A la vida!

«Afin de souligner son grand courage et célébrer l’amitié, moi, l’antisociale en chef, j’ai eu l’idée de nous réunir...»

TEXTE: JOSÉE BOISSONNEAULT, M.D.
Médecin de famille à Contrecoeur, CISSS de la Montérégie-est, CSSS Pierre-De Saurel
ILLUSTRATION : NATHALIE DION

6 h tapant. Je m’éveille sous les sou-bresauts du gros museau humide de mon chien, Roger. Il est réglé comme une horloge, s’invitant dans ma chambre inévitablement tous les matins à la même heure. Il m’envoie des petits coups sur la main, suivis de timides léchées de sa langue moelleuse la saturant généreusement de salive canine. Roger bave de façon ahurissante, et si j’avais à commettre un crime, je suis certaine que son ADN masquerait totalement le mien et qu’il serait virtuellement impossible de laisser trace de mes empreintes digitales. Je repousse gentiment mon réveille-matin à quatre pattes et je soupire en lui caressant le museau. La journée va être longue…

J’ai repris du service aux urgences, car l’adrénaline me manquait, et plusieurs consœurs ont quitté le service temporairement pour savourer les joies et les arias de la maternité tels les mamelons crevassés, les poussées dentaires, le sommeil pulvérisé, les pleurs incoercibles et les roucoulements après la tétée lorsqu’elles s’enivrent du parfum de leur nourrisson fleurant le lait et le savon. S’ensuivront les « crises du bacon » au supermarché, les « NON-EUH », les « Ah ! Je te l’avais dit » suivis des piercings et des tatous, sans parler des « tu ne comprends rien, Maman », des angoisses des samedis soir lorsqu’il n’est pas encore rentré, des « Maman, tu commences à perdre la mémoire, allons donc chez le médecin ». Ouf ! C’est donc dire que le plancher des vaches a besoin de renforts expérimentés au contraceptif sûr et efficace. Pour clôturer ma journée déjà fort bien remplie, je recevrai à souper quatre consœurs et amies. Chéri, Huron-Wendat honorant ses racines, se trouve dans une lointaine forêt exempte de toute civilisation pour chasser l’orignal. Le Saint Graal, le trophée testostéronique. On peut dire qu’il est atteint de la Buck-Fever . J’ai parié avec lui qu’il tuerait au deuxième jour un jeune mâle âgé de quatre ou cinq ans. Il a souri et m’a décoché un de ces clins d’œil dévastateur auxquels il est très ardu de résister tout en gardant ses vêtements.

Mon souper de ce soir sera à la fois joyeux et énergivore. En effet, une de ces quatre consœurs, Myriam, 36 ans et mère de deux enfants, est atteinte d’un cancer très envahissant. Une saloperie de sarcome métastatique. Je suis défaitiste, mes cinq ans de pratique en soins palliatifs m’ayant, hélas, conditionnée au pessimisme. Je suis convaincue qu’elle nous quittera d’ici peu.

Tout en préparant mon café matinal, je songe à la légèreté que je pourrais gagner si j’étais dépourvue de la clairvoyance mélancolique et de l’anxiété alarmiste, misérables rançons de la profession médicale. J’adorerais me vautrer dans la naïve béatitude de me croire immortelle, éternellement en santé, et exempte de la fatalité.

Quelle liberté de vivre imprégné de l’innocence du non-médecin ! Avoir la certitude qu’il n’y a que ma petite personne et ses préoccupations futiles du quotidien qui importent. Comme mon petit bourrelet disgracieux sous le soutien-gorge. Les cheveux qu’il faut teindre toutes les quatre semaines pour les protéger du gris sournois du cumul des années. Mon Graal serait la chasse à mon triceps mollasson. La maladie et la décrépitude du corps et de l’esprit seraient inexistantes. Ma ride frontale, vestige de tant de soucis, deviendrait une obsession à effacer à coups de Botox et de produits injectables rajeunissants. Je deviendrais ainsi une émule de la Béatitude Bienheureuse et Égoïste ou, pour simplifier le tout, une BBE.

Je pourrais par exemple m’incarner en enseignante à la retraite, obsédée de puiser dans son portefeuille de REER et désespérée de ne pas perdre les deux kilos que la ménopause lui a légués. Je serais cette grand-mère de 95 ans obèse à la bouche garnie d’implants à 50 000 $ et éclatante de santé, grommelant que tout irait bien si je n’avais pas les jambes si enflées. Je serais cette quadragénaire affirmant sans vergogne que je deviendrais folle si je passais deux mois sans m’envoler pour les Caraïbes et, péremptoire, je déclarerais que ce qui pourrait m’arriver de pire, ce serait que mon chihuahua de quatre ans meurt sous les roues de la voiture familiale, car Kitty se sauve souvent, vous savez, et sans elle, je ne suis rien !

