Un avenir lumineux?

«Décrits comme faisant partie d’une génération qui essaie de mettre l’accent sur le bien-être, les futurs médecins essaient, eux aussi, de rester...»

CHARLES-ÉDOUARD CARRIER, JOURNALISTE

Ce sont eux, actuellement sur les bancs d’école, qui prêteront serment et enfileront le sarrau dans quelques années. Déjà, ils portent sur leurs épaules l’avenir de la profession médicale. Ils sont actifs dans les forums sociaux, préoccupés par les intentions du gouvernement de légiférer encore plus pour encadrer la pratique et sensibles à la perception que les médias ont du système de santé. Pourtant, ils sont déterminés à préserver une approche humaine et ouverte, à développer davantage l’esprit de collaboration interprofessionnelle et à trouver un juste équilibre entre vie personnelle et vie au travail.

« La médecine a changé, elle change et elle va changer, lance d’entrée de jeu le doyen de la Faculté de médecine de l’Université Laval, Rénald Bergeron, lorsqu’on lui demande de se prononcer sur l’avenir de la médecine au Québec. On observe un changement accéléré dans nos réseaux. La population change, les besoins changent, l’organisation du système évolue aussi, les modalités des pratiques ont évolué, les moyens technologiques ont changé et, à travers ça, les connaissances ont évolué, voire explosé. C’est donc une obligation, non seulement pour les médecins, mais pour tous les professionnels de la santé, de s’ajuster à l’évolution des connaissances, des besoins des individus et des populations qui changent », poursuit-il.

La transformation actuelle du réseau amène son lot de préoccupations à l’égard du rôle du médecin, préoccupations qui sont partagées par les étudiants, le réseau d’enseignement et les cliniciens. « Les fédérations médicales amènent des sujets, partagent et discutent continuellement avec le MSSS et le Collège [des médecins] des enjeux de l’évolution des pratiques, et je pense que c’est normal que nous soyons en interrogation mutuelle quant aux choix que l’on fait », admet le Dr Bergeron.

LA MÉDECINE SUR LA PLACE PUBLIQUE

Ces temps-ci, les médias ne sont pas tendres envers les médecins. Et la façon dont est dépeinte la profession médicale n’est pas sans conséquence sur les futurs médecins. « Les études en médecine, c’est beaucoup de travail, de dévouement et de compromis. C’est difficile de constater à quel point on dévalorise la profession. Il y a des manques quelque part, d’accord, mais c’est décourageant pour les étudiants qui décident de se lancer dans de telles études », confie Ariane Lambert, étudiante en première année à l’Université de Montréal et représentante de classe de la promotion 2020. La médecine familiale est particulièrement ciblée et critiquée sur la place publique. Mathieu Groulx, lui aussi étudiant en première année de médecine, mais à l’Université Laval, également diplômé en droit et membre du Barreau du Québec, croit que cela peut en décourager certains, mais reste objectif quant à la réalité de la situation : « C’est rare qu’on parle que la santé va bien au Québec, c’est comme le système de justice. Pour l’avoir vécu de l’intérieur, c’est beaucoup mieux que ce que les médias rapportent. J’ose croire que c’est pareil pour la médecine. » Il s’inquiète cependant des conséquences de cette couverture négative qui circule à propos de la profession : « La confiance de la population envers le médecin est primordiale, ce serait dommage que ce lien-là en soit affecté », exprime-t-il.

LE MÉDECIN ET LE PORTEFEUILLE DU QUÉBEC

Aujourd’hui, le médecin ne peut plus faire abstraction de l’aspect socioéconomique de sa profession. Il a une nouvelle responsabilité, celle de participer à l’organisation des soins. « Il doit prendre en considération son geste et l’impact de celui-ci dans un environnement social et économique. Les jeunes médecins d’aujourd’hui et les étudiants ne l’ont pas encore compris. Ils vont devoir le faire de plus en plus.

C’est leur statut et leur rémunération qui sont en jeu », prévient le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, selon qui ce nouveau paradigme n’est pas près de disparaître. Il croit que l’aspect socioéconomique de la profession médicale sera de plus en plus fort, tout comme la pression du réseau exercée sur le médecin pour qu’il s’adapte. « Malheureusement, les organisations médicales, en fait quelques-unes [ainsi que] certains milieux, nient cette réalité. Il y a une nouvelle relation entre le médecin et la société. Le médecin devient un acteur imputable dans le réseau. [Ceux et celles qui voulaient] une liberté absolue, un revenu maximal et pas de compte à rendre, nous n’en sommes plus là.

