Surfer sur la vague

«Que le ministre Barrette affirme soudainement souhaiter rouvrir une entente qu’il a lui-même signée comme président de la FMSQ en dit...»

SIMON-PIERRE LANDRY, M.D., CMFC-MU

J ’écris ces lignes en novembre, tout près de Tofino, sur la côte ouest de l’île de Vancouver. Tofino est le paradis des surfeurs qui n’ont pas peur de l’eau froide. Les vagues y sont gigantesques l’hiver, et surtout pendant les tempêtes. Les leaders d’organisations et les bons politiciens apprennent à surfer sur la vague. Ils apprennent à monter en équilibre sur une planche de surf en devinant où celle-ci s’en va. Mais encore faut-il prévoir où s’en va la vague. Un leader, aussi charismatique soit-il, n’obtiendra pas de succès s’il prédit mal ce qui s’en vient. S’il n’a pas préalablement visualisé où le courant  porte, il tombera sous le poids de l’inertie.

En d’autres mots, un leader prêche dans le désert si ses propos n’ont pas de résonance chez ceux qui doivent l’écouter. De plus, un leader peut tenir un discours truffé de raccourcis afin de rallier à sa cause une majorité de gens. L’élection du président Trump en est le meilleur exemple. Cependant, tôt ou tard, ce leader devra présenter des résultats. Après un certain temps, les discours ne peuvent masquer les résultats, ou l’absence de ceux-ci. Récemment, le ministre Barrette a annoncé qu’il souhaitait rouvrir les ententes signées avec les fédérations. Nous avons appris plus tard que le cabinet du premier ministre donnera plutôt cette tâche au Conseil du trésor. Cette annonce est majeure et en dit long sur l’état de la situation, qui est l’aboutissement de décisions remontant à plus de 10 ans.

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En 2007 est signée une entente de principe entre Philippe Couillard, alors ministre de la Santé et Gaétan Barrette, alors président de la FMSQ. La FMSQ obtient, à la suite d’une mobilisation contre le gouvernement, une entente très favorable en ce qui a trait aux augmentations de revenu (1) . De son côté, la FMOQ n’entreprend pas de moyens de pression et obtient à la traîne une partie des augmentations que réussit à décrocher la FMSQ. Cette négociation augmente à nouveau l’écart de revenu entre les omnipraticiens et les spécialistes (2) . En 2014, avant dépenses d’entreprise, un omnipraticien gagnait 62 % du revenu d’un spécialiste (3) . Bien que certaines spécialités génèrent beaucoup de dépenses d’entreprise (4) , les médecins omnipraticiens se trouvent parmi ceux qui en ont le plus, car ils œuvrent plus souvent que les spécialistes dans des cabinets à gestion privée plutôt qu’en clinique externe à l’hôpital. Les sommes prévues en 2007 doivent théoriquement s’étaler jusqu’en 2021 (5) . Globalement, l’augmentation de revenu des médecins est en dissonance avec l’économie générale.

C’est-à-dire que les augmentations arrivent alors que les salaires du reste de la population stagnent. Les autres médecins canadiens sont quant à eux en « accordance » avec l’économie générale. Les médecins albertains et ontariens ont obtenu des augmentations dans les années de croissance économique et ils voient présentement leur revenu diminuer en même temps que la situation budgétaire des provinces se détériore. Cet effet de « discordance-accordance » accélère le rattrapage de revenu des médecins québécois avec ceux des autres provinces et des territoires. Mais il y a pire pour les médecins omnipraticiens et pour le budget provincial, car l’augmentation des conditions de revenus des spécialistes par rapport à celles des omnipraticiens a été jumelée à des réformes bureaucratiques inacceptables qui visent essentiellement les omnipraticiens (projet de loi 20) et dévalorisent la médecine familiale en regard des autres spécialités.

