Virée dans la capitale

« Je suis abasourdie et incrédule : moi, un médecin qui a d’innombrables gardes au compteur, qui a vaincu une fausse couche..»

TEXTE : JOSÉE BOISSONNEAULT, MD
ILLUSTRATION : NATHALIE DION

La température ne pouvait pas être plus idéale : 28 degrés, soleil éblouissant et ciel bleu sans nuages. Chéri et moi avons décidé de nous offrir une petite escapade à Québec. Au programme : balade dans le Vieux-Québec, dodo à l’hôtel musée du Village huron, brunch du dimanche typiquement Wendat au restaurant de l’hôtel. À vrai dire, nous en avons bien besoin. Je crois que je ne vais pas très bien. Depuis quelques mois, depuis l’accident de mon cousin, je suis très anxieuse lorsque Chéri ou mon frère, Jérémie, prennent leur voiture.

Je suis irritable, j’ai des explosions de colère pour des peccadilles, j’ai l’impression tenace qu’une catastrophe imminente se trame et je souffre d’insomnie. Je fais des cauchemars récurrents où mon cousin décédé est présent et j’ai des flash-back de ses funérailles et de sa dépouille exposée dans son cercueil. Le plus honteux : j’ai pleuré devant une patiente la semaine dernière. Je ne me pardonne pas de m’être montrée si vulnérable devant une patiente qui me consultait pour que, MOI, je l’aide. Elle venait de perdre son conjoint. Sa peine, sa fatigue, son visage exsangue ont fait vibrer une corde sensible. Je me suis confondue en excuses, elle a fait le tour de mon bureau et m’a serré dans ses bras. Misère. C’est le monde à l’envers ! Pourquoi sommes-nous aussi humains, nous, les médecins ?

L’apothéose de mon mal-être s’est cristallisée un matin lorsque j’ai vécu ma première attaque de panique. Jérémie était sur son départ pour la côte est américaine, où il se rendait avec quelques amis. J’étais convaincue qu’il n’allait jamais en revenir. Une auto et quatre amis partant pour un road trip mémorable : les circonstances, hélas, étaient fort semblables à celles qui avaient entouré le décès de mon cousin. Éprouvant de plus en plus de problèmes de concentration, je me suis résolue à consulter un psychologue vers lequel le Programme d’aide aux médecins m’avait dirigée. Le diagnostic est tombé, implacable : je souffre de stress post-traumatique. L’évènement à l’origine du phénomène : le décès accidentel de mon jeune cousin il y a un an et demi.

Je suis abasourdie et incrédule : moi, un médecin qui a d’innombrables gardes au compteur, qui a vaincu une fausse couche, qui a été témoin et actrice de maints évènements dramatiques, qui a accompagné des patients endeuillés, j’ai… ÇA ? Le « Ça » est pour les faibles, les nuls, les handicapés des émotions! Ce n’est pas pour moi! Je ne reviens pas de la guerre, je n’ai pas non plus été victime d’un viol collectif, je n’ai pas été témoin de la dévoration d’un enfant par un alligator ou encore de son éviscération par un gorille ! Selon le psychologue que j’ai rencontré, il parait que tout évènement qui a été traumatisant pour le patient peut effectivement générer un état de stress post-traumatique (ESPT). Le décès de mon cousin Félix-Antoine ainsi que les rites funéraires qui l’ont entouré ont été fort traumatiques pour moi, il est vrai. Cela a probablement réveillé de vieux démons tapis en moi depuis ma plus tendre enfance, durant laquelle j’ai perdu ma mère dans un accident. En lisant sur l’ESPT, j’ai dû me rendre à l’évidence : j’en ai tous les symptômes. Je dois suivre une thérapie avec un psychologue spécialisé dans ce genre de problèmes. D’ailleurs, il me suggère de voir un médecin et de me faire prescrire des antidépresseurs. Misère. Moi ? Aux pilules ? Va pour la thérapie, mais, pour la médication, on verra. Épuisés, mais toujours aussi amoureux, Chéri et moi avons décidé de prendre congé de toute cette poutine d’émotions en nous offrant un week-end dans la capitale nationale.

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Nous marchons sur la terrasse Dufferin, déambulons dans les rues du Vieux-Québec, savourons le coucher de soleil sur le fleuve. Nous sommes assis près du château Frontenac parmi des centaines de personnes portant des sacs en bandoulière, des habits fatigués, qui fleurent la transpiration et l’haleine rance. Une jeune femme début vingtaine nous interpelle poliment :

— Est-ce que vous attendez la navette pour retourner au village huron ?

Chéri, intrigué, hausse un sourcil et lui répond :

— Oui…
La jeune lle sourit de plus belle et s’écrie :

— Ah! En n! Ce que je vous ai cherché!

Le chauffeur a dû faire un détour, car il y a eu un accident qui crée un bouchon de circulation près du Vieux-Port. Il m’a demandé de vous prévenir ! Il vous avait décrit : « Elle : rousse, la cinquantaine, parait bien. Lui : cheveux gris, bien préservé, yeux bleus, mi-cinquantaine. »

Je fulmine, réprimant entre mes dents serrées :

— Quoi ? La CINQUANTAINE… ?

J’ai la mi-quarantaine à peine ! L’heure est grave : je dois contacter Jean Airoldi et ses sbires de toute urgence pour m’organiser une métamorphose dans un centre commercial de la Rive-Sud !

Chéri rigole en constatant ma fureur :

— Allons, allons, Lé ! Toi aussi, tu es bien conservée… pour une quinquagénaire !

Il s’esclaffe de plus belle.