Le monde est de plus en plus critique envers les médecins et [ceux] qui sont autour [d’eux], dans le monde de la santé, le sont aussi », continue le ministre. Les étudiants en médecine reconnaissent ce contrat social entre le médecin, le patient et la société, mais ils s’inquiètent des conséquences d’un excès d’encadrement. « Avec les nouvelles règles, les aspects légaux que l’on amène dans la profession peuvent entraîner la perte de certains aspects sociaux, dont ce côté humain que le médecin développe avec le patient. C’est difficile de préserver une approche humaine en ajoutant des lois strictes pour encadrer la profession », croit Alexandre Elhalwi, récemment élu président du comité étudiant à l’Association médicale du Québec (AMQ) et étudiant de deuxième année à l’Université McGill.

En effet, les étudiants choisissent la médecine à la fois pour l’aspect scientifique et les dimensions sociales et humaines. « Nous serons là pour aider les gens dans des moments difficiles de leur vie. Il ne faut pas soigner la maladie ou le système, mais bien le patient, il faut voir l’ensemble », précise Ariane Lambert. Pourtant, le médecin de demain devra accepter ce nouveau rôle de gestionnaire. « On sera porté de plus en plus à s’impliquer dans l’administration du système pour augmenter l’accessibilité aux soins de santé. Le rôle du médecin est de promouvoir la santé d’une population déterminée.

 avenir-carrier-f5.jpgNous ne pourrons pas réussir ce mandat-là sans que certains médecins décident de s’impliquer en gestion », soutient Olivier Vaillancourt, étudiant en médecine de troisième année à l’Université de Sherbrooke. Les facultés mettent beaucoup l’accent sur la collaboration avec les autres professionnels et la communication avec le patient, une approche qui contraste avec l’exemple que donnent les grands acteurs du réseau de la santé selon Alexandre Hudon, qui amorce sa deuxième année à l’Université de Montréal : « Avec les propositions comme les lois 10 et 20, on traite les effectifs médicaux et la pratique en quotas, ratios, statistiques, mais on oublie que les futurs médecins ne choisissent pas la médecine pour les chiffres, mais pour soigner les gens, avec les valeurs qui y sont rattachées. Je comprends qu’on veuille optimiser l’accès, mais l’optimisation ne peut pas se faire uniquement d’un point de vue mathématique qui va à l’encontre de l’essence même de la profession médicale. » Cette tendance à chiffrer les soins et à demander aux médecins d’être plus performants préoccupe les étudiants.

DES ÉTUDIANTS IMPLIQUÉS POUR LE FUTUR

Le projet de loi 20 est abondamment discuté au sein des facultés, et les étudiants avouent être inquiets de l’impact que celui-ci pourrait avoir non seulement sur la pratique de  la médecine de famille, mais également sur la façon dont on réfléchit à sa place en résidence. Du côté de la Fédération médicale étudiante du Québec (FMEQ), la position est on ne peut plus claire sur le projet de loi 20 : on est en défaveur. « Il y a deux ans, c’était la première fois que les quatre facultés étaient en grève en même temps pour  protester contre la loi 20, explique Jessica Ruel-Laliberté, présidente de la Fédération. On a assez confiance en la FMOQ [la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec] et les médecins de famille pour espérer que ce projet ne soit pas mis en place.

On n’a rien contre le fait qu’il faut de la prise en charge, mais un projet aussi contraignant, qui vient baliser tout ce que l’on doit faire, nous sommes en désaccord. » Sans être sur le marché du travail, les futurs médecins prennent déjà la parole. La Dre Hélène Boisjoly, doyenne à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, les encourage à s’impliquer dans les grands chantiers qui touchent l’avenir de la médecine. Elle va même plus loin, soutenant qu’en tant que futurs médecins, ils auront un rôle important à jouer : « Ils devront être les avocats des patients, ce sera leur rôle de défendre les patients et de s’assurer qu’on donne les meilleurs soins possible. On observe que les étudiants sont engagés, c’est une génération qui veut être responsable socialement », fait-elle remarquer.

