Quelle interdisciplinarité?

« La collaboration interprofessionnelle n’était pas au programme officiel des études en médecine lorsque la Dre Marie Hayes a reçu sa... »

ANNE-HÉLÈNE DUPONT, Ph. D.

La collaboration interprofessionnelle n’était pas au programme officiel des études en médecine lorsque la Dre Marie Hayes a reçu sa formation, dans les années 80. Une certaine collaboration s’est néanmoins installée naturellement autour de son cabinet de Shawville, en Outaouais, où elle a pratiqué jusqu’en 1994. « Les infirmières de l’hôpital offraient des services à notre clientèle en clinique externe, l’accès à un psychologue au CLSC était rapide », se souvient-elle.

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Une tout autre réalité l’attendait en ville, où elle a ensuite continué de pratiquer. « Les listes d’attentes pour les services psycho-sociaux étaient si longues qu’on n’en tenait pas compte, explique-t-elle. Ces services étaient, dans les faits, inexistants. »

Aujourd’hui médecin responsable du groupe de médecine de famille (GMF) Jacques-Cartier, à Sherbrooke, qui rassemble 27 médecins de famille et 12 professionnels qui desservent 28 000 patients inscrits, la Dre Hayes vit la collaboration interprofessionnelle au quotidien. Elle y voit « une excellente évolution ». Elle n’est pas la seule : nombreux sont ceux pour qui l’interdisciplinarité est un gage d’amélioration des services de santé au Québec. Mais où en sommes-nous réellement?

UNE APPROCHE VANTÉE DE TOUTES PARTS

« L’OIIQ, le CMQ et l’OPQ sont d’avis que, dans tous les milieux de soins, la collaboration interprofessionnelle et la prise en charge partagée dans un contexte de pratique collaborative contribuent à assurer la qualité et la sécurité des soins, améliorent l’accès aux soins et aux services de santé pour la population et facilitent la coordination et la continuité des soins pour le patient(1), peut-on lire dans l’énoncé de position par lequel les trois ordres professionnels s’engageaient, le 1er juin 2015, à faire connaître les avantages de l’interdisciplinarité, à mettre en place des mécanismes la favorisant et à réclamer au ministère de la Santé et des Services sociaux les ressources pour poursuivre son déploiement.

Le Dr Jean-Bernard Trudeau, responsable du dossier de l’interdisciplinarité au Collège des médecins du Québec, explique :
« Aujourd’hui, le médecin ne peut plus, à lui seul, savoir tout ce que la médecine sait. Pour pratiquer une médecine de qualité, il lui faut recourir à d’autres connaissances et compétences que possèdent divers professionnels. » Cela est particulièrement valable en ce qui concerne les soins et le suivi des patients aux prises avec des maladies chroniques, soit 38 % des individus de plus de 20 ans au pays, selon Statistiques Canada(2).

Marie-Line Renaud, qui a fait partie des premiers pharmaciens à se joindre à un GMF, la clinique le Plein Ciel à Saint-Laurent en 2012, en témoigne : « Les médecins avec qui je travaille savent que s’ils identifient un problème potentiel avec la médication d’un patient, moi, je risque d’en trouver cinq ! »

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L’apport d’une variété d’expertises est également précieux à la Clinique régionale d’évaluation des troubles complexes du développement (CISSS de la Montérégie-Ouest), dont fait partie le Dr Yves Tremblay, pédiatre développementaliste. « Les problèmes de ces enfants requièrent des expertises multiples, qu’on ne peut avoir individuellement et qui font appel à différentes disciplines », observe-t-il.

Pour ce médecin, qui est également spécialiste en médecine communautaire, les échanges avec la psychologue, l’ergothérapeute, l’orthophoniste et la travailleuse sociale qui font partie de son équipe augmentent l’expertise de chacun. Selon lui, le fait d’être exposé à la façon dont les autres professionnels documentent un cas enrichit les qualités personnelles de façon impressionnante. La revue de littérature effectuée par l’un est partagée avec l’ensemble de l’équipe. Il en va de même pour les connaissances acquises lors des congrès. « C’est de la formation continue à même l’équipe », note le Dr Tremblay.

