comparant aux autres médecins, elle comprenait qu’elle ne pourrait pas faire des journées aussi denses et occupées que les leurs. Puis, en fin de carrière, elle a eu davantage de problèmes physiques et de fatigue. Elle détournait le regard devant les formations continues obligatoires, qui impliquaient de devoir assister à des conférences le soir ou les week-ends. « J’avais plutôt besoin de repos et de bonnes fins de semaine de congé», dit-elle.

Tout cela a généré une bonne dose de stress. Elle ne savait pas ce qui allait lui arriver et se sentait en décalage par rapport aux autres. Elle était aussi stressée, parce que des assureurs refusaient net de luis accorder une assurance hypothèque. Cela, en raison de sa maladie. Elle n’a pas aimé sentir de la méfiance à son endroit de la part de certains de ses collègues et de sa secrétaire, qui semblait la guetter et qui lui adressait des remarques qui, même si elles se voulaient bienveillantes, provoquaient l’effet contraire. La Dre Williams a, par chance, trouvé un autre bureau et s’est entourée de collègues plus compréhensifs, ce qui lui a permis de continuer à exercer la médecine durant environ cinq ans.

MALADE AVEC DEVOIRS

Dure réalité, mais réalité quand même : certains médecins apprennent un jour ou l’autre qu’ils sont malades, et ils le sont parfois sérieusement. Des séquelles d’accidents peuvent aussi avoir des répercussions sur leur travail. Cela peut se produire n’importe quand. La maladie de Parkinson, l’hyperactivité, un AVC, la démence précoce, ou encore la dépression, l’anxiété ou la bipolarité n’épargnent pas plus les médecins que les autres. Ces maladies les obligent, dans le pire des cas à cesser de pratiquer, mais, la plupart du temps, les médecins qui en souffrent parviennent à bénéficier d’accommodements raisonnables, ou temporaires, selon les cas.

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Un médecin soigne d’autres individus et doit le faire en pleine possession de ses moyens pour ne pas mettre en péril la santé d’autrui. Il a donc le devoir de s’assurer que toutes les capacités dont il a besoin pour exercer sa profession ou sa spécialité ne lui font pas défaut. Cela implique de ne pas s’autodiagnostiquer, pour l’évidente raison qu’on ne peut pas être à la fois juge et partie. Il pourrait être risqué pour celui qui s’aventure à être son propre médecin de sous-évaluer les dangers du maintien de sa pratique dans ces circonstances, surtout s’il est confronté à des obligations financières ou autres. À cela s’ajoute l’obligation de consulter un médecin pour se faire examiner et soigner. «Du déni, on en fait tous», précise Dre Lise Couturier, 54 ans, atteinte de sclérose en plaques depuis l’âge de 23 ans.

MÉDECIN D’UN MÉDECIN, PAS TOUJOURS ÉVIDENT

Certains médecins malades ne suivent pas les recommandations de leur médecin traitant. Ils se placent, par le fait même, dans une situation dangereuse par rapport à leurs patients et placent leur propre médecin traitant dans une position délicate, car signaler son patient médecin au CMQ n’est pas une chose facile. Il sait si son signalement implique le retrait limité ou complet du son droit de pratique de son collègue patient, cela entraînera pour ce dernier la perte d’une partie ou de la totalité de sa source de revenus pour un certain temps.

Le PAMQ fournit de l’aide confidentielle à ces médecins traitants pour les aider à franchir le pas du signalement en les invitant à réfléchir à leurs obligations et en leur rappelant le sens du geste qu’ils hésitent à concrétiser. « Il y a une façon de s’y prendre, indique Anne Magnan. Jamais dans le dos du médecin, toujours en l’informant, en lui rappelant son intérêt à faire [le signalement] pour le protéger de lui-même. »

Plusieurs médecins consultent le PAMQ pour connaître l’approche à préconiser avec un collègue médecin, surtout celle à adopter en présence d’un client toxicomane. Plusieurs médecins consultent le PAMQ pour connaître l’approche à préconiser, surtout en présence d’un client toxicomane.