Même constat de Rénald Bergeron du côté de la Faculté de médecine de l’Université Laval : « Ils arrivent dans nos facultés avec  un engagement absolu et une capacité de contribuer aux réflexions d’une façon extraordinaire. Ils s’engagent dans toutes sortes d’activités de développement pour répondre à leurs besoins en formation et ceux de la population aussi », fait-il observer. De son côté, Jessica Ruel-Laliberté, qui est aussi finissante à l’Université Laval, confirme qu’il y a beaucoup d’étudiants motivés et engagés qui partagent ce désir de faire bouger les choses, même si plusieurs, en début de formation, n’ont pas encore été en contact avec la réalité du réseau. Néanmoins, ils se sentent déjà interpellés par les différents changements du système de santé. « Ils s’informent abondamment sur les projets de loi et les politiques. Ça nous laisse entrevoir qu’il y a de futurs leaders dans nos cohortes, des gens qui souhaitent repenser le système. »

FAIRE PARTIE DE LA SOLUTION

Les facultés de médecine sont à l’écoute des inquiétudes des étudiants, de même que les associations et fédérations. « Elles essaient de nous représenter du mieux qu’elles le peuvent, elles nous écoutent, mais nous pourrions être encore plus impliqués, pour éviter d’être toujours en réaction », suggère Olivier Vaillancourt. Certes, il n’y a pas de système parfait, et dans l’actuelle réorganisation, les étudiants n’ont qu’un souhait : participer aux travaux de réflexion. « La santé est un domaine pas comme les autres. On ne veut pas que le système change sans que nous puissions faire partie de la solution », soutient Claudie Dandurand-Bolduc, étudiante en quatrième année à l’Université McGill, membre du conseil d’administration de l’AMQ, membre du comité étudiant de l’AMQ et titulaire d’une maîtrise en santé publique. « On a l’impression que les décisions se prennent dans une tour d’ivoire, en dehors de la pratique clinique.

Est-ce que le ministre de la Santé comprend bien la réalité d’un médecin de famille ? » poursuit-elle en faisant référence au projet de loi 20. Elle croit en l’importance de consulter la base et non de chercher des solutions qui fonctionnent sur papier, mais auxquelles les médecins ne croiront pas. Magalie Tardif est étudiante en médecine de deuxième année à l’Université de Montréal, diplômée de l’Université McGill en microbiologie et immunologie et titulaire d’une maîtrise à l’Institut de recherche en immunologie et cancérologie de l’Université de Montréal. Elle se définit comme une étudiante engagée. « C’est important de se battre pour ce que l’on croit important et non pas juste subir les décisions des autres. Je crois que la médecine politisée est une bonne chose, même si pour certains, politique et médecine ne vont pas de pair. Si on veut être de bons médecins et soigner la population au [meilleur] de nos capacités, on a besoin de se battre pour certaines choses,  et ça, ça passe par la politique », explique l’étudiante.

UNE PLANIFICATION JUSTE  DES EFFECTIFS

La réorganisation du système de santé qui est actuellement vécue par ses acteurs augmente la pression sur les étudiants et contribue à faire augmenter la compétition au sein des facultés. « Les places de résidence en spécialité sont de plus en plus rares, et les gens se battent pour les PREM. Le gouvernement veut inverser le ratio du nombre d’entrées en spécialité en forçant les gens à aller en médecine de famille, alors que ce n’était peut-être pas leur souhait », note Christopher Lemieux, président de la Fédération des médecins résidents du  Québec (FMRQ). Il soutient que la plupart des finissants obtiennent la place qu’ils  désirent, mais que la proportion de gens  qui n’obtiennent pas leur premier choix  augmente aussi : « On coupe en spécialité pour amener les gens vers la médecine familiale.

