Au pire, on ira à Rimouski!

Il a quand même fallu faire sa place. Ramer fort. « Une collègue gériatre déjà installée en région m’avait recommandé de faire deux ou trois...»

EUGÉNIE EMONDjournaliste indépendante

Rimouski, c’était plutôt un plan de rechange », me confie sans ambages la Dre  Chantal Paré. Ayant atterri à l’Hôpital régional de Rimouski il y a une quinzaine d’années, à l’« essai » pour quatre ans après avoir suivi son conjoint, la gériatre originaire de Québec et diplômée de l’Université Laval n’avait pas prévu sortir de la Capitale. Elle a finalement pris racine dans le Bas-Saint-Laurent, donné naissance à deux Rimouskois, et décidé d’y rester… pour le meilleur et pour le pire.

Mince, cheveux courts noirs, le regard franc, la Dre Paré ne s’enfarge pas dans les fleurs du tapis. Il a fallu du caractère pour s’établir ici. Pas tant pour s’acclimater à la vie en région — Rimouski est quand même une ville de près de 50 000 habitants — que pour débarquer dans un milieu où il n’y a pas eu de gériatre avant. Ça prend du cran, de la persévérance. « Au début, on pensait que j’arriverais avec ma baguette magique et que je ferais apparaître des lits d’ortho occupés par des patients qui n’ont pas d’hébergement temporaire ! » se souvient la gériatre de 41 ans. « Je peux faire un plan de réadaptation, ajuster la médication, mais je ne fais pas de miracles », précise-t-elle.

Chantal Paré ouvre l’épais dossier de la première patiente de la journée, tentant de glaner le plus de renseignements possible. La gériatre devra évaluer si elle peut admettre dans son giron ou non cette dernière, envoyée à l’unité de courte durée gériatrique (UCDG) de l’Hôpital par la médecin de l’urgence à la suite d’une fracture du sacrum. « Des fois, les cas qui nous sont transférés sont pertinents, des fois ils ne le sont pas », commente-t-elle. N’empêche qu’ici, la majorité des patients sont d’abord admis en médecine générale. « Il n’y a pas la même guerre qu’il y a en ville pour savoir dans quelle spécialité entrera le patient », ajoute-t-elle. Elle se rend ensuite au chevet de sa patiente afin d’évaluer son état. Cette dernière, anxieuse, désorientée et en douleur ne lui en dira guère plus. « On a une job d’enquête à faire ! » me lance-t-elle. La gériatre replonge dans sa brique, essaie de comprendre les raisons de la chute, depuis combien de temps la patiente se trouve dans cet état d’angoisse et où se trouve son conjoint, qu’elle réclame sans cesse. Pas de réponse à sa résidence ni de numéro de téléphone pour joindre la famille.

La médecin m’invite alors à la suivre au seul poste d’ordinateur qui lui donne accès aux données du CLSC. « Tu vas voir, c’est pas très user friendly . » Écrits noir sur gris foncé en petits caractères, les précieux détails s’affichent à l’écran. Elle obtiendra ainsi les coordonnées du fils, de qui elle recueillera les renseignements nécesaires. « Bon ! Maintenant, je vais écrire mon roman », annonce-t-elle. Quatre pages d’écriture serrée suivront ainsi qu’un plan de réadaptation que pourra mettre en application toute son équipe. C’est d’ailleurs cette équipe, composée d’un physiothérapeute, d’une ergothérapeute, d’une travailleuse sociale, d’une orthophoniste, d’un pharmacien à temps partiel et d’une nutritionniste au besoin, en plus de l’UCDG de quinze lits, qui ont convaincu la Dre  Paré de postuler à Rimouski.

L’essentiel nécessaire au travail du gériatre. « Sans ça, c’est comme si j’étais chirurgienne et que je n’avais pas accès au bloc opératoire », illustre-t-elle. Des outils qui sont toutefois loin d’être le lot de toutes les régions.

Il a quand même fallu faire sa place. Ramer fort. « Une collègue gériatre déjà installée en région m’avait recommandé de faire deux ou trois coups d’éclat dans des cas qui font la différence », se souvient-elle. La Dre  Paré s’est donc mise à l’ouvrage. Dans un cas de fracture de hanche, elle demande l’application d’un analgésique pour soulager la douleur d’une patiente atteinte de démence. « Elle ne sonnera jamais pour demander son analgésique, et on n’est pas capable de la faire marcher parce qu’elle a tout le temps mal ! » dénonce-t-elle. Des interventions simples, oubliées. Il a fallu mettre les choses au clair. Départager le travail du médecin de famille de celui du gériatre. Exiger que la gériatrie relève de la médecine spécialisée et non de la médecine générale.

« Les cas les plus compliqués, on les prend et on les gère. Les gestionnaires ne voient pas ce qu’on fait. C’est ce qui entretient le mystère de la gériatrie », souligne-t-elle. L’équipe s’est renouvelée. La médecin de Rimouski travaille maintenant avec deux médecins de famille spécialisés dans les soins aux aînés. Puis, depuis deux ans, une autre gériatre est arrivée en poste.

