Clown et compassion

« Le touriste moyen en Équateur ne visitera pas un centre pour personnes âgées, et certainement pas une prison pour femmes. Le clown moyen...»

EVELYNE GENTILCORE-SAULNIER, MÉDECIN RÉSIDENTE

Janvier. L’air est chaud et lourd. J’ai atterri à Quito il y a à peine cinq minutes, et déjà tout le monde me dévisage. Bon, j’ai beau avoir la peau de la couleur du crémage des biscuits Oreo, ça ne m’explique pas pourquoi tous ces gens me regardent de façon aussi systématique… Qu’est-ce qui leur prend tous ? J’ai si chaud dans mon costume… Ah, oui ! C’est vrai : je suis habillée en clown. Oui, bon, c’est un peu plus flamboyant que des gougounes et une petite robe soleil… À l’extérieur, je me demande comment mon chauffeur pourra me repérer. J’espère qu’il va me reconnaître même si je ne lui ai pas annoncé la couleur de ma perruque ! « Ha ! Ha ! Ma première blague à moi-même », me dis-je en riant. « Je ne serai peut-être pas si pire que ça en clown finalement ! » En me répétant ces mots, je me rappelle qu’en tant que clown, il faut justement faire sans eux, puisqu’un clown qui se respecte, ça ne parle pas. Mais bon, même si je le voulais, je ne parle pas espagnol. Aïe ! « Dans quoi me suis-je embarquée ? » Je dépose lourdement à mes pieds ma valise, bourrée de costumes, de maquillage et de marionnettes. J’attends, sous le poids des regards gênés, perplexes et amusés, que l’on vienne me chercher.

CLOWNS À QUITO

Je me trouve bel et bien dans un voyage humanitaire organisé, plutôt que dans un voyage culturel, de villégiature ou d’aventure. Quoique le groupe de clowns amateurs dont je fais partie ait une allure parfaitement désorganisée. Sous la direction absolument non traditionnelle du célèbre Dr Patch Adams, ces clowns pétillants prêtent leurs grands souliers au projet Caring in Ecuador. Cette action de l’Institut Gesundheit ! (traduction de l’allemand : À votre santé !) représente un des nombreux voyages offerts annuellement en Russie, au Mexique et en Amérique du Sud. En voyant mon chauffeur arriver, je remercie la vie de m’octroyer une place au sein de l’équipe équatorienne pour ce projet contingenté. Mon chauffeur, qui est en fait mon premier vrai client, lui, n’est pas un clown. Bien amusé de mon accoutrement, il conduit à vive allure, comme l’ensemble de la population locale. On file jusqu’à l’Hôpital pédiatrique, où, fidèle à moi-même, je suis en retard pour ma première prestation. Dans les salles d’attentes (oui, au pluriel) qui débordent, j’aperçois cette équipe inconnue et qui s’anime déjà dans le chaos de la foule. Je me joins à eux, parmi ces gens qui attendent leur rendez-vous médical.

On gonfle des ballons, on fait les fous et on arrose les enfants, qui quittent les bras de leurs mères surmenées pour venir voir de plus près nos fleurs du Dollorama. Au loin, j’aperçois Patch, qui, malgré ses 70 ans bien sonnés, a son fameux chapeau de poulet bien vissé sur le crâne. À ses trousses, une horde de journalistes le mitraillent de photos. L’homme est imposant. Ce presque géant aime offrir, à la place des mots, qui sont souvent imprécis et inopportuns devant la maladie, un regard doux et bienveillant à quiconque croise son chemin. C’est un spectacle unique et touchant de le voir pencher ses 6 pieds et 4 pouces pour câliner des enfants malades. C’est avec toute ma fébrilité de clown ému que je réalise ma situation : je me trouve à des années lumière des parasols sur la plage…

