Sous le même toit

«C’est facile de s’autocongratuler d’abolir les frais accessoires. Parce que c’est vrai que c’est inéquitable et illégal. »

Marie-Sophie l'heureuxÇa y est, les frais accessoires seront abolis en janvier. Que sont vraiment les frais « accessoires » ? Ce sont des frais qui servent à payer un soin, un examen ou un traitement non couvert par le régime public à un patient dont l’état de santé le requiert. Le requiert. Comme dans « obligatoire ». Alors que le mot « accessoire » signifie non essentiel. Or, du moment que l’état de santé du patient requiert des soins ou examens, ils deviennent tout sauf secondaires. Peu importe qui paie, les soins sont obligatoires s’ils sont jugés cliniquement requis. On a affublé ces frais de l’adjectif « accessoires » parce qu’ils n’étaient pas couverts par la RAMQ. C’est le paiement qui était considéré comme accessoire. Et non le soin, examen ou traitement.

Le gouvernement Couillard, en prenant la décision d’abolir les frais accessoires, ne doit pas faire preuve de bêtise et affirmer, de façon simpliste : « On abolit les frais accessoires parce que c’est la loi et donc, les médecins devront les payer à même leur enveloppe budgétaire ». La situation est beaucoup plus complexe que ça. Ne pas tenir compte de cette complexité est malhonnête.

Si la « solution » des frais accessoires a été, à un moment de notre histoire, « choisie » puis entretenue durant des années, malgré qu’elle contrevienne depuis le début au principe d’intégralité de la Loi canadienne sur la santé, c’est parce qu’il y avait une raison derrière ce « choix ». Et cette raison, c’est le manque chronique d’accessibilité aux services ainsi qu’une organisation défaillante, trop lente à changer les choses. Survient alors un médecin, puis deux, puis trois, qui se « tannent » de ne pas pouvoir rendre les services médicalement requis par leurs patients, qui s’associent, ouvrent une clinique, achètent des équipements onéreux et… travaillent. C’est ainsi que les choses ont graduellement changé chez nous. C’est comme ça que le glissement s’est opéré.

C’est vrai que c’est inadmissible de faire payer le patient pour des soins cliniques obligatoires. C’est vrai que c’est contradictoire avec le système public qu’on a choisi d’avoir au Canada. Mais rappelons qu’un choix se traduit d’abord par des actions et par les résultats de ces actions, et pas seulement par de beaux principes érigés en lois pour « avoir l’air » d’une société grande, juste et équitable. Et la réalité depuis des années, au Québec comme au Canada, par nos actions et notre tolérance (ou notre indifférence), c’est qu’on ne le protège pas, notre système public de santé. Si le système public est de plus en plus menacé, c’est en raison de la montée de la protection des intérêts particuliers, qu’ils soient individuels ou érigés en corporation. Les services de santé publics, ça ne concerne souvent que « les autres », sauf quand c’est à notre tour d’en avoir besoin. Ça ne devrait jamais être ainsi, mais c’est comme ça.

C’est facile de s’autocongratuler d’abolir les frais accessoires. Parce que c’est vrai que c’est inéquitable et illégal. Mais, on pellette dans la cour d’autres personnes les conséquences du problème, et généralement, on le pellette dans celle de ceux qui ont moins bonne presse par les temps qui courent…

Oui, les médecins qui ont ouvert des cliniques privées dotées d’appareils onéreux l’ont fait de leur propre initiative. Mais quel était le motif principal derrière leur choix ?

L’unique désir du profit ? Vraiment ? Pour une poignée d’individus possiblement « à l’argent », c’est possible, mais je suis d’avis que c’est aussi surtout l’incapacité d’effectuer les examens, interventions et traitements requis par ces mêmes appareils onéreux dans le système public qui a poussé les médecins vers la sortie de ce système. Personne n’est contre la vertu quand ça va bien, mais la tâche principale d’un médecin, c’est de traiter des patients.

Je peux comprendre que ces médecins, à qui on interdit désormais les frais accessoires, ne veuillent pas absorber la facture de ces appareils. Est-ce au gouvernement de le faire ? Le gouvernement leur a pourtant bien laissé le loisir, à ces médecins, de se désaffilier et de créer leur propre clinique avec leurs propres appareils. Ces médecins sont responsables de leurs choix. Mais ils ne sont pas les seuls… Tout comme dans un couple qui part à la dérive, ça prend deux personnes pour que le couple devienne un succès ou un échec.

Le problème des frais accessoires, comme la plupart des problèmes du système de santé, est systémique, et n’est pas uniquement celui de la classe politique ou d’une classe professionnelle en particulier. Se renvoyer la balle incessamment est la meilleure façon pour notre société de foncer droit dans le mur, et pas juste avec les frais accessoires…

Par contre, puisque la société vote pour des partis politiques aspirant à gouverner, il serait intéressant que la classe politique, tant au palier fédéral que provincial, arrête de se regarder le nombril électoraliste et pense en profondeur au fameux « bien commun ». Les gouvernements qui se sont succédé ont hésité à faire certains changements et ont fait des choix. Des choix qui ont ouvert la porte au privé. Et le gouvernement, quoi qu’il en dise, est imputable. Les frais accessoires, ça s’est passé sous son toit. Et même si c’est une nécessaire et excellente décision de les abolir, il est opportuniste de rejeter tout le blâme sur les médecins…

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L’Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également collaboratrice santé à Radio-Canada et pigiste pour d’autres médias.

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