Les étudiants ont peur de ce qui les attend dans les prochaines années, car  le choix est de plus en plus restreint », ajoute-t-il en citant en exemple la neurochirurgie, où il n’y a maintenant qu’une seule entrée par année pour les quatre  facultés du Québec. Le Dr Lemieux espère une meilleure planification des effectifs, particulièrement en ce qui concerne les entrées en médecine pour que l’on réduise les admissions de façon progressive puisqu’il y a de moins en moins de postes disponibles. « Est-ce que le ministère forme plus de médecins qu’il y a de postes disponibles pour choisir où ils iront ? Nous  ne sommes pas du tout pour ça », prévient le président de la FMRQ. D’ailleurs, lorsqu’il parle de planification d’effectifs, il fait aussi allusion aux plateaux techniques et aux autres professionnels  requis pour compléter les équipes avec lesquelles les médecins pratiqueront.  « On veut le meilleur modèle, on veut  offrir des services à la population, celle-là même qui a investi dans la formation des médecins ici et non pas pour des médecins que l’on enverra dans une autre province », assure le président des résidents québécois. « On ne s’en va pas en médecine en pensant qu’on aura de la misère à trouver un emploi, et nos proches, qui ne sont pas dans le domaine de la santé, ne comprennent pas cette réalité-là. Aux yeux des Québécois, [choisir la] médecine signifie obtenir l’emploi dans la spécialité de son choix, alors que ce n’est pas du tout ça, la réalité, en 2016 »,  précise Jessica Ruel-Laliberté.

L’AVENIR DE LA PROFESSION EN BREF

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Six grands changements à prévoir au sein de la profession médicale

  • IMPLICATION POLITIQUE La prochaine génération de médecins  semble vouloir s’impliquer concrètement dans les processus de décisions qui sont prises en lien non seulement avec leur  profession, mais également avec les enjeux de société liés au système de santé.
  • NOUVELLES TECHNOLOGIES On peut prévoir que les futurs médecins, déjà habitués à la technologie et aux nouveaux moyens de communication, exerceront une médecine dans laquelle les liens entre  professionnels et patients seront soutenus par des plateformes novatrices qui  faciliteront l’échange d’information.
  • INTERDISCIPLINARITÉ L’importance du travail en équipe, de la  collaboration avec les autres professionnels de la santé et du partage des tâches dans l’objectif de mieux servir la population est hautement valorisée par les universités. Ce changement de paradigme contribue à la révision du modèle de prestation des soins.
  • ÉQUILIBRE TRAVAIL-FAMILLE Non seulement en médecine, mais dans tous les domaines, on parle aujourd’hui d’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. On travaille déjà à repenser l’organisation  du système de sorte qu’il soit plus facile  pour les étudiants et les médecins d’atteindre  cet équilibre.
  • CONTRAT SOCIAL RENOUVELÉ Un rôle socioéconomique se dessine  graduellement. Indicateurs de performances, notion de rendement, nouvelles  réglementations qui entreront en vigueur, politiques plus contraignantes : la pression sur le professionnel est de plus en plus forte.
  • APPROCHE EN PRÉVENTION Jadis concentrées sur le traitement de la  maladie et le soutien aux malades, les nouvelles approches en médecine accordent maintenant une attention grandissante à la prévention. La médecine préventive confère aux médecins un rôle de conseiller ayant le pouvoir de contribuer à une meilleure santé des populations.

UNE GÉNÉRATION BRANCHÉE SUR L’INNOVATION TECHNOLOGIQUE

Pour la plupart, ces étudiants sont nés dans les années 90. Ils connaissent peu ou pas le monde d’avant l’ère Internet. Leur utilisation instinctive des multiples canaux de communication qui facilitent les échanges modifie déjà la façon dont ils abordent la pratique médicale. Ils sont malgré tout bien conscients de l’importance d’accorder une grande place au respect de la vie privée. « On tente d’être le plus technologique possible et avec les technologies viennent les questions reliées à la vie privée. D’ailleurs, à l’Université Laval, nous avons formé un comité pour nous pencher sur la question.

On possède tous un téléphone ou une tablette, les applications sont géniales, elles nous rendent plus efficaces, mais en même temps, on utilise le texto, la messagerie ou même la caméra pour voir des pathologies fascinantes. Jusqu’à quel point protège-t-on la vie privée ? » questionne Raphaëlle  Carignan, étudiante de deuxième année et présidente du Regroupement des étudiants en médecine de l’Université Laval. Peu encadrée jusqu’à maintenant, l’utilisation de ces technologies de communication dans la pratique médicale fait surgir de nombreuses questions. « On ne pourra pas sortir les médias sociaux des hôpitaux, c’est beaucoup trop efficace, c’est l’avenir. Je crois par contre qu’il y aura un travail de sensibilisation à faire auprès des étudiants  et des futurs médecins afin que l’on s’assure de bien respecter la confidentialité », ajoute madame Carignan.