Quel départ ! À la sortie de l’hôpital, on traverse les rues bondées de la ville pour nous engouffrer dans notre autobus. À bord, tout le monde prend enfin le temps de se présenter. On échange nos noms de clowns et on partage rapidement ce trop-plein d’émotions. On se raconte les moments forts qui viennent de nous chavirer le cœur. La fois où une telle a fait pleurer un enfant qui avait peur de son nez rouge, comme la plupart des enfants en très bas âge d’ailleurs. Ça, on l’apprend à la dure… Et cet instant précieux où l’autre a bercé une mère qui berçait son nourrisson. Ou encore cet autre qui a prétendu réanimer une infirmière évanouie. En quelques minutes, on est déjà des amis rapprochés par cette expérience enlevante. On s’installe à l’hôtel, qui deviendra notre maison pour quelques jours en plein cœur de Quito, métropole imposante, artistique et chaotique. Malgré tout, on s’y sent en sécurité. La moyenne d’âge des participants de ce voyage atypique est d’environ 40 ans. Ces clowns amateurs viennent de tous les coins du monde. Je suis surprise d’apprendre que, sur quinze personnes, je suis la seule qui œuvre dans le domaine médical. Nos journées seront souvent organisées en trois temps : sorties de « clowning » le matin dans de différents établissements, atelier de travail de groupe en après-midi et loisirs en soirée. Aucune formation de « clowning » n’est prévue. Libre à chacun de découvrir son clown intérieur, et ce, sans guide d’instruction. Au cours des jours suivants, on explore la ville, qui regorge de marchés et d’œuvres d’art de toutes sortes. Enfouie dans les montagnes au pied du volcan Cotopaxi, Quito s’étend dans la vallée, surplombée par la somptueuse Basílica del Voto Nacional, la plus grande église néogothique des Amériques. La vue imprenable que l’on a de la ville du haut de ses hautes tours légitime à elle seule les efforts déployés pour en faire l’ascension. La superbe statue Virgen del Panecillo, qui surplombe le mont El  Panecillo à plus de 3000 mètres au-dessus du niveau de la mer, offre également sur Quito une vue à couper le souffle. La ville est montagneuse à souhait, et les chemins qui sillonnent les sommets sont parfois vertigineux. Quand on s’y aventure pour aller rejoindre la campagne avoisinante, on aperçoit les toits de Quito. Ils sont striés par les draperies et les vêtements colorés séchant au vent, comme autant de petites mains qui nous  saluent en nous souhaitant bonne route.

VERS LA CAMPAGNE

On fait notre arrivée à Otavalo, un petit  village de campagne à environ deux heures au nord de Quito. Dans les prochains jours, on y visitera l’hôpital général, l’hôpital psychiatrique et l’école publique. Après la ville, le calme de la campagne est le bienvenu. On loge à La Casa del Sol, petit hôtel familial dont la terrasse surplombe le volcan avoisinant, l’Imbabura et le lac San Pablo. Des lamas, sans contredit mon attraction locale  préférée, broutent tranquillement l’herbe de la pelouse en contrebas. La petite ville, idéalement située dans la région de la Sierra, nous permet d’enchaîner une randonnée matinale d’une durée de quatre heures au cratère de la lagune Cuicocha ainsi qu’une visite au fameux marché d’Otavalo, où je m’empresse d’acheter de magnifiques nappes colorées et de superbes vêtements en laine d’alpaga. De quoi faire le bonheur des membres de ma famille et de mes amis, que je porte dans mon cœur en permanence. Il faut un peu d’efforts pour repérer des trésors artisanaux parmi des produits manifestement issus de production commerciale massive et plus dispendieux que dans l’arrière-pays.

À notre visite de l’hôpital local, je fais l’expérience rafraîchissante de déambuler dans les corridors sans être responsable des soins, mais plutôt du simple bonheur des patients. Les lits en métal sont garnis d’une tige de soluté unique. Les murs des salles sont nus. Je note au passage que la salle de pratique pour les cours prénataux est dotée de tapis de sol et de barres de suspension aux murs, avec l’accès à des massages et de la musique, choses si rares dans nos hôpitaux nord-américains. Je termine ma visite aux soins palliatifs, où, tout en chantonnant, j’accompagne une femme mourante l’espace d’un instant. On se regarde dans les yeux pendant de longues minutes, sa main délicatement enveloppée par la mienne.

Partout, malgré la palpable influence  espagnole des conquistadors, on sent la présence forte de la culture autochtone. Selon moi, son incarnation la plus réjouissante se trouve dans les traditions vestimentaires des peuples indigènes. Les habits des Quechuas (l’ethnie principale des 13 nationalités indigènes reconnues en Équateur) sont comparables à ceux que j’ai observés au Pérou. Ils sont souvent, mais pas exclusivement composés d’une veste, d’un poncho, d’un chemisier blanc brodé de fils de couleur, de longues jupes pour les femmes et de chapeaux  typiques. À leur contact, j’observe que les autochtones sont généralement plus réservés et sérieux que leurs confrères d’origine espagnole, qui rient plus facilement.

