Le grignotage

«Ce qui est inadmissible, par contre, tout comme dans les projets de loi 10 et 20, c’est le pouvoir que compte s’arroger le ministre de s’ingérer...»

MARIE-SOPHIE L’HEUREUX
Rédactrice en chef

Marie-Sophie l'heureuxEst-ce que 2017 sera non seulement le début de la prochaine campagne électorale provinciale, mais aussi le début de la fin des privilèges professionnels de la profession médicale ? À voir la dernière « bombe » larguée par Gaétan Barrette, le projet de loi 130, qui a fait pousser de hauts cris et monter les fédérations médicales aux barricades, force est d’admettre que oui. Dans les médias généraux, on rapportait en décembre que le ministre comptait donner le pouvoir aux directions des centres hospitaliers de punir les médecins dont la pratique empêchera le bon fonctionnement de l’établissement.

Ce n’est pas faux, mais ce n’est là qu’un pouvoir qui était auparavant implicite et qui se fera désormais plus explicite. Les sanctions sur les privilèges de pratique dans un centre particulier sont généralement décidées par le conseil d’administration de ce centre sur la base des recommandations faites par son CMDP. Il faut savoir que le CA d’un établissement est, en général, très respectueux des recommandations du CMDP. Or, si le CMDP d’un établissement exerce déjà très bien son rôle, cette loi est superflue. Par contre, si le CMDP n’est pas assez efficace, diligent ou responsable, peut-être que le renforcement de ce pouvoir déjà implicite du CA devient alors nécessaire… Le ministre affirme, par ce projet de loi, son intention de s’assurer que les services sont rendus, et ce, équitablement. Ça, on peut le comprendre.

C’est louable. Ce qui est inadmissible, par contre, tout comme dans les projets de loi 10 et 20, c’est le pouvoir que compte s’arroger le ministre de s’ingérer dans les affaires hospitalières des établissements. C’est là que ça va trop loin. Cette propension à la microgestion ne surprend guère de la part de Gaétan Barrette — avec qui Philippe Couillard devrait une fois pour toutes avoir une bonne discussion sur son leadership en matière de santé —, mais ce n’est pas plus acceptable sur les plans administratif et moral. C’est un pouvoir… de trop. Et puisque l’opinion publique rêve de voir « les médecins être mis au pas », ce nouveau pouvoir lui permet, par un geste d’éclat, de se donner bonne presse en vue des prochaines élections… Vous l’aurez compris : je ne suis ni d’accord avec la méthode ni avec ce nouveau pouvoir d’ingérence maladive du ministre. (C’est à rêver qu’il y ait des quotas sur le nombre de pouvoirs qu’a le droit de s’adjuger un ministre québécois…) Par contre, même si les médecins n’ont et n’auront jamais toute la responsabilité des échecs et des obstacles se dressant sur le chemin de leur profession, ils demeurent imputables dans leur manière d’exercer leur métier. C’est la nature même de ce qu’on appelle le professionnalisme.

Avoir des privilèges de pratique vient avec certains devoirs. Aussi, les privilèges d’autorégulation et d’autodiscipline sont-ils simultanément assortis de devoirs à l’égard de ces deux privilèges-là. Les médecins ont le privilège de s’autoréguler, mais ils en ont aussi le devoir, ainsi que de s’autodiscipliner… Si un médecin essaie de faire tourner l’horaire de l’hôpital autour de sa pratique, de son horaire et de ses privilèges, si un médecin rechigne à participer aux réunions départementales — qui ne sont pas « de la clinique » à proprement parler, mais qui sont néanmoins obligatoires — ou à d’autres réunions essentielles au bon fonctionnement de son département ou de son établissement et où sa présence est requise, il ne faudra pas s’étonner, dans l’avenir, de constater un renforcement des pouvoirs extérieurs aux médecins. Et il ne faudra pas non plus se surprendre de ce grignotage graduel des privilèges professionnels accordés aux médecins.

De là à devenir des « employés » de l’État pourvus d’avantages sociaux comme les autres professionnels hospitaliers ? Peut-être, qui sait ? Certains le souhaitent presque… Est-ce que tous les médecins rechignent et ronchonnent ? Bien sûr que non. Est-ce que tous les médecins « tentent de faire tourner la vie de l’hôpital autour de la leur » ? Évidemment pas. Mais parfois, il suffit de peu pour nourrir les perceptions négatives, surtout lorsque le contexte politique s’y prête. Une seule pomme pourrie peut arriver à gâter le reste du panier dans le milieu médical à l’heure actuelle. Je prends pour exemple les cyclistes, dont je suis.

Ça ne prend qu’un seul cycliste ne respectant pas le Code de la route et se déplaçant en zigzaguant pour faire dire grommeler un automobiliste. « Pfff ! Ces cyclistes, tous pareils… » Non, ils ne sont pas tous pareils. Mais tout comme il est populaire de taper sur la tête des cyclistes à notre époque, il est tout aussi populaire de taper sur la tête des médecins. C’est dommage, c’est la navrante réalité. Les médecins sont en ce moment des boucs émissaires. Ça en prend toujours un dans la vie… mais heureusement, c’est chacun son tour. Il n’en sera pas toujours ainsi. Que faire, alors, quand vous êtes déjà débordé par la clinique et les patients et que l’équilibre travail-vie personnelle est difficilement atteignable ? Que faire, quand il faut diligemment choisir ses combats ? Vous serrer les coudes. Vous observer et ne rien laisser passer. Ne laissez pas passer ces comportements discutables de ces rares médecins qui vivent sur leur planète, dans leur bulle, et qui oublient qu’ils font partie d’un système, aussi douloureux à vivre soit ce système parfois. Soyez de vrais leaders au quotidien.

Remédiez au grignotage.

Régulez vous de façon responsable. Professionnelle. Faites-le de votre mieux en cette nouvelle année.

Elle s’annonce costaude…

Bonne et heureuse nouvelle année !

A propos de Marie-Sophie L'Heureux

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Marie-Sophie L'Heureux est la rédactrice en chef et éditrice de Santé inc. Elle est également critique gastronomique et journaliste pigiste pour d'autres médias.

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