Sur la table depuis plusieurs années, le projet du Dossier Santé Québec, sur lequel le gouvernement travaille d’arrache-pied, viendra aussi contribuer à l’informatisation de la pratique. La télésanté, qui est déjà bien implantée aux quatre coins de la province, annonce elle aussi une pratique au quotidien où la technologie obtiendra une place de choix pour les médecins  de demain. DES LIENS INTERPROFESSIONNELS FORTS Les facultés ont fait de la collaboration interdisciplinaire une priorité en imaginant de nouvelles méthodes d’enseignement qui changeront la façon de pratiquer la médecine. « On sait qu’actuellement le suivi des problématiques complexes nécessite un travail en collaboration, et c’est un des enjeux majeurs de nos formations, insiste le doyen de l’Université Laval. Ni le médecin, ni l’infirmière, ni l’ergothérapeute ou le physiothérapeute ne peuvent y arriver seuls. Le réseau et nos patients exigent un accompagnement cohérent, et nos facultés, et pas seulement celles de médecine, doivent mettre leurs programmes en collaboration. Je pense que c’est une avenue incontournable.

Cette culture de collaboration développée dans les écoles est aussi de mieux en mieux soutenue dans les milieux cliniques », enchaîne Rénald Bergeron. Dans leur rôle de futur médecin, les étudiants se voient comme faisant partie d’une équipe et non comme un leader  qui édictera des consignes à son patient. « Nous travaillerons en interdisciplinarité, en considérant ensemble les enjeux liés aux déterminants de santé, à l’administration et à l’organisation des services », ajoute Claudie Dandurand-Bolduc. « On comprend très bien qu’on a un rôle à jouer dans le système de santé, une fonction parmi d’autres fonctions. Pour que le système rende les services, il faut que tout le monde travaille en équipe, en mettant de l’avant l’expertise de chaque professionnel.

C’est comme ça qu’on arrivera à une médecine plus efficace. Ce n’est pas une question de hiérarchie, c’est une question de rôle », croit Alexandre Hudon, étudiant de deuxième année à l’Université de Montréal, également titulaire d’un baccalauréat en ingénierie logicielle. Ce discours tranche avec celui porté par d’autres, qui placent encore le médecin  sur un piédestal. C’est le cas du ministre  Barrette, pour qui un certain statut social propre aux médecins doit être préservé : « Les médecins, à bien des égards, et surtout les jeunes, je ne dis pas ça méchamment, sont en train de jouer leur statut social. Ils vont toujours garder un statut particulier, mais à un moment donné, si le piédestal avait 10 marches, peut-être qu’on va finir à 2 ou 3 marches, si vous me permettez l’expression.

Et ça, c’est leur responsabilité, à mon avis, de ne pas perdre ça. Je pense qu’ils devraient tout faire pour ne pas perdre ça, ce n’est pas une bonne idée pour la profession médicale. »

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ATTEINDRE UN ÉQUILIBRE  TRAVAIL-FAMILLE

Les futurs médecins vivent un dilemme de plus en plus présent dans la société moderne : comment arriver à combiner les enjeux de responsabilité professionnelle avec ceux de conciliation travail-famille ? Dès l’université, l’importance que l’on accorde à l’équilibre entre la vie professionnelle et  personnelle change graduellement la façon d’aborder la médecine. La Dre Hélène Boisjoly reconnaît que les étudiants sont préoccupés par le défi qu’est la conciliation travail et famille tant aux études que dans leur future carrière : « Ça génère du stress dont on est bien conscient au sein des quatre facultés. À l’Université de Montréal, nous avons mis des ressources en place, nous discutons beaucoup du bien-être de nos étudiants et leur bien-être futur afin de les préparer à détecter les signes d’épuisement de façon précoce et à être capables de demander de l’aide. »

Publié en mars 2015, le rapport de l’ombudsman à l’Université de Montréal, Pascale Descary, intitulé Soutien aux résidents en difficulté : constats et recommandations (1), y est sans doute pour quelque chose. Produit avec en toile de fond le suicide de deux étudiantes en fin de formation, soit en 2011 et en 2014, le document dresse une série de recommandations visant à mieux soutenir les étudiants en détresse. « Les études médicales postdoctorales sont empreintes de la culture bien enracinée de la superperformance, qui prévaut également chez les médecins en pratique, où tacitement on exige du professionnel qu’il soit au service de ses patients, de ses confrères et consœurs, s’oubliant totalement, faisant fi de ses propres besoins et difficultés, parfois au péril de son équilibre et de sa santé », pouvait-on lire en conclusion du rapport.