C’est relever un grand et beau défi de clown que de tenter de leur soutirer un sourire. Je garde en mémoire l’image de leur visage égayé et j’en fais un précieux souvenir de voyage. Le touriste moyen en Équateur ne visitera pas un centre pour personnes âgées, et  certainement pas une prison pour femmes.  Le clown moyen, lui, oui. À l’intérieur des murs de la prison, la vie est exactement à l’image des films qu’on nous présente. Il y a la « gang » qui fait du BBQ à l’extérieur, la gang de durs à cuire dans la cour intérieure et la gang qui s’occupe des transactions de « produits dérivés ». Comme dans les films, il y a les gardes, la façade atroce, le magasin de fleurs à l’entrée et l’envers de la médaille : la garderie délabrée annexée au bâtiment principal, qui héberge les enfants des détenues dans des conditions qui nous rappellent notre fragile humanité. Je termine ma visite de la prison au salon de beauté. À ma grande surprise, une des clientes vient de l’Ontario et est trop heureuse de revoir une Canadienne qui sait où se trouve la ville de Hamilton !

Bientôt, et peut-être parce que  les Équatoriens sont un peuple très religieux ou sûrement parce que la religion est une nécessité pour quiconque vit en prison, on forme un cercle, et je les accompagne dans  une prière commune. Après cette expérience inédite qui saurait rendre humble le plus arrogant des clowns, on prend de l’assurance tout en prenant d’assaut l’espace touristique de la ciudad Mitad del Mondo (traduction libre : la ville de la moitié du monde), située à la ligne de l’équateur. Je réalise ici que ce voyage est tout de même très sportif. Les grandes variations de température, propres à un climat  subtropical, sont assez éprouvantes pour  le corps, et toutes ces séances de mimes  pendant plusieurs heures nous épuisent.  La récompense des ces efforts consiste en quelques sourires et la participation des patients, qui viennent me taper dans le dos pour me sauver d’un étouffement certain après que j’ai avalé mon propre nez rouge, incident apparemment très répandu dans le monde des clowns. Après toute cette dépense énergétique, l’appétit est grand, et la bouffe locale est la bienvenue.

Que de couleurs et de goût !  La soupe locro, spécialité de la région de  la sierra, à base de patates, de fromage, d’avocat et de pois chiches, est parfaite pour se réchauffer pendant les soirées plus froides en montagne. C’est un régal assuré, et je l’avoue, mon plat favori. Le cuy (cochon d’Inde) est aussi un incontournable, quoiqu’assez gras. À mon avis, c’est à essayer pour l’expérience davantage que pour le goût… Le ceviche, cependant, est fantastique, avec son mélange de fruits de mer d’oignons puissants, le tout arrosé de jus d’agrumes bien frais, qui vient « cuire » les chairs. Parfois, il est servi avec du choclo, une variété de maïs que l’on trouve couramment sur les étals des vendeurs itinérants. Le plat classique de l’Amérique latine, l’arroz con pollo (riz au poulet), est aussi servi un peu partout, et s’il est bien cuit, pour s’éviter quelques surprises intestinales, peut être un plat délicieux et tout à fait sécuritaire… Lors de notre dernière soirée, notre groupe fait un retour sur les exercices partagés et les discussions philosophiques sur les pouvoirs de la compassion, de nos  costumes, d’un sourire bien intentionné ou d’une étreinte prolongée.

Tous se sentent profondément nourris par le voyage. On est d’accord qu’en s’exposant à tant de pureté d’âme et de gentillesse, il est difficile de ne pas souhaiter à chaque être humain une pareille révélation : l’amour guérit bien  des maux. C’est sous le signe de l’amour, donc, que j’ai hâte de retourner en Équateur, découvrir l’Amazone et la côte Pacifique  en compagnie de ma famille et de mes nouveaux amis. De retour à Montréal, plus personne ne croise mon regard avec curiosité et amusement. Que se passe-t-il ? Qu’ont-ils donc tous à m’ignorer ? Bon, je me souviens… Je suis en civil.

Mon déguisement de clown, qui me permettait si facilement d’entrer en contact avec les gens, est dans ma valise. Je me fonds dans la masse, désormais. Je suis nostalgique. Je pense alors à mon sarrau et je me rends compte que je possède déjà un uniforme qui inspire la confiance et permet beaucoup de proximité avec les gens. Enrichie par mon expérience clownesque, je retrouve mon travail transformée, reconnaissante et inspirée à souhait… avec un nez rouge dans ma mallette.

A propos de Evelyne Gentilcore-Saulnier

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