Cet état de fait nous éloigne encore plus d’un ratio omnipraticiens/ spécialistes plus élevé, ce qui mène inévitablement à une augmentation des coûts globaux du système de santé. Effectivement, les systèmes de santé moins fragmentés, dans lesquels l’accent est mis sur les praticiens « généralistes » tels que les omnipraticiens, les internistes et les chirurgiens généraux, sont moins dispendieux. La réouverture des ententes négociées par le gouvernement est l’expression qu’on ne peut aller trop fortement à l’encontre de faits  fondamentaux comme la faible croissance économique et les choix gouvernementaux tels que la réduction des impôts. Ces deux éléments réduisent la capacité de l’État à payer ses médecins pour le travail qu’ils font.

vague-landry-f2.jpgLes fédérations et le gouvernement ont commencé par renégocier leur entente d’il y a 10 ans, ce qui a mené à un étalement des hausses de revenus dans le temps. Maintenant, le gouvernement souhaite revoir à la baisse les sommes promises. Le Parti Québécois aussi souhaitait le faire en 2014, comme le rapporte Dominique Lebel, directeur adjoint de cabinet de Pauline Marois, dans son récent livre Dans l’intimité du pouvoir . Peu importe le parti, si le gouvernement ne souhaite pas augmenter ses revenus (ou souhaite même les diminuer par des baisses d’impôts), la situation budgétaire impose de diminuer les dépenses.  J’ai déjà écrit que la situation risque de mal finir, à moyen ou long terme, pour les spécialistes à la suite du passage de Gaétan Barrette à la tête de la FMSQ. En poussant trop le bouchon lors de sa négociation de 2007, celui-ci a ouvert une boîte de Pandore. Il a déstabilisé la situation budgétaire du Québec juste assez pour que l’opinion publique se retourne contre les médecins, alors qu’une augmentation moins substantielle n’aurait pas eu un tel impact. Il a aussi augmenté l’écart de revenu entre les omnipraticiens et les spécialistes à un niveau insoutenable. (La plupart des  provinces et des États visent un écart de  10 à 20 %.)

Il est possible que, des suites de cette entente de 2007 et de l’accession au gouvernement du D r Barrette, les médecins spécialistes se retrouvent au final avec une entente non seulement revisitée à la baisse, mais qu’en plus ceux-ci perdent une partie de la confiance du public et donc de leur pouvoir de négociation futur.

Que le ministre Barrette affirme soudainement souhaiter rouvrir une entente qu’il a lui-même signée comme président de la FMSQ en dit long. Cela signifie qu’il est incapable de défendre cette entente de 2007 devant ses collègues ministres libéraux. Cette nouvelle position, jumelée à la décision de Philippe Couillard de lui retirer la négociation de la nouvelle entente, signifie que l’influence du ministre Barrette est en déclin au sein du caucus libéral. Il ne faut pas non plus oublier que l’échéance électorale provinciale est en 2018.

Le PLQ devra décider s’il souhaite se lancer en campagne électorale avec un ministre de la Santé qui paraît en conflit d’intérêts et qui s’est montré incapable de livrer des résultats positifs à la population. Devant ces faits, le PLQ pourrait nommer à la tête du ministère de la Santé un homme ou une femme qui a l’intention d’établir une paix durable à l’intérieur du réseau de la santé. Cette personne devra non seulement éteindre plusieurs feux allumés par son prédécesseur, mais surtout émettre une vision du système de santé qui rallie les différents professionnels et les motive à s’engager dans leurs milieux locaux. Elle devra être en mesure de comprendre et de lire les acteurs qui font fonctionner notre système de santé au quotidien. Sinon, le premier ministre laisserait les rênes à un ministre qui s’est voté plusieurs pouvoirs afin de se faire considérer comme essentiel à la marche d’un  système en pleine  transformation. Mais le temps passe, et n’oublions pas que les manifestations de désordres dans le  système de santé seront plus flagrantes au fur et à mesure que les décisions prises  (projets de loi 10 et 20) se transformeront en conséquences pour les patients. Comme pour les surfeurs de Tofino, quand les leaders  jaugent mal la vague, ils risquent la culbute.

RÉFÉRENCES

  1. http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/661059/augmentationremuneration-specialistes-fmsq-gaetan-barrette
  2. http://santeinc.com/2012/03/un-cauchemar-sans-fin/
  3. http://www.journaldemontreal.com/2016/04/27/les-medecinsspecialistes-gagnent-33–de-plus-quen-2009
  4. https://twitter.com/Faussenurse/status/728199607604359168/ photo/1 5  http://www.journaldemontreal.com/2016/04/27/les-medecinsspecialistes-gagnent-33–de-plus-quen-2009

A propos de Simon-Pierre Landry

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Simon-Pierre Landry, MD, CMFC, CMFC-MU, est médecin de famille pratiquant à l'urgence et aux soins intensifs à Sainte-Agathe-des-Monts.

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