Selon lui, le principal bienfait de l’interdisciplinarité demeure cependant la réduction des risques d’erreurs de diagnostic (3). Il évoque le cas d’un enfant de trois ans qui avait été évalué par trois spécialistes en deuxième ligne avant d’être confié à son équipe. « Ils étaient arrivés à trois diagnostics complètement différents ! Au terme d’une évaluation interdisciplinaire, on a davantage d’informations pour appuyer notre diagnostic et on [diminue les risques] d’erreurs. »

La collaboration interprofessionnelle libère le médecin de certaines tâches, et limite les visites à l’urgence et les hospitalisations des patients, ce qui permet de favoriser un meilleur accès aux soins et une réduction des coûts (4). C’est le point de vue que défend la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) : « Le suivi des patients qui ont des problèmes de santé mentale ou des maladies chroniques peut être fait par d’autres professionnels qui offrent un très bon suivi. Le médecin peut alors de se consacrer aux tâches spécifiques qui lui reviennent étant donné sa formation », affirme le Dr Louis Godin, président de la FMOQ.

On entend le même son de cloche à l’Association médicale du Québec (AMQ). La présidente, la Dre Yun Jen, voit l’interdisciplinarité comme une « condition nécessaire pour améliorer notre système de santé et mieux servir la population ». L’interdisciplinarité améliore l’accès et permet d’offrir de meilleurs soins de santé, affirme-t-elle en s’appuyant sur l’examen de différents modèles d’organisation des soins de santé au Canada et à l’international produit par l’AMQ entre 2006 et 2010(5).

Lucie Tremblay, présidente de l’Ordre des infirmiers et infirmières du Québec, abonde dans le même sens : « En 2016, ne pas travailler en interdisciplinarité relève de mauvaises pratiques. L’interdisciplinarité est incontournable pour s’assurer d’offrir des soins de qualité à la population. »

DES PRATIQUES EN ÉVOLUTION

Le rapport de la Commission Clair, publié en janvier 2001, a amorcé le virage vers la collaboration interprofessionnelle en première ligne des soins de santé au Québec. Dans la foulée du rapport de la commission, 17 équipes de médecins et d’infirmières, les GMF, ont été formées en 2002.

La même année, la Loi modi ant le Code des professions et d’autres dispositions législatives dans le domaine de la santé (loi 90)(6) était adoptée. Favoriser la collaboration interprofessionnelle était un objectif central de cette loi par laquelle les champs d’exercice et les activités réservées de 11 professions du domaine de la santé ont été révisés.

La loi 90 a eu un impact considérable sur la profession des infirmières. Depuis son adoption, les médecins peuvent déléguer l’évaluation de la condition physique et mentale d’un patient symptomatique, l’ajustement de la médication en fonction de lignes directrices, le traitement des plaies et la prise d’initiatives diagnostiques et thérapeutiques aux infirmières grâce aux ordonnances collectives.

Lucie Tremblay, présidente de l’OIIQ, se réjouit de cet élargissement du champ de pratique, mais déplore la sous-utilisation des ordonnances collectives nationales implantées en 2013 : « Leurs avantages sont méconnus. Ce sont des ordonnances développées par des experts et mises à jour constamment, qui uniformisent les pratiques à l’échelle de la province pour les problèmes de santé chroniques. Sauf que chaque CISSS et CIUSSS doit les adopter localement, ce qui retarde leur déploiement. C’est d’une tristesse infinie, car on se prive d’un très bel outil pour aider la population. » La possibilité, pour une infirmière, d’ajuster le dosage de la médication d’un patient hypertendu, par exemple, épargne la consultation au médecin, qui peut, pendant ce temps, se consacrer à un cas qui requiert ses compétences propres. « L’accès aux soins est le problème numéro un dans le système de santé québécois », souligne Lucie Tremblay, qui voit dans les ordonnances collectives un outil de choix pour s’y attaquer.

«INTER» OU «MULTI»?

« Un partenariat entre une équipe de professionnels de la santé et une personne et ses proches dans une approche participative, de collaboration et de coordination, en vue d’une prise de décision partagée » : c’est en ces termes que le Consortium pancanadien pour l’interprofessionnalisme en santé définit la collaboration interprofessionnelle (2010)(7).