« Le médecin malade ne doit pas se faire traiter de façon sporadique par des collègues qu’il rencontre dans les corridors de l’hôpital, indique le Dr Yves Robert, secrétaire du Collège des médecins du Québec. Il doit avoir un médecin traitant qui le prend en charge et avec lequel on peut communiquer pour savoir s’il suit son traitement et obéit à ses recommandations, ou non. »

« Ça se joue entre le médecin et sa conscience, ajoute Lise Couturier. Mais il est certain que les collègues et le directeur des services professionnels doivent, à tout le moins, en être avisés [de la maladie du médecin]. Ce n’est pas dans notre mandat de médecin de mettre la population en danger. »

« Le médecin, ajoute Yves Robert, doit s’assurer d’être en état de pouvoir exercer de façon appropriée, dit en substance l’un des articles du Code de déontologie. Ainsi, lorsqu’il a un problème de toxicomanie, de santé mentale ou de santé physique qui pourrait compromettre la qualité de son exercice, il doit aller chercher l’aide requise. De plus, il doit éventuellement en informer le Collège, directement ou indirectement par [l’entremise] de son médecin. Non seulement il a cette obligation sur le plan individuel, mais les médecins qui traitent des médecins ayant des diagnostics susceptibles de compromettre la qualité de leur exercice doivent prendre des mesures appropriées pour réduire ce risque-là. »

Cela étant dit, la déclaration au Collège des médecins n’est ni obligatoire ni nécessaire si le médecin suit les recommandations qui lui sont faites pour récupérer sa santé ou moduler sa pratique, le cas échéant. Toutefois, s’il se montre récalcitrant, réfractaire ou rébarbatif, le Collège doit le savoir. Dans le cas contraire, le Collège n’a pas à être avisé de l’état de santé du médecin. Par exemple, des médecins accidentellement infectés par le VIH ou l’hépatite C œuvrant à l’urgence ont spontanément décidé de se réorienter vers des pratiques administratives. « Dans un tel cas, le Collège n’a pas besoin de savoir cela, indique Yves Robert. Le médecin fait un choix professionnel et assume la responsabilité de ne pas exposer ses patients [à la maladie dont il souffre]. »

Depuis 1996, le Programme de suivi administratif donne au Collège la possibilité de suivre les médecins dont la condition risque de nuire à la qualité de leur exercice. Le suivi de deux ans est renouvelable, dans les cas de maladie chronique ou de risque de rechute, par exemple. Le Programme a été mis sur pied après qu’un pathologiste, victime d’une tumeur cérébrale qui affectait son champ de vision, a été incapable de lire la moitié des lames qui passait sous ses yeux au microscope. La découverte de cette situation a obligé à la relecture de toutes les lames dont il avait été responsable depuis l’apparition de sa maladie !

ASSURÉS ?

« Au début des années 2000, quand certains médecins ont contracté des maladies transmissibles par le sang, nous avons invité les fédérations médicales à offrir un « filet social » qui permet au médecin de réduire ses activités professionnelles ou, du moins, de les réorienter pour cesser les pratiques à risque », indique Yves Robert.

Aujourd’hui, les fédérations médicales dirigent leurs membres vers des courtiers qui offrent divers types d’assurances pour les médecins. « Je suggère fortement à un médecin de détenir une assurance salaire, ajoute Yves Robert. Comme le médecin est un professionnel autonome, il doit lui-même se la procurer.

« Ce programme nous permet essentiellement d’avoir l’autorisation d’entrer en contact avec le médecin traitant inscrit pour vérifier s’il suit ses recommandations et son programme de soins ou s’il manque des rendez-vous, précise Yves Robert. Si c’est le cas, on intervient pour lui imposer une cessation de travail ou quelque chose [qui s’y apparente] pendant la durée de son traitement. » Selon Yves Robert, ce programme fonctionne tellement bien qu’il a servi de modèle pour d’autres professions — et pas uniquement dans le domaine de la santé — où l’on soit aussi gérer des situations où les travailleurs font face à des difficultés de santé physique ou mentale.

Le médecin doit-il informer également son patient, a fin que ce dernier prenne une décision libre et éclairée ? « Nous disons plutôt au médecin : faites en sorte de ne pas vous placer dans une situation où vous devriez le dire au patient, explique Yves Robert. Cessez cette activité qui représenterait un risque pour un patient éventuel. » C’est ce que le Collège considère comme une situation gagnante : le patient n’est pas exposé au risque et le médecin n’a pas à lui divulguer son état.

Le Collège ne délivre pas de permis restrictif. Il mise plutôt sur le permis avec limitations, qu’elles soient volontaires ou imposées. Celles-ci se retrouvent au Tableau de l’Ordre ; elles sont donc du domaine public. Un chirurgien pourrait, par exemple, décider de ne plus opérer en raison de l’apparition d’un tremblement essentiel. Cela ne l’empêcherait pourtant pas de faire de la consultation en clinique en toute sécurité.