Or, je ne serai rien de tout cela. Je resterai moi, marquée par la clairvoyance maudite médicale. Je termine mon petitdéjeuner, me prépare rapidement et me dirige vers l’hôpital pour commencer mon quart de travail.

Aux urgences, je suis contrainte de poursuivre ma réflexion, un confrère me générant une colère apocalyptique. Il panique à l’idée que sa voiture soit abîmée par le verglas tombé durant la nuit. Il est déçu qu’on lui ait interdit de la stationner dans le garage des ambulances. Il soliloque : « Car tu sais, Léa, elle est neuve et m’a coûté dans les 70 000 $ ! » Ben tiens, et si je continuais de te la démolir avec cet extincteur là-bas, attendant bien sagement d’être utile derrière sa porte vitrée, songé-je, me retenant à grand-peine. Je me renfrogne, ronchonnant quelques sons incompréhensibles et ignore l’individu.

L’envie me démange de lui hurler à la figure : «Hé ! l’inconscient de la Fatalité ! Saistu qu’il y a des jeunes hommes de 19 ans qui meurent tragiquement ? Sais-tu qu’une de tes jeunes consœurs se meurt du cancer à 36 ans ? Que des familles sont décimées et amputées par des chauffards ivres ?» Je suis à la fois furieuse et envieuse de son égocentrisme et de sa nonchalance. Pourtant, il est médecin lui aussi, non ? Cette clairvoyance maudite qui m’habite m’enveloppe d’une lourdeur parfois indicible. Brusquement tirée de mes ruminations existentielles, je suis interpellée par un tonitruant :

— LÉA !

La responsable est une dame voûtée, la f in cinquantaine, pâle et chauve avec un sourire lumineux. Qui est-ce ? Une de mes patientes ? Elle avance péniblement avec son déambulateur à roulettes. C’est alors que je la reconnais. Misère, c’est Myriam, ma collègue de 36 ans, qui se bat contre cette saloperie de sarcome métastatique s’abreuvant à sa jeunesse.

J’ai connu Myriam il y a dix ans alors qu’elle vivait pleinement dans la désinvolture de la vingtaine. Elle faisait preuve d’un joyeux dévouement et d’une expertise en médecine d’urgence qui la rendait unique et fort agréable de compagnie. Elle s’est révélée une consœur solide dans l’adversité lorsqu’on était confrontées à des catastrophes humaines. Elle ne comptait pas ses heures : elle arrivait toujours en retard, mais débordait largement par la suite, quittant le plus souvent une heure ou deux après la fin de son quart de travail.

Elle aimait sortir, rire, bavarder et était naturellement entourée d’amies. Pour moi, solitaire de nature, son charisme était incompréhensible, et j’étais naturellement un peu jalouse de ce don que je n’avais pas. Son charme opérant, je suis aussi devenue son amie. Pour votre gouverne, j’ai toujours eu de la difficulté à socialiser et je n’attire pas les gens. Dans les cocktails, je bavarde un peu, mais on m’oublie facilement, et je me métamorphose en un genre de potiche qu’on contourne distraitement pour se rassembler ailleurs. Mais revenons à Myriam. Les années ont passé, et elle est tombée amoureuse, s’est mariée, est devenue mère. D’abord une fille, puis un fils. C’est après la naissance de son petit garçon qu’une vilaine masse à la cuisse s’est avérée cancéreuse. Son fils avait quelques mois, et sa maman entamait une rude bataille dans laquelle il ne peut y avoir qu’un seul vainqueur : le cancer ou la patiente. Ici, le cancer a fini par gagner du terrain. Après la chirurgie, la radiothérapie, la chimio, leucopénie fébrile, re-chirurgie, re-chimio… Les oncologues lui ont annoncé que maintenant tous les traitements ne seraient que palliatifs et ne serviraient qu’à gagner du temps. Du temps pour voir sa grande fille entrer à la maternelle. Du temps pour que son fils se souvienne d’elle. Elle s’accroche et se bat avec ’énergie du désespoir. Le fait qu’elle soit médecin ne facilite pas son combat. Elle questionne, téléphone, décroche des rendez-vous avec de grands spécialistes, lit les dernières études sur les traitements possibles, obtient des chirurgies inespérées dont un non-médecin ne bénéficierait sans doute pas.