L’interdisciplinarité — appelée aussi parfois transdisciplinarité — va donc plus loin que la multidisciplinarité, situation dans laquelle divers professionnels travaillent côte à côte et fournissent au médecin des observations qu’il a la responsabilité d’évaluer. Le travail interdisciplinaire à proprement parler est quant à lui axé sur les échanges, et les décisions y sont prises par consensus. Aucun avis professionnel, pas même celui du médecin, ne prédomine.

Directly below shot of medical team joining jigsaw pieces in huddle against white background

 

C’est ainsi que fonctionne la Clinique régionale d’évaluation des troubles complexes du développement (CRÉTCD), où travaille le Dr Yves Tremblay. Au cours de l’évaluation de l’enfant, qui s’étend typiquement sur deux mois, les communications sont constantes : « Nous partageons les mêmes locaux. Nous nous rencontrons dans les bureaux de l’un ou de l’autre. Je vais voir la coordonnatrice après ma rencontre avec l’enfant », explique le Dr Tremblay.

Le partage des notes de chacun et l’étude des hypothèses sont toutefois réservés à la réunion finale. « La tendance naturelle est de se faire sa propre idée le plus vite possible, mais si chacun arrive avec sa propre conclusion, on n’est plus dans l’interdisciplinarité. Et, surtout, on risque d’éliminer des diagnostics de façon prématurée », met en garde le Dr Tremblay(8).

Le fruit de ces échanges est un diagnostic formulé dans un seul rapport signé par tous les membres de l’équipe pour signifier qu’ils approuvent le diagnostic, car chacun conserve ses responsabilités légales, précise le pédiatre développementaliste.

« C’est un processus exigeant, concède le Dr Tremblay, mais c’est la meilleure façon de minimiser les risques d’erreurs, qui sont le grand enjeu dans toute problématique complexe. » Ce constat vaut non seulement pour les enfants qui présentent des problèmes de développement, mais aussi pour les personnes âgées et les personnes souffrant de problèmes de santé mentale complexes, estime le médecin.

Efficace dans les cas complexes comme ceux qui sont con és à la CRÉTCD, ce modus operandi n’est toutefois pas celui qui est retenu pour la première ligne. L’AMQ, la FMOQ et le CMQ privilégient plutôt une approche où le médecin conserve le rôle du « chef d’orchestre » de la prestation des soins. « Nous l’avons validé auprès des autres ordres professionnels en santé, qui sont d’accord : le médecin garde une position centrale, indique le Dr Trudeau. Comme il est le seul à avoir reçu une formation de tous les systèmes du corps humain, incluant le psychisme, il est le mieux placé pour agir sur l’interface », c’est-à-dire pour coordonner les interventions des différents professionnels.

CHANGEMENT DE CULTURE

Reste que, pour les médecins de famille, tenir le rôle de chef d’orchestre au sein de l’équipe interdisciplinaire signifie ne plus être le soliste multi-instrumentiste d’autrefois, et exige de ménager une place pour d’autres points de vue que les siens dans sa pratique. « Il y a des deuils à faire », reconnaît le Dr Trudeau, qui salue l’ouverture des jeunes médecins aux autres professions. Ces derniers ont été bien formés à cette nouvelle façon de pratiquer la médecine.

La collaboration interprofessionnelle exige aussi des professionnels de la santé qu’ils repensent leur relation avec les usagers. « Mon patient » devient « notre patient ». C’est là, pour la Dre Jen, l’une des clés de la réussite des divers modèles de collaboration interprofessionnelle que l’AMQ a étudiés ces dernières années : « Le patient n’est pas associé à un médecin, mais plutôt à une équipe composée au moins d’un médecin, d’une infirmière et d’un pharmacien. Quand ces professionnels travaillent ensemble pour réfléchir aux meilleurs soins, on optimise l’utilisation des ressources humaines et financières dont on dispose. »

Un changement de culture est également à opérer au sein de la population, habituée à considérer le médecin comme l’unique source de savoir et d’excellence en matière de santé. À la Clinique réseau intégrée (CRI) Maisonneuve-Rosemont, où l’équipe interdisciplinaire évalue et stabilise quelque 2000 patients atteints de maladies chroniques chaque année tout en leur prodiguant de l’enseignement, le Dr Réal Barrette, médecin de famille, doit encore jouer de cette autorité traditionnelle à l’occasion : « L’un de nos objectifs est que le patient voit le médecin seulement lorsque c’est nécessaire. Mais je dois parfois faire moi-même l’entretien motivationnel pour convaincre un patient d’arrêter de fumer, par exemple. » Pour les patients aussi, le travail d’équipe en santé représente une transformation à laquelle ils doivent s’habituer.