LE CHOC DE L’ARRIVÉE

Des fenêtres de l’UCDG, on aperçoit le fleuve gelé. Le vent pince à Rimouski. Il a d’ailleurs surpris la Dre  Anne Lavigne à son arrivée ici, il y a deux ans. « J’ai couru m’acheter un autre manteau », se rappelle-t-elle. La diversité des tâches qui l’attendaient l’a aussi prise de court.

Fraîchement sortie de l’Université de Sherbrooke, la jeune gériatre, âgée de 29 ans à l’époque, ne s’attendait pas à devoir se présenter en cour pour des ordonnances d’hébergement ni à faire des consultations à distance pour des patients situés à Gaspé. « Ç’a été un choc en arrivant ici », résume- t-elle. Heureusement, Anne Lavigne a pu compter sur la présence de Chantal Paré et d’une UCDG qui roule depuis un bon moment. « C’étaient mes deux critères pour venir m’établir ici », explique la Dre Lavigne. Et, depuis son arrivée, elle constate que les cas sont intéressants. Quand on veut voir de tout, il faut aller en région parce qu’en ville, les cas sont cantonnés dans chaque spécialité », soutient-elle.

En prime, elle a trouvé un milieu de vie enviable, une école où pratiquer la danse, qu’elle avait délaissée depuis des années, et un Bas-du-Fleuve familier et accueillant. Reste à se trouver quelqu’un avec qui partager son quotidien. « Ça, c’est moins évident », concède-t-elle.

SE BATTRE… MAIS CHOISIR SES BATAILLES

À l’heure du dîner, une partie de l’équipe se réunit dans la salle commune pour écouter une courte présentation sur la démence fronto-temporale préparée par le jeune externe de service. L’ambiance est décontractée. Tous l’écoutent, commentent, précisent, puisent des exemples à même les patients sur l’étage. Ça rit beaucoup aussi. À Rimouski ou ailleurs, il semble que, sans humour, point de salut en gériatrie. La Dre  Paré rappelle à quel point la démence est mal comprise, peu enseignée. Elle déplore le manque de formation du personnel infirmier et des travailleurs sociaux. Assez pour qu’elle prenne le taureau par les cornes la saison dernière et monte une formation pour les intervenants des CLSC de la région. « Je n’en pouvais plus d’avoir des retours du CLSC concernant des patients avec des troubles cognitifs que je leur avais référés, relate-t-elle.

Comme ces patients sont incapables d’autocritique, pour eux, tout va bien. Et le CLSC, par méconnaissance de la démence, me renvoyait le dossier. » Un autre avantage d’un petit milieu. « On connaît toutes les ressources, on sait qui collabore, quel genre de soins ils peuvent offrir, de quelle qualité. » N’empêche qu’en région comme ailleurs, changer les choses relève du miracle. « Je n’ai pas la drive de Chantal pour ce qui est de la gestion et de l’administration », avoue humblement Anne Lavigne. Aujourd’hui, la Dre Paré choisit toutefois ses batailles. « Avant je montais aux barricades à l’administration, explique-t-elle. Maintenant, je leur expose les problèmes, leur apporte les solutions et leur dis : “Voilà.

Quand vous serez prêts, vous m’appellerez, mais en attendant, je vais aller voir mes patients.” Sinon, tu te brûles. » Chantal Paré sait à quel point il est difficile, voire impossible, d’obtenir plus de ressources humaines dans le contexte actuel. En 2012, elle s’est exilée deux ans à Baie-Comeau, où on lui avait fait miroiter la mise sur pied d’une UCDG. « J’ai eu quatre rencontres pendant que j’étais là-bas. Quand je suis partie, ce n’était même pas encore ouvert », se désole- t-elle. L’Association des médecins gériatres du Québec désire d’ailleurs offrir du soutien aux résidents qui veulent aller en région et leur conseille d’y aller à plusieurs, là où plus d’un poste est ouvert. « Il faut s’entendre avec l’hôpital sur des prérequis avant d’arriver. Sinon il faut que tu sois vraiment très motivé », concède la Dre  Paré. Dans le couloir de l’UCDG, un patient atteint de démence fait des allers-retours sans interruption dans le corridor depuis mon arrivée. Cet après-midi, c’est la tournée des lits. La Dre  Lavigne s’age nouille auprès d’une patiente assise dans son fauteuil qui la regarde avec admiration : « Vous êtes toujours bien habillée, vous ! » Compliment que la gériatre lui retourne tout de suite avec répartie. Entre deux patients, je lui demande si elle pense s’établir ici durablement. « J’ai acheté ma maison. À l’abri du vent. Je suis là pour de bon », répond-elle sans hésiter. « Même si, Rimouski, c’était mon deuxième choix. »

Eugénie Emond est journaliste indépendante, notamment pour la chaîne MAtv, où elle anime « Ça passe trop vite » une émission qui donne la parole aux aînés de la région de Québec.

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