DUR, MAIS PAS LA FIN DU MONDE

Être médecin est quelque chose de très précieux pour ceux et celles qui détiennent ce titre. « Arrêter ou limiter leur pratique engendre invariablement chez eux beaucoup de détresse, indique la directrice générale du Programme d’aide aux médecins du Québec, la Dre Anne Magnan. C’est pourquoi notre rôle consiste aussi à explorer avec eux comment ils peuvent trouver un travail qui puisse combler leur besoin fondamental d’aider les autres, tout en tenant compte de leurs limitations et de [la question de la] sécurité. »

Le médecin qui doit modifier ou cesser sa pratique doit donner un nouveau sens à sa vie après avoir vu s’effondrer tout un pan de ce qui conférait une valeur à son existence. Certains médecins, en découvrant d’abord avec horreur qu’ils ne peuvent plus pratiquer en raison d’importants problèmes de santé mentale ou physique, ont retrouvé un sens à leur vie en répondant autrement à leur besoin d’aider, par exemple en donnant des conférences grand public, en étant bénévoles aux soins palliatifs quelques heures par semaine ou en étudiant à l’Université du Troisième âge.

La Dre Lise Couturier, atteinte de sclérose en plaques, n’a pu exercer la médecine que durant trois ans. Elle est justement de celles qui ont pu surmonter cette épreuve en donnant un sens nouveau à leur vie. Peu après son internat, elle a fait une grosse crise qui a causé une atrophie cérébrale, des problèmes de mémoire et de concentration et de la fatigue excessive.

Réalisant qu’elle ne pourrait exercer la médecine dans le sens pur du terme, elle est retournée aux études. Elle a œuvré dans les domaines de l’administration sociale, de la santé-sécurité au travail, de l’expertise, de la santé publique, entre autres.

Aujourd’hui, elle représente le Québec au sein d’une association : l’Association canadienne des médecins ayant handicap (ACMH). L’association regroupe des médecins qui, comme la Dre Couturier, sont placés devant de durs choix : exercer la médecine de façon limitée ou la quitter pour faire carrément autre chose. Elle se donne pour mandat de rehausser le nombre de membres québécois.

« Notre association fait du lobbying pour trouver des façons d’accommoder les médecins ayant différents types de déficiences, explique-t-elle. Elle leur fournit un forum pour discuter entre eux, échanger des idées, créer des liens et donner du soutien. »

Fondée en 2000 par le Dr Ashok Muzumdar, un ophtalmologue d’origine indienne qui a pratiqué dans plusieurs provinces canadiennes et qui est progressivement devenu aveugle, l’ACMH a obtenu le soutien de l’Association médicale canadienne (AMC) pour démarrer ses activités. Elle compte aujourd’hui 68 membres au pays, dont 3 au Québec.

« Quand j’ai senti que j’arrivais à la fin de ma carrière, c’est devenu plus difficile, explique Carole Williams. Je ne pouvais plus gérer toute seule le gros fardeau que c’était devenu. » C’est alors qu’elle a contacté l’ACMH.

« J’ai demandé s’il y avait quelqu’un qui connaissait un peu la situation dans laquelle je me trouvais, raconte-t-elle. Je ne voulais pas tout lâcher, je voulais travailler aussi longtemps que possible et je voulais des directives par rapport à ma retraite, aux assurances… J’avais de grosses questions et c’est avec ces questions-là que j’ai approché l’Association. J’ai parlé à un médecin beaucoup plus vieux que moi qui avait la même maladie et qui avait réussi à [avoir une] carrière malgré tout et qui est encore en mesure de profiter des joies de la vie. C’était très encourageant. »

Le scénario est semblable pour Lise Couturier, qui dit s’être sentie beaucoup moins seule le jour où elle a parlé à un autre médecin également atteint de sclérose en plaques. Solidaire entre médecins plutôt que solitaires, voilà qui peut faire une énorme différence.

« PASSER PAR LÀ »

« Il est très difficile, pour un médecin, de devenir tout à coup un patient. C’est pourquoi je recommande d’aller chercher de l’aide professionnelle, indique Carole Williams. Il nous faut l’opinion de quelqu’un de plus calé que nous dans la maladie qu’on a. On peut se faire recommander de l’ergothérapie, de la physiothérapie ou même de l’aide psychologique si on en a besoin. C’est super important. »

« Par ailleurs, on peut y trouver de très belles surprises, poursuit-elle. On apprend que telle ou telle chose est possible, alors qu’on n’y avait jamais pensé. En plus, pas besoin de faire le chemin tout seul. » Elle a trouvé particulièrement réjouissant de se faire encourager dans certaines de ses décisions et de ses priorités et de se faire rappeler l’importance de suivre sa propre voie sans penser qu’elle était inférieure aux autres parce qu’elle n’avait pas le même rythme qu’eux.

sabouringuy@gmail.com

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