DÉTRESSE ET DÉSENCHANTEMENT

«Si je ne remplis pas mes quotas, ce sont tous mes collègues spécialistes qui seront coupés de 30%. Et si ça ne suffit pas, ce sont mes privilèges...»

MARIE-ANNE ARCHAMBAULT, M.D.
Hémato-oncologue, CISSS du Sud de Lanaudière, Hôpital Pierre-Le Gardeur

Quinze minutes pour briser une vie. Voilà ce qu’on m’accordait. Et bientôt, ce ne sera plus que huit minutes; il faut être efficace et répondre aux exigences du ministre. Quinze minutes pour voir éclater en mille morceaux les espoirs de toute une vie, pour éponger l’abîme qui inonde le petit cubicule impersonnel dans lequel j’ai dû sévir et formuler un pronostic.

Quelques détails: jeudi dernier, à 8h15, entre le patient de 8h et celui de 8h30, j’ai à l’horaire l’annonce à une jeune mère que le cancer qui l’assiège et qu’on croyait opéré et disparu est en fait disséminé dans ses os et peut-être dans son foie. Le plan de match vient de changer ; au lieu de l’imbiber de chimio pour éviter que le cancer ne revienne, on va maintenant retarder sa victoire inéluctable, divertir sa course effrénée avec nos caustiques. Et vlan ! Tout un avenir en miettes. En quelques mots, en quelques phrases, tous les projets de vie et de retraite heureuse, tous les espoirs de voir grandir ses enfants s’envolent en fumée. Et du grand vide ainsi généré jaillit la panique. Une panique légitime devant l’outrage de se voir spolié d’un pan de son avenir. L’angoisse ultime qui nous tord les tripes quand notre date de péremption devient plus concrète qu’une réalité philosophique et physiologique. Et moi de me dépêcher à ramasser les morceaux, à tenter d’insuffler un peu de vitalité dans toute cette mort annoncée, de sou er sur les braises de l’espérance à défaut d’un autre artifice ou promesse. Et puis la clinique doit continuer, car il y a encore une vingtaine d’autres victimes du sort à rencontrer. Des annonces de n de traitement, de transfert en soins de confort, de discussions sur la façon dont la mort viendra les chercher, des gestions de toxicités tant psychologiques que physiques et quelques rares bonnes nouvelles qui permettent de reprendre notre souffle et de sécher nos propres larmes. Bien sûr, je n’ai pas été capable de respecter l’horaire. Mon rendez-vous de 8h15 s’est étendu jusqu’à 9h30 (puis jusqu’à 11h dans les bureaux de l’infirmière pivot et de la travailleuse sociale).

Ma déviance de productivité était jusqu’à tout récemment mon lot, mon choix d’être moins riche, mais plus humaine. Ma décision de pratiquer une médecine plus intégrative et plus proche de mes valeurs. Mais voilà que le système change. Les exigences demandent des résultats. Si je ne remplis pas mes quotas, ce sont tous mes collègues spécialistes qui seront coupés de 30% de leur rétribution. Et si ça ne suffit pas, ce sont mes privilèges qui ne seront pas reconduits, et je ne pourrai plus pratiquer mon métier. Et si ça ne suffit pas, le ministre va trouver autre chose pour me punir et punir mes proches parce que l’important, c’est de bien paraître aux yeux du public. De laisser planer que les médecins sont de gros bébés gâtés qui s’en mettent plein les poches. L’important, c’est de montrer qu’on va les mater, les museler et les mettre aux pieds comme les bons toutous qu’on veut qu’ils soient. L’important, c’est d’être réélu et d’économiser beaucoup d’argent pour le réinjecter ailleurs. Ailleurs qu’en santé, en pauvreté ou en éducation. Mais ça, c’est un tout autre débat…

Mon avenir à moi, c’est un mur. Un gros mur en béton armé. Ma pratique qualifiée de déviante n’est plus juste un poids pour les collègues de mon service, mais une tache pour le centre hospitalier où je pratique et une menace pour tous les spécialistes qui y œuvrent au jus de bras et aux meurtrissures de leurs âmes. Je suis une menace. Ma santé mentale aussi est menacée. En fait, elle est en péril, sur le bord de chavirer. Mais je n’ai pas le temps d’aller consulter et d’épancher mon mal de vivre sur un sofa qui se loue à l’heure. Si je disposais de cette heure pour moi, je la donnerais à mes enfants, que je ne vois pas grandir, ou à un patient qui a besoin de temps pour parler de ses craintes. Mais cette heure est un luxe dont je ne dispose même pas. Cette heure est consacrée à quatre visites médicales et bientôt à six ou à huit. On n’arrête pas le progrès.

Alors quoi, je déménage dans les Maritimes ou en Ontario ? J’impose à mes enfants de changer d’écoles et d’amis pour permettre à maman de travailler sainement ? Je m’engourdis de substances anesthésiant mon mal-être ? J’accepte l’offre du poids lourd qui roule en sens inverse à toute allure sur l’autoroute et qui me fait de l’œil ? Embrasser sa carrosserie et tout envoyer balader pour laisser à d’autres le soin de s’en faire à ma place ? Ma déviance se muerait en statistique cachée sur le taux d’abandon de vie des soignants blessés par le système. Ça me semble parfois plus facile que d’essayer de me battre. Me battre contre un rouleau compresseur qui réduit toute déviance en sacrifice.

Bien sûr, je ne suis pas une réfugiée. Mes enfants grandissent à l’abri des bombardements. Leur ventre est plein d’une bonne nourriture, et leur tête est pleine d’une éducation plurielle. Nous vivons en paix dans un pays riche et démocratique. J’ai l’incroyable privilège de pratiquer un métier que j’aime et qui rend service à mon prochain. Je n’ai vraisemblablement aucune raison de me plaindre. Et pourtant je ressens le besoin de vous écrire, en proie à une détresse qui est mienne, mais qui est aussi partagée par plusieurs soignants de notre distincte province.

Ne nous laissez pas flirter avec les camions qui roulent trop vite. Ne vous laissez pas soigner par des médecins travaillant sous le joug de la menace. Vous n’êtes ni des organes ni des maladies ; vous êtes des êtres humains avec chacun votre histoire et votre sou rance. Formons plus de médecins ? Oui ! Payons-les moins ? Probablement ! Inscrivons-nous en faux contre le système actuel ? Certainement ! J’aimerais terminer sur ce genre de message d’espoir, mais je n’en ai plus la force. J’ai lu trop de textes à la même consonance laissés lettre morte. Les urgentologues ont tiré la sonnette d’alarme, les omnipraticiens ont souvent troqué le stéthoscope pour la plume, mais bien que les écrits restent, ils sont trop souvent tablettés. Et on reprend du licou jusqu’à ce qu’on tombe au combat. J’implore aujourd’hui que nos voix soient entendues.

A propos de Marie-Anne Archambault

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