Nipponeries bienheureuses

« Je loue une grosse bicyclette et m’élance, dans l’air frais du petit matin nippon, sur la seule route...»

PAR MARIE-SOPHIE L’HEUREUX, JOURNALISTE VOYAGE

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J ’ai rêvé de voyages et d’autres continents d’aussi loin que je me souvienne. Toujours, cette irrépressible envie de partir. D’aller «juste voir». D’aller voir ailleurs si j’y étais et d’aller voir qui sont ces autres que je ne connais pas. Les observer de l’extérieur… mais chez eux. Voir comment ils vivent. Comment ils mangent. Comment ils bâtissent. Comment ils créent. Comment ils aiment.

Le Japon était l’un des pays qui m’avaient toujours fait le plus rêver. Depuis ce fameux voyage à Epcot Center en famille où j’avais été conquise par le pavillon du Japon, l’envie ne m’a jamais lâchée. Mais je n’en parlais pas. Ça m’a souvent semblé trop loin, trop cher. Puis, un jour de juillet, j’ai vu passer des billets d’avion à moins de 800 $, direction aéroport Narita… pour janvier. C’est sûr qu’en plein hiver, au Japon, impossible d’aller s’ébaubir devant les cerisiers en fleurs, mais l’hiver nippon étant comme notre printemps, je savais que j’aurais tôt fait de m’y adapter, qu’il y avait de toute façon tant à voir et que l’absence de ces jolies fleurs rose tendre ne serait qu’un prétexte pour y retourner le plus rapidement possible. J’ai donc sauté sur l’occasion de réaliser ce rêve inouï…

Le 13 janvier 2015, jour de l’anniversaire de feu mon grand-père maternel — qui a, ironiquement, combattu les Japonais pour l’armée américaine — je me suis envolée, non pas en ennemie, mais bien en amie, vers le pays du Soleil Levant…

TEMPO TOKYOÏTE

Tokyo est incandescente, luminescente et… tout simplement déjantée, avec ses treize millions d’habitants et sa superficie six fois plus grande que celle de Montréal. On n’en fait pas le tour aisément et il y a beaucoup à découvrir. On s’en imprègne en un rien de temps si on n’est pas citadin dans l’âme, mais on peut définitivement y passer une, voire deux semaines complètes si on vibre davantage au tempo des villes. J’avais pour ma part très hâte de visiter la ville où Haruki Murakami a campé les personnages de 1Q84, l’un de ses romans les plus populaires. Telle une Aomamé, j’ai sillonné la ville, sans jamais toutefois apercevoir la fameuse deuxième lune…

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Ce n’est pas ma ville japonaise favorite — tout simplement parce que c’est une grosse ville, et ce, en dépit de ses magnifiques parcs comme le parc Yoyogi —, mais j’aurais quand même aimé y passer plus de temps, car je sais qu’elle est foisonnante de découvertes toutes plus inusitées les unes que les autres. Je n’en ai eu qu’un aperçu, notamment avec ses stations de métro, ses repaires culinaires… et ses 7-Eleven, véritables oasis alimentaires du quotidien des Tokyoïtes. Cette ville est un endroit spécial, avec son quartier éclaté de Shibuya et ses excentriques adolescentes d’Harajuku, ses innombrables rames de métro chantantes, qui vont dans toutes les directions, ses bains thermaux — les onsen —, ou encoreses troquets de soupes ramen, lesquelles sont o offertes dans d’innombrables déclinaisons de formes, textures et bouillons savoureux. J’ai eu le bonheur d’y visiter aussi le Tsukiji Fish Market, l’immense marché de poissons de Tokyo, où j’ai pu me régaler de sashimis si frais qu’ils en fondaient presque dans la bouche. Ce n’est d’ailleurs qu’une des nombreuses spécialités culinaires de Tokyo, véritable mecque orientale de la gastronomie pour la foodie en quête de nouveaux horizons gustatifs que je suis. Okonomiyaki, udon, tempura, tsukemono, gyoza, yakisoba, shabu-shabu… Ce voyage au Japon, il faut le dire, a d’abord été pour moi un voyage du palais. Au retour de Tokyo, à l’aéroport, je me suis d’ailleurs emparée d’une bible de cuisine japonaise que j’ai rapportée au Canada. Depuis, je retourne un peu là-bas chaque fois que mes doigts parcourent les pages de cet ouvrage rempli de souvenirs, d’odeurs et d’idées.