COMMENT ET JUSQU’OÙ ?

Au CMQ, on considère que l’interdisciplinarité est réussie lorsque le professionnel sollicité est celui qui est le plus apte à mener l’intervention requise. « Chaque médecin, avant de commencer un soin, devrait s’assurer qu’aucun autre professionnel ne pourrait l’offrir avec une plus-value », indique le Dr Trudeau. Il donne en exemple les cas de dépression, pour lesquels les études ont démontré que la psychothérapie a des effets plus durables que la médication(9). « Mais pour que le médecin de famille développe le réflexe de confier ses patients dépressifs à un psychologue, il faut que les deux professionnels soient disponibles pour discuter [ensemble] de ce qui convient le mieux, et que le médecin puisse diriger le patient vers le psychologue. »

À la FMOQ, la formule idéale prend la forme d’un ratio un pour un : « Depuis huit ou dix ans maintenant, on dit que chaque médecin devrait avoir une infirmière pour travailler avec lui », commente le Dr Godin, reconnaissant du même souffle la difficulté de rassembler les effectifs nécessaires pour atteindre cet idéal.

Le ministre de la Santé et des Services sociaux oppose une fin de non-recevoir à cette demande. « Un ratio n’est pas un bon paramètre pour bien définir l’interdisciplinarité. La distribution des tâches et les professionnels nécessaires varient selon les secteurs », soutient Gaétan Barrette.

Les chiffres que le ministre associe à une collaboration interprofessionnelle réussie en première ligne sont les objectifs énoncés dans la loi 20, adoptée en novembre 2015 : 85 % des Québécois pris en charge par un médecin de famille d’ici 2018 et un taux d’assiduité de 80 %. Car si, pour Gaétan Barrette, la collaboration professionnelle « est essentielle et le sera de plus en plus avec les années », elle vise avant tout « l’efficacité et le contrôle des dépenses ». Pour appuyer ces affirmations, le ministre évoque les quotas initialement prévus à la loi 20 que ce transfert de tâches à d’autres professionnels œuvrant au sein du GMF permettrait d’atteindre.

La FMOQ tient par ailleurs fermement à ce que l’élargissement du champ d’expertise des professionnels s’applique dans le cadre d’une équipe. Elle nous met en garde contre l’autonomisation professionnelle, qui produirait davantage de travail en silo. « La FMOQ s’est prononcée contre l’ouverture de cliniques d’infirmières autonomes, parce que nous ne croyons pas à ce modèle. Il faut que, dans une même structure, un ensemble de professionnels prenne en charge un groupe de patients », affirme le Dr Godin.

« Le travail interdisciplinaire fait partie du code génétique des infirmières. Nous sommes le liant [du] système de santé depuis toujours », répond la présidente de l’OIIQ, Lucie Tremblay. Elle rappelle que la Coopérative de solidarité SABSA, une clinique de Québec qui fonctionne sans médecin sur place, est a liée à un médecin partenaire et s’inscrit de façon fluide dans les corridors de services. « Nous connaissons très bien les limites de notre champ d’exercice », assure Lucie Tremblay, qui voit dans l’autonomisation des infirmières spécialisées — notamment dans le droit de prescription accessible depuis janvier 2016 aux infirmières bachelières — un moyen de mieux servir la population québécoise.