Décrits comme faisant partie d’une génération qui essaie de mettre l’accent sur le bien-être, les futurs médecins essaient, eux aussi,  de rester en santé. « On a compris qu’il faut trouver un équilibre de vie. Dans un contexte médical, un mauvais équilibre a un impact sur le médecin, mais sur le patient aussi. On en parle entre nous, ça nous fait peur. On sait qu’on sera propulsés dans ce système-là. Est-ce que ce sera aussi notre réalité ? Ce sera à notre génération d’être capable de redéfinir les conditions de travail versus les objectifs personnels. Un médecin en santé, des infirmières en santé, c’est un avantage pour l’ensemble de la société », soutient Alexandre Hudon.

« Si la vocation en médecine n’existait plus, qui irait en médecine dans le contexte actuel ? De l’extérieur, on se fait critiquer par les médias, on se fait reprocher que l’on n’est pas assez travaillants, que l’on n’est pas assez humains ou pas assez à l’écoute du patient. Pourtant, tous les gens que je connais en médecine sont là parce qu’ils sont passionnés par la médecine, qu’ils veulent aider les gens, qu’ils ne comptent pas leur temps », explique Raphaëlle Carignan.

Se défendant de vouloir dresser un portrait utopique des motivations étudiantes qu’elle observe au sein de sa faculté, elle doute que le médecin avare et peu travaillant que l’on dépeint parfois existe autant qu’on le dit. « Je côtoie des gens qui sont exceptionnellement impliqués dans leur formation, des professeurs très humains qui nous apprennent l’importance d’avoir une approche centrée sur le patient. Je crois que les gens qui sont ici ont la vocation, ils sont optimistes et croient qu’ils pourront faire un changement et apporter du positif dans le réseau », renchérit madame Carignan.

De son côté, la présidente de la FMEQ, Jessica Ruel-Laliberté, est convaincue que la vocation existe encore, elle aussi. De par son rôle de représentante des étudiants qui fréquentent les facultés de médecine du  Québec, elle est à même de constater cette passion qui anime les futurs médecins : « Nous sommes là pour les bonnes raisons, nous sommes là pour les patients. Nous avons choisi et étudions le plus beau métier du monde, et je vois des étudiants motivés et convaincus d’avoir fait le bon choix. Et si certains étudiants menacent d’abandonner la profession  en raison des politiques à venir et la menace d’une pratique plus encadrée, c’est peut-être parce qu’ils n’ont pas cette passion en eux. »

ILS REDÉFINIRONT LA MÉDECINE

Les intervenants interrogés suggèrent un regard juste et réaliste du réseau actuel. Regardant en avant, ils assurent demeurer positifs quant à l’avenir de la profession. Christopher Lemieux, de la FMRQ, résume très bien le souhait partagé par ses  collègues : « Je m’attends à ce qu’il y ait de la collaboration entre le gouvernement et différents regroupements professionnels, entre les équipes décisionnelles et le terrain. C’est nécessaire pour prendre les meilleures décisions. Pour que ça demeure positif, il faudra que les gens se parlent un peu plus. » Dans un contexte de pratique où  plusieurs générations doivent composer ensemble, il y a et aura encore beaucoup d’ajustements à faire concernant les grands enjeux qui touchent l’avenir de la profession médicale. La grande ouverture d’esprit dont font preuve les futurs médecins vis-à-vis du réseau qui se prépare à les accueillir et ce désir qu’ils partagent de vouloir contribuer à son amélioration sont une excellente nouvelle à la fois pour la profession médicale et pour toute la population québécoise.

RÉFÉRENCE

1  http://www.ombuds.umontreal.ca/documents/Rapport_special_ ombudsman_UdeM-Faculte_medecine-mars2015_000.pdf

A propos de Charles-Édouard Carrier

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Charles-Édouard Carrier est journaliste pigiste, notamment pour La Presse +. Ancien infirmier clinicien, il a bifurqué ces dernières années vers les arts et les communications dans le domaine de la santé ainsi qu'en journalisme. Passionné de moto et de musique, il a démarré son propre média pour les motocyclistes, Oneland.

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