KYOTO : CŒUR CULTUREL

À peine débarquée du Shinkansen — ce train dont la vitesse varie entre 240 et 320 km/h et qui vous permet de vous déplacer d’un bout à l’autre du Japon — à Kyoto, je trouve rapidement l’entrée du métro et me dirige vers le couple chez qui je suis censée loger pour ma première nuit. En sortant du métro, je croise un minuscule restaurant de shabu-shabu (fondue japonaise) auquel je me promets d’aller faire un tour… Note au lecteur : je sais, je sais, il faut me pardonner, j’aime beaucoup plus parler de gastronomie que d’histoire, et Kyoto a été si fascinante à cet égard, avec ses tempuras délicates, ses ramen chez Ippudo ainsi que le kaiseki du Karyo, dans le quartier de Gion, un repas extraordinaire s’étalant sur dix minuscules services et où chaque plat ressemble à une petite œuvre d’art. Une expérience à vivre sans détour.

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Kyoto est belle, envoûtante et ni trop grosse ni trop petite. Elle est le cœur culturel du pays et indéniablement, celle qui a su le mieux préserver l’architecture ancienne qui prévalait il y a des siècles au Japon. Rien à voir avec ces villes et villages aux immeubles gris, carrés et bétonnés que l’on voit tout au long des voyages en train ! Ici, surtout à Gion, le quartier des geishas, les demeures sont en bois foncé et souvent ornées d’une lanterne rouge et d’un noren, un petit rideau suspendu devant la porte d’entrée des différents restaurants, magasins, échoppes et maisons de la ville. Si vous en avez la chance, réservez d’avance une chambre aux portes traditionnellement coulissantes et aux planchers de tatamis dans un ryokan, une auberge typiquement japonaise, souvent construite en bois, en bambou et en papier de riz, et où il faut se déchausser et porter des yukata, des robes de chambre au tissu n et aux larges manches, a n que l’expérience soit vraiment digne de ce nom. C’est un incontournable, tout comme aller acheter un « vrai » couteau de cuisine japonais chez Monsieur Shigeharu, dont la devanture du magasin ne paie pas de mine, mais où le propriétaire se fera un plaisir de graver votre nom en japonais sur votre nouveau meilleur ami à vie dans la cuisine !

Cela dit, bien que le cœur de Kyoto soit enivrant, ses environs le sont tout autant.Le lendemain de mon arrivée, je suis partie fouler le sanctuaire shinto Fushimi Inari-Taisha, fondé en 711, et reconnaissable à ses jolis torii vermillon, lesquels forment un chemin sur la colline où le temple est construit. Au sommet, à la tombée de la nuit, vous y verrez le magnifique temple et aurez également droit à une vue sublime sur la ville de Kyoto, et beaucoup plus loin, sur la jolie ville touristique de Nara, première capitale du Japon au 8e siècle, et où temples, bâtiments et monuments historiques sont inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO. Nara héberge d’ailleurs de curieux citoyens. En effet, des cerfs sika, errant en toute quiétude dans les rues de la ville, s’y promènent librement. Mais attention! Si on a moindrement de la nourriture sur soi, l’attaque à fond de train ou la morsure n’est jamais bien loin. J’ai vu un daimcharger un touriste et j’ai constaté qu’on ne peut en rapporter que de mauvais souvenirs de voyage…japon-lheureux

Pour terminer cet aparté sur Nara, je ne sais si c’est un événement culturel récurrent, car je n’ai jamais réussi à en connaître le nom, mais le soir où je suis passée dans la ville, j’ai croisé un immense jardin botanique illuminé de toutes parts. Des sections entières de gazon sont illuminées de petites lumières vertes; des arbres, du tronc jusqu’au bout des branches, irradiaient de petites lumières bleues, rouges ou jaunes. Des sculptures lumineuses partout. C’est féérique. On se croirait dans un paradis de lumières de Noël, les icônes kétaines de père Noël, bonhomme de neige et feuilles de houx en moins.