La Dre Yun Jen ajoute que la collaboration interprofessionnelle optimale est celle où l’équipe interprofessionnelle s’organise de façon à desservir l’ensemble de la population de son territoire : « Les structures devraient être [responsables de] toute la population qu’elles desservent, pas seulement [de] ceux qui fréquentent leur établissement. »

Elle s’inspire en cela du Projet d’intégration des soins de santé primaires de Taber (10) mené en Alberta, de 2000 à 2004. La Taber Clinic avait reçu une subvention qui tenait compte des besoins en soin de santé de l’ensemble de la population de son territoire. Elle avait ensuite la liberté d’organiser les soins à sa guise. « Naturellement, les gens ont travaillé en équipe pour offrir les services appropriés à la population a fin d’en arriver à des résultats de santé prédéterminés », fait valoir la Dre Jen. La présidente de l’AMQ est aussi d’avis que la collaboration gagnerait à s’étendre plus largement aux administrateurs du réseau de la santé, a fin que le déploiement des ressources corresponde davantage aux besoins sur le terrain : « Nous promouvons une cogestion avec les médecins. Ils devraient être partie prenante de la plani cation des soins. » Pour la Dre Jen, le médecin demeure en e et le professionnel le mieux placé pour évaluer si l’utilisation des ressources est optimale pour le bien des patients.

LE PROJET D’INTÉGRATION DES SOINS DE SANTÉ PRIMAIRES DE TABER (ALBERTA), 2000–2004

Principales conclusions :

  • Amélioration de la qualité des soins de santé
  • Augmentation du rendement grâce à des trajectoires de soins claires et à des processus fluides
  • Satisfaction élevée de la population à l’égard des services reçus
  • Réduction de la fréquence des visites chez le médecin : de 5,6 à 2,1 visites par année par patient
  • Hausse de la fréquentation des autres professionnels de la santé en clinique
  • Réduction des visites à l’urgence et des hospitalisations
  • Amélioration des habitudes de vie de la population

Le ministre Barrette se dit ouvert à l’idée d’accorder davantage de latitude aux GMF dans le choix des professionnels qui se joindront à leur équipe, « comme [il est aussi ouvert] à toute mesure qui peut amener des résultats positifs pour la population ». Il spécifie toutefois qu’en contrepartie, ce sont les médecins qui devront «garantir des résultats».

Le Dr Gerry Bédard, médecin de famille au GMF Lavaltrie-Lanoraie et membre du Groupe santé Concerto, spécialisé dans l’implantation de trajectoires de soins informatisées en première ligne, estime qu’il faudrait davantage de professionnels dans les GMF. Il évoque à ce sujet le projet-vitrine auquel le Groupe santé Concerto a participé dans deux GMF de Lanaudière de janvier 2011 à mars 2013 (11). « Pour un GMF de 15000 inscriptions, nous avions 5 équivalents temps plein [pour les infirmières] et 6 équivalents temps plein pour d’autres professionnels. Avec ces ressources en place, nous pouvions gérer davantage de cas lourds et ainsi éviter des visites à l’urgence et des hospitalisations. » Or, pour un GMF de cette taille (niveau 4), le nouveau cadre de gestion(12) ne prévoit que 2,5 équivalents temps plein (ETP) en personnel infirmier et 2,5 ETP pour les autres professionnels, dont 1,5 ETP en travail social.

PROJET-VITRINE DU RÉSEAU DE LA SANTÉ ET DES SERVICES SOCIAUX DU QUÉBEC ET GROUPE SANTÉ CONCERTO (2011–2013)

  • Trajectoires de soins interdisciplinaires déployées : diabète, hypertension, dyslipidémie, MPOC, asthme.
  • Membres de l’équipe interdisciplinaire : 25 médecins de famille, 8 infirmières, 0,8 pharmacien, 0,8 nutritionniste, 2 travailleurs sociaux, 1 inhalothérapeute.
  • En 3 mois, sur 58 grands utilisateurs des services hospitaliers, 56 jours d’hospitalisation ont été évités.
  • Ce sont 99 % des patients qui se sont dits satisfaits de cette organisation des services de santé.
  • Ce sont 85 % des professionnels de l’équipe qui ont qualifié la collaboration interdisciplinaire d’excellente.
  • Parmi eux, 78 % ont trouvé excellents l’ouverture d’esprit, la confiance et le respect entre les pairs.