Je grommelle un gentil mot d’Église et, guidés par la jeune fille, nous nous dirigeons vers notre chauffeur. Tout un numéro celui-là ! Pour nous rendre dans le Vieux-Québec, Gaston — c’est son prénom — nous a transportés de Wendake jusqu’au Vieux-Québec à bord d’un petit autobus. Nous étions seuls avec lui. Nous avons eu droit à différents chapitres de sa vie, de ses séjours sur la côte ouest des États-Unis jusqu’à ses périples en Chine comme militant pour la survie des bébés pandas. Il nous a raconté ses années passées à jouer au troubadour comme chanteur guitariste sur des bateaux de croisière qui sillonnaient les Caraïbes. En l’espace de trente minutes à peine, nous avons appris qu’à 55 ans, il ne s’est toujours pas reproduit, que sa première femme était coréenne, qu’elle avait 23 ans et qu’elle était convaincue que les humains procréaient en s’embrassant. Il nous a raconté avoir déjà eu un babouin de compagnie qui se prénommait Fido et qui avait la détestable habitude de déféquer dans la douche. Nous avons eu droit au récit de ses prouesses au Scrabble et au croquet. Il s’est bidonné ferme en narrant comment il arrondissait ses fins de mois en astiquant des limousines et des corbillards pour un riche entrepreneur en pompes funèbres.

Il nous a ensuite assené, en ponctuant son commentaire d’un regard grave dans le rétroviseur, qu’un défunt, « ce n’est pas beau tu suite quand on en échappe un et qu’il tombe face contre terre sur l’asphalte » ! Il nous a ensuite décrit, dans le menu détail, le processus d’embaumement. Constatant ma lividité de plus en plus apparente, Chéri a habilement fait dévier la conversation vers le nouvel amphithéâtre de Québec. Plutôt raté, le soliloque de Gaston, comme désensibilisation d’une traumatisée de la mort ! Nous sommes finalement parvenus à destination. Il nous a laissés sur un tonitruant « Namasté », car, bien sûr, il a relaté dans le menu détail ses leçons de yoga lors de son périple en Inde. MYGOD!

Nous décidons d’emprunter la promenade des gouverneurs, histoire de nous dégourdir les jambes et d’admirer le paysage. La promenade est bondée. Un troupeau de septuagénaires et d’octogénaires en uniforme de voyage — casquettes, visières, pantalons de sergé bleus, beiges ou roses à taille élastique, petites sacoches à la taille et souliers de course blancs immaculés — semblent s’être donné le mot pour escalader péniblement cette promenade tout en marches et en hauteur.

Chéri et moi cherchons frénétiquement une brèche pour semer la horde, mais c’est peine perdue. Elle monte lentement et inexorablement jusqu’aux plaines d’Abraham. J’ai des envies désinvoltes de me percher du haut des escaliers et de lâcher une boule de bowling juste pour voir. Ce n’est vraiment pas une bonne chose que l’ESPT me rende irritable. Dans ce domaine, je suis déjà choyée par la nature. Nous continuons notre ascension.

Soudain, la dame devant moi émet un formidable pet à l’odeur évoquant celle de la carcasse d’un rat croupissant dans les égouts. La friponne fait mine de rien. Elle empeste le putois tout en personnifiant l’innocence même. Cette femme est la propriétaire d’une arme de destruction massive, rien de moins !

Chéri m’adresse un clin d’œil en se pinçant les narines. Je ris franchement en ouvrant mon sac pour en sortir, l’air triomphant, le bâton de Vicks Vaporub dont je ne me départis jamais. Madame Putois a surpris mon manège et elle pique un fard… en basculant tête première dans les escaliers sous mon regard ahuri. Paniquée, sur sa trajectoire descendante, elle agrippe la manche de mon gilet en menaçant ainsi de m’arracher l’épaule. En matière de sécurité personnelle, lorsque je suis confrontée à un patient qui veut se cramponner à moi pour éviter la chute, je n’ai jamais dérogé à une règle d’or : entre lui ou moi, je me choisis. Charité bien ordonnée commence par soi-même. Dans l’histoire qui nous intéresse, j’ai lâché la main de la dame. Elle est donc allée directement se planter solidement les incisives sur les marches de bois. Tout juste à mes pieds. Oh ! N’allez pas croire que je n’éprouve pas quelque remords à constater les incisives ruinées de son dentier rutilant ! Je me dis que ça aurait pu être bien pire : ça aurait pu être moi. Il parait que, dans l’ESPT, il y a une anesthésie des émotions. Chéri est catastrophé par mon manque de sensibilité. Il inspecte frénétiquement le dessous des marches pour tenter d’y dénicher les incisives de porcelaine. Il en trouve une accrochée à mon jean.

Dans mon univers anxieux, il me reste toutefois quelques lambeaux de conscience sociale. J’examine sommairement la malheureuse : elle arbore une plaie béante au menton et souffre sans doute une fracture de l’humérus. Ses baskets blancs, couverts de sang, sont ruinés. Chéri dégaine son cellulaire et appelle une ambulance.

Les ambulanciers se fraient un chemin à travers les centaines de pantalons à taille élastiques et la mer de baskets blancs. Ils transportent notre infortunée vers le centre hospitalier le plus proche. Nous redescendons la promenade des gouverneurs pour aller attendre notre taxi-bus. C’est là que la gentille jeune fille du bureau du tourisme autochtone nous repère. Nous marchons vers Gaston, qui sourit en agitant la main dans notre direction. Il n’empêche qu’en dépit de son incontinence verbale, c’est un bon bougre. Parions que nous aurons droit à d’autres anecdotes juteuses de sa part, mais que, cette fois, ce sera nous qui aurons la meilleure !

A propos de Josée Boissonneault

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Médecin de famille à Contrecoeur, CSSS Pierre-de-Saurel

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