De retour à Kyoto, où je termine mon périple en allant déguster de succulentes tempuras chez Yoshikawa, je m’empare de mon pack-sac et me dirige à nouveau à pied vers la gare, clopin-clopant, pour reprendre quelques trains, puis encore le Shinkansen, a n de me rendre, dans la préfecture de Kagawa, dans la ville de Takamatsu, située sur la grosse île de Shikoku, au sud-ouest de Kyoto.

NAOSHIMA, MON AMOUR

Je termine le dernier segment de mon voyage en posant mes pénates quelques jours chez la famille Ogasawara, dans la ville de Takamatsu. La famille m’a réservé sa plus belle chambre à l’étage et m’attend, passé 23 h, avec un festin de reine nippone, rien de moins, qui m’épate et me gêne un rien, car je n’ai pas très faim. Qu’à cela ne tienne, je me force un peu à engloutir de succulentes nouilles et sashimis, et Showichi, le père de famille, me verse ensuite une grande rasade d’un excellent shochu, une eau-de-vie à base de riz, d’orge, de sarrasin ou de patate douce (merci, Wikipédia!). Cette famille très sympathique sait recevoir, c’est à n’en point douter. Le lendemain matin, maman Ogasawara s’est levée tôt pour me préparer un bol de nouilles bien chaud. J’ai encore pour elle une reconnaissance éternelle.

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Le lendemain, je prends un ferry pour la jolie petite île de Naoshima, surnommée l’île des artistes, dans la mer intérieure de Seto. En posant le pied sur l’île, j’aperçois cette grosse sculpture rouge et noir en résine de synthèse et en forme de citrouille dont j’ai entendu parler, l’un des emblèmes de l’île, avec la citrouille jaune de Yayoi Kusama. L’effet est instantané : je suis ailleurs. Vraiment ailleurs. On m’a dit qu’on pouvait faire le tour de Naoshima en deux heures à vélo. Je loue donc une grosse bicyclette et m’élance, dans l’air frais du petit matin nippon, sur la seule route de Naoshima, entre les rangées d’arbres à yuzu et les petites habitations insulaires. L’île est modeste, un peu reculée du monde, mais n’en abrite pas moins de véritables joyaux culturels. D’ailleurs, au musée de Chichu, on retrouve des tableaux originaux de la série Les Nymphéas de Claude Monet, quelques originaux d’Andy Warhol ainsi que d’autres œuvres de James Turrell et de Walter De Maria. On ne se douterait pas un seul instant, tant elle est petite et modeste, que cette île est en vérité une île aux trésors !

Je flâne sur une plage tranquille et isolée de Naoshima et je fais tranquillement mon au revoir au Japon. Je retourne à Takamatsu, m’enfile un dernier bol de nouilles udon accompagné de tranches de thon frais et d’un bon whisky japonais – les Japonais, croyez-le ou non, sont exceptionnels en matière de whisky, et on raconte que le premier à en avoir fabriqué, le chimiste et distillateur Mastaka Taketsuru, est allé apprendre comment fabriquer du vrai whisky en Écosse et qu’il en est revenu avec la recette… et une épouse ! – , les enfants m’apprennent à compter jusqu’à dix en japonais, puis je repars en douce comme j’étais venue vers Tokyo, vers l’aéroport Narita pour un très long vol vers l’Amérique…

Pour tout vous dire, j’en rêve encore. J’ai visité quelques pays dans ma vie, mais je rêve encore du Japon. De Naoshima, surtout.
De Kyoto et de Nara. De Matsuyama. De Tokyo, du Konpira-San et du mont Zozu. Je rêve aussi de ce que je n’ai encore jamais vu : Osaka, Okinawa, Hiroshima, Sapporo, le mont Fuji… Il me semble que je ne peux pas avoir été au Japon. C’est impossible que j’aie réalisé ce rêve-là. J’ai vu tant de choses en un peu plus de deux semaines et j’ai pourtant le sentiment de n’avoir rien vu encore. Ça me prendrait au moins six, dix, douze mois là-bas pour vraiment m’imprégner de ce pays si étonnant. Je me demande s’ils cherchent des journalistes…

 

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à Radio-Canada et pigiste pour d'autres médias.

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