 

UN PARCOURS SEMÉ D’EMBÛCHES

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À l’OIIQ, on estime que les deux tiers de la collaboration interprofessionnelle souhaitée ont été complétés. Le ministre de la Santé et des Services sociaux est moins optimiste : il estime que le système de santé québécois n’a atteint que le quart de l’interdisciplinarité optimale. À la CRI Maisonneuve-Rosemont, qui interagit avec des médecins de tout le CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal, le Dr Réal Barrette dresse un bilan plus nuancé. « Je suis dans la structure où la collaboration interprofessionnelle est la plus poussée, mais je constate qu’il reste de grandes lacunes en première ligne, surtout hors GMF. Ce n’est pas [à cause] de la mauvaise volonté ; les médecins sont ouverts, mais ils ont besoin de preuves de succès avant de transformer leur pratique. »

Le mode de rémunération des médecins constitue un obstacle majeur à l’interdisciplinarité. «La rémunération à l’acte ne favorise pas le travail interdisciplinaire, constate la présidente de l’AMQ. Si le médecin a l’obligation de poser lui-même l’acte pour être rémunéré, il n’aura pas tendance à le déléguer. » À la FMOQ, le Dr Godin se réjouit de l’implantation de forfaits pour la prise en charge des patients en GMF et croit qu’il faudrait aller plus loin en ce sens.

Pour le syndicat des médecins, la comptabilisation du taux d’assiduité en fonction des seules consultations avec les médecins constitue cependant une véritable aberration. «On demande aux médecins de déléguer, mais le Ministère ne comptabilise l’assiduité que si le médecin voit le patient lui-même. C’est contradictoire!» souligne le Dr Godin, qui souhaite l’implantation de registres où seraient consignées les visites à tous les professionnels en GMF.

Gaétan Barrette est toutefois catégorique : le taux d’assiduité ne concerne que les médecins. La collaboration interprofessionnelle est, pour le ministre, une affaire de bonne volonté : « Tous les outils sont en place ; il ne reste aux médecins qu’à s’en saisir pour réorganiser leur pratique. »

Le financement des établissements fait lui aussi figure d’embûche. « En ce moment, il y a trois enveloppes de financement, et c’est toujours celle du réseau qui est compressée », déplore la présidente de l’OIIQ. Or, comme les actes des médecins ne coûtent rien au réseau, celui-ci n’a pas intérêt à en demander davantage à ses professionnels, déjà surchargés.
Le manque de communication et de coordination entre les structures qui composent le système de santé constitue un autre frein à la collaboration interprofessionnelle. « Entre les cliniques privées et les établissements de santé, entre les médecins et les pharmaciens dans la communauté, c’est encore ardu », se désole la présidente de l’AMQ.

La Dre Jen qualifie d’ailleurs de « non-sens » la lenteur d’implantation du Dossier Santé Québec (DSQ), qui constitue pour elle un outil fondamental a fin d’améliorer les communications et la coordination des soins — et, par le fait même, l’interdisciplinarité. Au CMQ, le Dr Trudeau est lui aussi d’avis que l’implantation du DSQ favorisera l’interdisciplinarité. Mais, pour lui, le principal problème demeure le manque d’orientation. La solution réside selon lui dans une meilleure connaissance des expertises de chacun. « Il faut rendre l’invisible visible, dit-il. Les médecins ne sont pas toujours au courant des expertises propres à chacun. Ils ne savent pas tous, par exemple, qu’un podiatre peut prescrire et opérer », déplore le Dr Trudeau, qui est d’avis que beaucoup reste à faire à cet égard.

La Dre Hayes voit justement, dans les efforts pour faire connaître l’apport de chaque profession, l’un des secrets du succès de l’intégration de nouveaux professionnels (travailleur social, psychologue, inhalothérapeute, orthophoniste et pharmaciens) qui se sont joints à son équipe du GMF Jacques-Cartier, il y a trois ans. « Il a fallu travailler fort de notre côté sur les protocoles de soins, les moyens de communication, les ordonnances collectives. Nous ne voulons ni créer des listes d’attentes à l’interne ni dupliquer ce qui existe déjà dans le réseau. »
Reste que le Québec a fait des progrès considérables en matière de collaboration interdisciplinaire depuis 15 ans, constate le Dr Godin : « Il y a toujours des améliorations possibles, mais on n’a pas à rougir de ce qu’on fait au Québec. Je pense qu’on a la bonne approche. Il s’agit maintenant de l’étendre et de la rendre plus accessible. »