Afin de souligner son grand courage et célébrer l’amitié, moi, l’antisociale en chef, j’ai eu l’idée de nous réunir, les cinq consœurs et amies, autour d’un bon repas. Avec nous quatre, elle peut parler librement de ses peurs, de son combat, de son cheminement à travers la maladie et de sa proximité avec la mort. En tout, on a organisé trois soupers. Il y a eu un souper préchimio, un deuxième lors de sa rémission, un troisième, celui de ce soir, pour ne pas perdre de temps. Bientôt, elle sera trop faible. Après chacun de ces soupers, je suis à la fois heureuse, triste, accablée, migraineuse et crevée. Je prends trois jours à m’en remettre. C’est horrifiant et désolant d’être un témoin impuissant de sa longue et inexorable avancée vers la mort.

— Myriam, comment vas-tu ? Et je la serre dans mes bras. Elle est frêle et fatiguée, ça se sent.

— Je continue de la chimio palliative chaque semaine, car je veux durer le plus longtemps possible, me dit-elle avec un pâle sourire.

— Hum.

Que puis-je dire de plus ? As-tu rédigé ton testament ? Tes préarrangements funéraires ? Désires-tu l’aide médicale à mourir ? Quelle musique espères-tu à tes funérailles ? Dans le doute, ne sachant que dire, je réponds « Hum ». Myriam poursuit :

– Léa, j’ai peur. Il y a trois semaines, mon poumon s’est rempli de liquide, et je ne pouvais plus respirer. J’ai pensé que ça y était. J’y passerais. Mais non, j’ai pu convaincre un chirurgien thoracique de m’opérer de me poser un drain. Ça va mieux. Je ne veux pas mourir. Pas déjà.

Son regard exprime toute la détresse du monde, mais je peux y deviner la résignation de quelqu’un qui sait qu’il passera bientôt de l’autre côté du miroir.

Je parviens à lui demander, la gorge nouée par l’émotion :

– Tu as peur de quoi, Myriam ?

– De laisser mes enfants et de mourir de suffocation.

Du même souffle, elle s’enquiert :

– Tu permets que je m’assoie ? Je ne tiens pas longtemps debout. Et elle pointe du doigt le petit banc de son déambulateur.

– Oui, oui, bien sûr… Je comprends… Tu fais un cheminement accéléré de ce qu’on est normalement censé faire à 80 ans… Pour la suffocation, il y a des médicaments pour cela. Je l’ai expérimenté souvent auprès de mes patients quand je pratiquais aux soins palliatifs. Ils mouraient paisiblement. Beaucoup de morphine. Beaucoup de Versed.

Misère. Suis-je en train de parler de la mort imminente de cette amie et collègue appréciée et aimée ? Les larmes sont proches, mais je dois les retenir, écouter, conseiller réconforter. J’ai le goût de pleurer de désespoir et de hurler à l’injustice. Échanger un membre de la BBE contre cinq ans de plus pour Myriam. On va la perdre. Son mari et ses enfants vont la perdre. Qui décide de cela, dites-moi, dans l’immensité du grand univers ? Ignorant mon état d’âme, elle me demande ce que je redoute. Une sorte de mission de vie.

– Léa. Veux-tu t’occuper… m… m… m’aider à partir ?

Un rocher descend dans ma poitrine. Je murmure :

– Tu veux l’aide médicale à mourir ?

Elle soupire, exténuée :

– Oui et non. Tu peux m’aider à partir paisiblement, je le sais. Tu l’as fait pour plein de patients, non ?

J’ai l’impression de mâcher un morceau de foie de porc cru :

– Oui, mais eux, c’étaient des patients, pas des amis.

Elle argumente, résolue :

– Je veux mourir chez moi entourée des miens et avec un médecin de confiance à mes côtés, toi.

Tout en moi s’y refuse. J’inspire profondément. Une grande paix inexplicable et surgie de nulle part m’envahit. J’acquiesce de la tête et lui réponds :

– Myriam, c’est correct. Tout va être OK. Je vais être là.

Et, lui décochant un clin d’œil incertain :

– Tu auras le privilège de faire tout un voyage de morphine, ma belle !

lle sourit et dit :

– Faudra penser à une autre option : je suis allergique !

Nous rions doucement toutes les deux, et elle me serre la main, confiante. La secte de BBE et des médecins obsédés par le verglas est tout à coup bien loin. Je lui prends les épaules et lui demande :

– Alors je te ramène pour le souper de ce soir ? On aura le temps de penser à une autre option que la morphine. Nos trois convives vont nous y aider !

Elle répond :

La sonnerie de ma messagerie texte retentit. Je jette un coup d’œil à mon écran de portable :

– Tu es une sorcière ! Je l’ai pas manqué ! Trois ans et demi, douze pointes !

Suivi d’une photo de Chéri en habit de chasseur devant son trophée muni d’un large panache. Je souris. Bien des festins en perspective et les bras de mon amoureux plus tôt que prévu. La vie, c’est quand même une belle invention. Il faut vraiment la goûter et la chérir.

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