La Dre Marie Hayes dresse d’ailleurs un bilan hautement positif de son expérience au GMF Jacques-Cartier. « La communication et la confiance se sont établies graduellement », constate-t-elle. Chaque médecin adopte l’habitude de faire appel à ses nouveaux collègues à son propre rythme. De plus, la médecin responsable ne relève aucune expérience négative : « Tous ont une attitude d’ouverture envers les autres professionnels et tous constatent la qualité des soins qui résulte de la collaboration. Je ne retournerais pas en arrière, et je pense que mes collègues non plus ! »

***

COLLOQUE 2016 SUR L’ARTHRITE

Le 29 octobre dernier a eu lieu, au Palais des congrès de Montréal, une journée de formation continue sur l’arthrite présentée par la Société de l’arthrite du Québec en collaboration avec l’Association médicale du Québec.

Dans sa conférence d’ouverture, le Dr Gerry Bédard a abordé les effets de l’adoption de la trajectoire de soins sur les rôles du médecin de famille, de l’infirmière et des autres professionnels en GMF. Les participants, issus des 11 ordres professionnels du domaine de la santé et des services sociaux du Québec, se sont exercés à endosser les rôles qui leur reviennent dans la trajectoire de soins des patients et à coordonner leur action au cours d’ateliers où ils ont été répartis en équipes interdisciplinaires.

« C’est dans le champ des maladies chroniques comme l’arthrite qu’il y a une révolution à faire », affirme le Dr Bédard.

 

RÉFÉRENCES

  1.  OIIQ, CMQ, OPQ (2015), Énoncé de position conjoint sur la collaboration interprofessionnelle : rehausser la qualité et la sécurité des soins.
  2. Agence de la santé publique du Canada (2016), «Cadre d’indicateurs des maladies chroniques et des blessures. Statistiques rapides», Promotion de la santé et prévention des maladies chroniques au Canada. Recherche, politiques et pratiques, 36 (8), 192-193.
  3. C’est aussi la conclusion de Reiss, A. L. (2009), «Childhood developmental disorders: an academic and clinical convergence point for psychiatry, neurology, psychology and pediatrics», Journal of Child Psychology and Psychiatry, 50, p. 87-98.
  4. Parmi les études dont les conclusions vont dans le même sens : Illman, J. (2002), « U.K.’s Efforts to improve multidisciplinary care criticized », Journal of the National Cancer Institute, 94 (3), 163–164; Husting, P.M. (1996), « Leading work teams and improving performance », Nurse Management, 27 (7), 35–38; Lain, J., et coll. (1998), « Improving e ciencies and reducing costs in adult cardiac surgery: A team approach », Quality Management in Health Care, 6 (4), 37–41.
  5. AMQ (2011), Rapport sur les missions d’étude et d’observation à Cleveland (Ohio) et à Vancouver (Colombie-Britannique).
  6. OIIQ (2003), Notre profession prend une nouvelle dimension.
  7. URL: http://www.cihc.ca/ les/CIHC_IPCompetencies-FrR_ Sep710.pdf
  8. Il s’appuie à cet égard sur Elstein, A. S. (2009), « inking about diagnostic thinking: a 30-year perspective», Advances in Health Science Education, Theory and Practice, 14, Suppl 1, p. 7-18.
  9. Derubeis R. J., G. J. Siegle & D. Hollon (2008), « Cognitive therapy versus medication for depression: treatment outcomes and neural mechanisms », Nature Reviews Neuroscience, 9, p. 788–796.
  10. Wedel, R. (2016), L’expérience canadienne : le Taber Integrated Primary Healthcare Project. Le leadership d’un médecin. ; Hasselback, P. et al. (2003), e Taber Integrated Primary Care Project—Turning Vision into Reality.
  11. Groupe Santé Concerto (2013), Évaluation de la satisfaction de patients porteurs de maladies chroniques : quand l’interdisciplinarité fait ses preuves.
  12. Ministère de la Santé et des Services sociaux (2016), Programme de financement et de soutien professionnel pour les groupes de médecine de famille.

A propos de Anne-Hélène Dupont

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Formée en anthropologie et en littérature, Anne-Hélène Dupont pratique aujourd’hui le journalisme, la production de contenus web (à l’agence 37e AVENUE) et l’enseignement supérieur (Collège Ahuntsic, TÉLUQ).

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